Chapitre 21 – CHRONIQUE DES PAS DANS LE SABLE PERDUS

Lîle de l’éternité de l’instant présent

Spinoza
Spinoza

Chapitre 21

En guise de cadeau de remerciement pour l’accueil magnifique qu’il avait vécu, Clermont me remit le manuscrit d’une chanson de Renaud, qu’il gardait précieusement dans son portefeuille, considérant que l’amitié éternelle que je lui portais, méritait ce partage.
Amenez-moi au début du roman
Tu me le redonneras
En 2001
Au rendez-vous du camp Ste-Rose
Pleura-t-il en riant.

C’est comme ça les aéroports. Lieux de larmes de joies ou de déchirements, tout dépendant qui arrive ou qui part.

VOYAGE

Chu rien qu’un chanteur qui voyage
Tu m’verras jamais à t.v.
J’ai 40 ans j’fais pas mon âge
J’fais du folklore dans mes tournées

J’ai comme des explosions dans tête
Que j’ai besoin d’te raconter
D’un coup je meurs d’un hasard bête
Dans des pays trop éloignés…

Au Japon j’ai connu l’boudhisme
Avec des temples de 12,000 ans
Puis en Afrique des musulmans
Qui ont plusieurs femmes évidemment

Moi catholique baptisé
Traumatisé par le péché
Y a tellement de religions sur terre
Qu’aujourd’hui j’me sens libéré…

J’ai vu des noirs bleus comme la mer
Qui vendaient des serpents séchés
Des noirs charbons en Côte d’Ivoire
Qui m’ont donné leur amitié

Du fond de la brousse ma peau blanche
A eu honte de ses préjugés
Y a tellement de couleurs sur terre
Qu’aujourd’hui j’me sens libéré…

J’ai vu des langues par dizaine
Des dialectes par centaine
Sayonara good by je t’aime
Midowo antimari midowo

Moi québécois enraciné
Qu’on a monté contre les anglais
Y a tellement de langages sur terre
Qu’aujourd’hui j’me sens libéré…

Les religions sont des poètes
Comme les langues et les couleurs
J’ai comme des explosions dans tête
Qui font qu’aujourd’hui j’ai pus peur

D’être québécois dans l’fond du cœur
Et j’ose crier à la jeunesse
Maudit déniaise t’as 18 ans
Je sais que la planète t’attend

J’sais pas si j’ai bien fait d’parler
Mais pour le reste, oubliez moi.

P.S.
Sur l’air de la facterie de cotons
De Clémence Desrochers

À mon ami Clermont
En souvenir du camp Ste-Rose

Renaud avait écrit cette chanson en 1990, dans l’avion, entre l’Afrique et la France, et cela pour fêter ses quarante ans. Clermont m’avait dit que la vie semblait lui avoir donné pour rituel, à tous les dix ans, de célébrer la vie dans le ciel au-dessus des océans. Pour ses vingt ans, il survola l’espace entre le Japon et Hawai, pour ses trente ans, les nuages entre l’Asie et l’Allemagne. Peut-être pour ses cinquante ans nous le verrions arriver de nulle part pour nulle part ou de Cuba aux Iles Marquises ? Qui sait ?

Le plus étrange fut que ces voyages ne lui coûtèrent jamais un sous. Il était né en 1950. Et par un drôle de hasard, on l’avait invité à chanter à l’Exposition d’Osaka au Japon en 1970, à la semaine canadienne d’Abidjan en 1980 et pour les soldats de l’armée canadienne à Larh, en Allemagne de l’ouest en 1990. La prochaine étape serait donc l’an 2000, un an avant le rendez-vous du camp Ste-Rose.

Pour que la vie retrouve son eumétrie dans notre petit coin de paradis des ïles Marquises, Jean et moi réinstallâmes la canne à pèche de mon père à la fenêtre de la chambre vide de la dépendance et j’appris la flûte pour remplacer Nellie-Rose dans nos concerts du dimanche soir.

En 1993, Madame De Vincennes perdit graduellement la vue. Elle avait maintenant soixante-quatorze ans. Elle qui avait passé une partie de sa vie à créer des mots croisés pour des revues parisiennes après avoir été enseignante de grammaire française, connut la douloureuse expérience de se sentir diminuée et dépendante.

Et là encore, nous resserrâmes nos liens de famille élargie. Frannie alla lui faire la lecture de quelques écrits de son philosophe favori, Spinoza. Madame de Vincennes adorait la philosophie à cause des textes denses, si denses qu’il fallait avoir, pour les lire, la même concentration que lorsqu’on invente des mots croisés.

Elle les avait tous plus ou moins parcourus au cours de sa vie, mais peu lui avaient donné le goût d’une relecture. Le monde des idées de Platon lui semblait une perception inutilement figée de l’univers, les a priori de Kant une erreur épistémologique de base, la dialectique de Hegel et de Marx, une religion déguisée du réel, le surhomme de Nietsche un délire de l’humanité tremblante sur ses bases et l’existentialisme de Sartre l’orgueil vaniteux de l’homme moderne se vautrant dans le néant comme les cochons dans la boue, suite à la mort sociale d’un dieu à qui on garde rancune parce qu’on ne retrouve à la place qu’il occupait que du vide intérieur. Mais Spinoza gardait de page en page ce mystère intellectuel qui la suivait dans son sommeil tel l’odeur d’un bouilli dans une mijoteuse lorsque les nuits d’hiver à Paris lui paraissaient trop humides pour sortir des couvertures. De fait, « l’éthique » de Spinoza était son livre de chevet depuis des années. Le but de la philosophie étant, selon ce grand penseur :

« de rechercher un bien capable de se communiquer,
dont la découverte fera jouir pour l’éternité
d’une joie continuelle et suprême ».

Dans le bain des philosophes, elle prenait rarement la parole, n’ayant pas d’opinion sur quoi que ce soit, mais préférant se délecter de la science des mots des plus instruits comme ses lecteurs savaient apprécier, de semaine en semaine à l’époque, ses énigmes du langage sous forme de jeu.

Frannie était sa préférée, bien que Nellie-Rose ne le sut jamais et qu’elle n’en fut privée de rien. Il y avait entre elles deux cette complicité de cœur où par une seule phrase, elles arrivaient à s’apaiser l’une et l’autre dans les moments de doute ou d’humeur douteuse qui ne duraient rarement que le temps d’un nuage.

Voyons donc Mamie disait Frannie
Vous qui aimez le mots
Pouvez maintenant les déguster
Sans être obligés de les voir
Ligne par ligne
Et vous avez ma voix en prime.

Frannie avait toujours cet art de trouver une solution non seulement pour tout, mais rendant justice à tous. Comme ce fameux soir par exemple où elle me trouva les yeux humides parce que je ne pouvais être en même temps pour Noël aux Iles marquises avec elle et en Suisse avec Nellie-Rose et Philippe.

Voyons donc maman
Je vais téléphoner à Nellie-Rose
Et on va gestionner le problème.
Pour que la première fois de ta vie
Tu puisses vivre deux Noël extraordinaires
Dans la même année.

Chère Frannie. Avec un art de vivre étonnant pour son âge, elle servait de canne à Gérard, d ‘eau de vie à son père, de tendresse à sa mère et de voix à Madame de Vincenne. Sans que ce passage d’un rôle à l’autre ne lui cause aucun irritant. Tout lui souriait puisqu’elle souriait à tout. Madame de Vincenne passait toujours sa main sur la largeur de son sourire, pour être certaine que cette lecture d’un soir à l’autre ne privait pas sa petite fille de joies plus compatibles avec son âge.

Voyons donc, mamie
Même mon professeur de philosophie
Trouve que je fais du progrès
Alors que je ne répète que nos discussions
Dans mes travaux
Hahaha

Pour Madame de Vincenne, Spinoza représentait le centre de son univers intellectuel à partir duquel elle refaisait pour Frannie l’histoire de la philosophie. Elle avait pris sa manière de raconter dans son amour pour le professeur Henri Guillemin dont les conférences sur Napoléon et Jesus-Christ présentées à la télévision au début des années soixante avaient été des modéles de passion intellectuelle filtrées et vulgarisées par la parole d’un conteur exceptionnel. Et puis le fait d’avoir été enseignante ne lui avait certainement pas nuit dans cette aventure de l’esprit entre une mamie et sa petite fille.

Spinoza (1632-1677) était un philosophe
À l’attitude libre à l’égard
Des pratiques religieuses
Excommunié par sa religion hébraïque
Il se retira en ermite
et consacra sa vie à la méditation
Reliant la science de son temps
au doute méthodique de son maître Descartes.

Le plus extraordinaire
C’est qu’il gagna sa vie
En polissant des verres
Alors que Copernic
Avait fini par ruiner la sienne
En montrant le ciel tel qu’il était
Aux grands de l’Eglise
Dans un télescope dont les verres
Avaient été aussi polis de ses propres mains.

Spinoza, Frannie.
C’est le Copernic de l’esprit
le philosophe
Qui définit l’homme épanoui comme
Ayant réussi à s’intégrer librement
Et individuellement
à la totalité cosmique.

Deux siècles plus tard,
La lecture approfondie de son œuvre
permit l’émergence d’un disciple exceptionnel
Einstein et sa théorie de la relativiré
Alors qu’en son temps Spinoza
fut considéré comme un renégat
Par certains hommes d’Eglise attardés
Pour qui enseigner une révélation
Etait plus important
Que de découvrir par la raison
qu’elle n’était peut-être qu’une fable
Pour gens naïfs

Tu vois Frannie, Spinoza
Comparativement à son époque
Figée dans ses croyances
Un peu comme une grande partie
De l’humanité
L’est encore aujourd’hui,
C’est le Bob Dylan de la philosophie

Hugues Aufray a traduit un texte de Dylan
« car le monde et les temps changent »
qui symbolise très bien le frisson Spinoza.
Dommage que j’aie égaré le disque
dans le déménagement de Paris aux Iles Marquises
ça m’étonnerait que ce soit réédité maintenant.

Le 28 juin 1994, et cela durant les vacances scolaires des enfants, Madame de Vincenne eut soixante-quinze ans. Nous l’amenâmes en chaise roulante au gazeeboo. Gérard au piano, Frannie au violon, Philippe à la basse puisqu’il était aussi musicien, Nellie-Rose et moi à la flûte, lui fimes la surprise d’introduire la chanson d’Aufray par une orchestration de notre cru. Et Frannie elle-même lui chanta les paroles, d’un couplet à l’autre.

Où que vous soyez, accourez braves gens
L’eau commence à monter soyez plus clairvoyants
Admettez que bientôt vous serez submergés
Et que si nous valons la peine d’être sauvés
Il est temps maintenant d’apprendre à nager
Car le monde et les temps changent

Et vous gens de lettres dont la plume est d’or
Ouvrez tout grand vos yeux car il temps encore
La roue de la fortune est en train de tourner
Et nul ne sait encore où elle va s’arrêter
Les perdants d’hier vont peut-être gagner
Car le monde et les temps changent

Vous les pères et les mères de tous les pays
Ne critiquez plus car vous n’avez pas compris
Vos enfants ne sont plus sous votre autorité
Sur les routes anciennes les pavés sont usés
Marchez sur les nouvelles ou bien restez cachés
Car le monde et les temps changent

Messieurs les députés écoutez maintenant
N’encombrez plus le monde de propos dissonants
Si vous n’avancez pas vous serez dépassés
Car les fenêtres craquent et les murs vont tomber
C’est la grande bataille qui va se lever
Car le monde et les temps changent

Et le sort et les dés maintenant sont jetés
Car le présent bientôt sera dépassé
Un peu plus chaque jour l’ordre est bouleversé
Ceux qui attendent encore vont bientôt arriver
Les premiers aujourd’hui demain seront derniers
Car le mondent et les temps changent

Car le monde et les temps changent.

Gérard nous avait écrit des arrangements vocaux pour les deux dernières phrases de chaque couplet, de façon à donner l’impression d’une descente musicale des étoiles sur la terre, lui-même étant aveugle, tentant par les sons de redonner en image les frissons provoqués par Spinoza en Madame de Vincenne, et tout cela sous la direction artistique de Frannie.

Ce fut un moment d’une intense beauté. Nous réalisions tous à quel point Madame de Vincenne avait accepté, dans notre eumétrie familiale, le rôle le plus humble. Celui de cuisinère et de superviseuse des deux petites pendant que Jean et moi voguions à nos écritures et que mon père et Gérard peignaient leur vie de travail arc-en-ciel-ée de contemplation. Elle avait profondément participé à notre rêve par simple amour de la philosophie, reconnaissant dans notre aventure le sceau de la pureté d’intention.

Quelques semaines plus tard, elle perdit peu à peu la mémoire. À un point tel que, sans en comprendre le moindre sens d’une phrase à l’autre, seule la musique des mots de Spinoza parvenait maintenant à lui redonner cette sérénité de l’âme qui avait toujours été la sienne. Quelquefois, une lueur d’intelligence s’allumait dans ses yeux. Et cela donnait des phrases comme :

Je vis le même drame que le philosophe Kant
Lui qui fut l’être le plus brillant de son époque
Finit sa vie hors de la notion des choses
Ne parvenant qu’à pleurer de rage
Parce qu’on lui avait enlevé
un biscuit des mains.

Cette longue descente aux limbes dura plus de deux ans. Et Madame de Vincennes s’éteignit doucement le 1er août I996, quelques jours après les dix-sept ans de Frannie. Celle-ci vécut un tel choc que nous crûmes bon, Jean et moi l’envoyer vivre un peu chez sa sœur en Suisse.Et nous ne restâmes que trois, fougueusement décidés à ne pas nous laisser blesser par un destin contraire.

Les dimanches furent dorénavant consacrés à notre soirée récital sous le gazeboo, les lundis soirs au bain philosophique et les mardis à une lecture commune de l’œuvre de Spinoza. Ainsi nous gardâmes l’impression joyeuse que toute la famille trouvait encore la coquinerie de se réunir malgré le fait que nous habitions maintenant des espaces et des mondes différents.

Jean et moi, prenions quotidiennement de longues marches sur la plage. Il était gravement malade et je ne me doutais de rien. Seul Gérard était au courant. Il tentait de quitter cette terre de la manière la plus douce possible, tout en étant paniqué à l’idée qu’un cancer de la prostate, ça finit par se voir et se savoir. Il se sentait piégé. Ne voulant pas que je souffre d’avoir été mise à l’écart ou que je l’apprenne trop tôt, ni que les filles brisent leur vie en Suisse pour une simple question de temps. Car le temps lui était compté. Six mois,au plus, lui avait dit le docteur. On avait découvert des métastases au poumon droit. Et comme son corps risquait d’être décharné à une vitesse plus rapide que prévue, il n’eut plus vraiment le choix. Soit qu’il partait en voyage pour régler des choses avec son frère et mourait au loin, soit qu’il prenait la chance de voyager avec moi dans l’inconnu de la souffrance physique.

Nous vîmes arriver son frère Arsène, énigmatique personnage pour qui il éprouvait une admiration et un respect sans borne. J’étais assise avec Gérard sur la grosse roche quand nous vîmes au loin Jean et Arsène, le dos courbé, marchant à pas lents. Le corps de Jean me sembla terriblement chétif et son pas, curieusement hésitant.

Gérard, mon mari va mourir bientôt.
Et il ne veut pas me le dire.

Gérard sentit par l’intense solidité de ma voix qu’il était important que je sache, maintenant, car Jean risquait de s’enfuir plutôt que d’affronter le fait de me faire mal. Et il me raconta tout. Comment les douleurs l’avaient terrassé durant la maladie de Madame de Vincenne, le bal de ses hésitations et la solide confiance qu’il avait mis en en lui, en espérant aussi qu’il soit muet et sourd qu’aveugle.

Je compris alors pourquoi il avait acheté les deux propriétés adjacentes à la nôtre, sous prétexte d’agrandir notre domaine. Bien sûr il les avait fait détruire et n’avait gardé que les terrains. Mais je soupçonnai qu’il désirait, qu’avec leur héritage, mes filles, se construisent et viennent m’entourer avec leur famille, quitte à ce que ce ne soit que durant leurs vacances, sachant fort bien que je refuserais jusqu’à ma mort de quitter mes chères Marquises, mon père, madame de Vincenne et lui ayant niché leurs tombes en ces lieux enchanteurs.

Je ne m’étonnai plus aussi qu’il ait déjà fait inscrire sur la pierre tombale familiale son nom et son épitaphe, la même que celle du québécois Doris Lussier dont il admirait la sagesse philosophique face à la mort ; phrase qui disait substantiellement ceci :

Je m’en vais voir
si l’éternité existe.

Le destin fait parfois drôlement les choses. Ce soir-là, après le départ d’Arsène, nous reçumes un appel de Suisse.

Maman je suis enceinte de quatre mois.
Je tenais à ce que tu sois la première à le savoir
Et Jean le deuxième
Et Gérard le troisième.
J’aimerais accoucher aux Marquises
J’en ai parlé à Philippe, il serait d’accord
Ça nous permettrait de passer nos vacances
d’été ensemble.

Nellie-Rose était intarissable de joie. Pas moyen de l’interrompre. On avait beau de passer l’appareil, Jean, Gérard et moi, on aurait qu’elle continuait sur sa lancée comme si c’était toujours la même personne.

Puis tu vois bien que j’ai encore besoin de toi
De tes petits mots dans mon pique-nique
Pis surtout ta question du soir »
Quel a été le plus bel événement de ta journée ?
Je tiens plus en place maman
Si seulement l’été peut arriver.

Attends, Frannie veut te dire quelque chose

Et Frannie de demander des nouvelles de tout le monde, puisque sa sœur avait parlé pour deux et qu’elle-même en était fort aise, elle-même occupant tout l’espace dans les conversations.

Il est temps de construire la maison de Nellie-Rose
Qu’est-ce que t’en penses, Marie ?

Je sus par ces paroles que Jean venait de décider qu’il voulait se battre pour survivre, au moins jusqu’à l’arrivée du bébé. Nellie-Rose et sa sœur avaient prévu débarquer aux Marquises le 24 juin, le soir de la St-Jean-Baptiste, fête nationale des québécois. Il tint à ce que leur chez soi fut la réplique exacte de la maison du jouir de Gauguin dans sa forme générale, ne meublant qu’une chambre de façon à ce que Philippe et elle puissent magasiner ensemble un mobilier selon leurs goûts. Ce furent des jours heureux et intenses, Jean prétextant un virus pour expliquer sa mauvaise mine et sa perte de poids. Nous réalisâmes soudain que cette naissance risquait de se produire dans la même période que les dix-huit ans de Frannie. Que de sensations neuves en perspective.

J’allai seule à l’aéroport chercher les enfants, Jean préférant mettre la main aux derniers détails pour leur faire la surprise de la maison neuve. Mais je devinai qu’il préférait qu’ils voient la maison avant son visage de façon à atténuer le choc causé par les changements physiques de sa personne qu’ils ne manqueraient sûrement pas de remarquer. Nellie était magnifique avec son ventre rond comme une lune. Et Frannie n’avait pas perdu une seule dent de ce sourire aussi large qu’une fenêtre ouverte sur l’océan d’Atuona. Quand à Philippe, il flottait entre nous trois avec la délicatesse de l’intelligence affective d’un jeune homme sincèrement amoureux de sa compagne.

Jean est victime d’un virus, dis-je,à mes jeunes
Il a un peu maigri….
Alors ne lui parlez pas de sa santé
Ça va juste lui gâcher le plaisir
De vous recevoir.

Comme Jean l’avait prévue, la joie de Nellie-Rose fut très vive, excitée bien plus par le fait qu’elle laisserait un jour un héritage à sa propre fille que par le bien matériel lui-même. Cela l’impressionna. Car il voyait dans ces propos la conséquence directe des nombreuses discussions philosophiques qu’avait eues la famille à travers les années.

Les œuvres philosophiques ne sont pas fondamentalement une bibliothèque d’énigmes réservé aux gens cultivés. Monsieur Rodolphe par exemple, en avait saisi la substance universelle en lisant uniquement l’encyclopédie, ce qui lui donnait une culture générale suffisante pour en converser avec émerveillement. Mais lorsque Jean fit comprendre aux filles qu’il existait une caverne d’Ali Baba avec des trésors intellectuels inestimables qui nous permettaient de faire des choix pour atteindre l’art de vivre heureux et repu, elles commencèrent à prêter oreille.

Comme il était leur professeur principal depuis l’enfance, madame de Vincenne s’occupant surtout de la beauté de la langue française et des règles grammaticales, il lui arrivait de souligner les passages les plus émouvants d’œuvres qui en soi semblaient disparates : Comme les nourritures terrestres de Gide, le mythe de Sisyphe de Camus, Siddharta d’Hermann Hesse. Puis il leur parlait de la biographie des auteurs, de leur envoûtement à tenter de redéfinir le sens de l’existence par une recherche fondamentale. Insistant parfois sur la musique de la langue, parfois sur l’aide que cela pouvait apporter dans les évènements difficiles de notre propre vie, la culture étant le meilleur médecin devant les épreuves, les filles finissaient par lire le volume. Elles pouvaient donc lors des séances du bain des philosophes, dépasser le stade de l’opinion personnelle pour atteindre celui de participante à plein titre d’une communauté de réflexions où l’idée la plus esthétique, à la forme géométrique la plus séduisante devenait un vin de l’esprit offert à l’enivrement de chacun. Car on se donnait de la culture d’abord pour avoir le bonheur de porter un toast à la subtilité de rire joyeusement au sein de cette forme originale que constituait notre famille élargie.

Quelque temps après la mort de mon père, il arriva que, dans le bain des philosophes, nous eûmes à réfléchir sur des questions d’actualité. Comme cette fois où, en 1988, Christina Onassis, la femme la plus riche du monde, se suicida. Jean parla alors d’un livre, très difficile à comprendre, qui demandait beaucoup d’intelligence (ce qui ne manquait jamais son but au niveau pédagogique, l’adolescence adorant relever des défis) sans lequel selon lui, toute discussion sur le suicide semblait incomplète.

Il s’agissait de « l’Utopie », l’œuvre de Thomas Moore, écrite en latin (1515) puis traduite en anglais (1551) , dont l’encyclopédie Larousse dit textuellement ceci :

Thomas Moore imagine une terre inconnue
Dans laquelle l’organisation idéale de la société
Sera organisée.
La première partie en est toute critique
C’est le tableau très poussé au noir
De l’Angleterre d’alors
Et des autres Etats Européens….
Dans la seconde partie du livre,
Au lieu de proposer ses réformes dogmatiquement,
Il les raconte comme si elles étaient déjà appliquées
Dans une île lointaine.
C’est la description très détaillée
D’un état socialiste et démocratique.

Et Jean de nous confier que s’il n’avait pas lu ce livre dans sa jeunesse, jamais il n’aurait été tenter de relever le défi de Thomas Moore.

Est-ce qu’on peut réaliser une société utopique dans cette vie,
où le bonheur de vivre ensemble est supérieur
au bonheur de vivre isolé ?

Quand j’ai rencontré Marie, je me suis souvenu de Thomas Moore et j’ai fonçé vers mon rêve de jeunesse. Si Christina Onassis avait eu un rêve d’enfance qu’on ne peut parfois définir qu’à la suite d’un certain nombre de lectures, jamais elle n’aurait posé un geste aussi désespéré. L’argent sans le rêve étant peut-être le plus perfide des poisons.

Voilà pourquoi Nellie Rose reçut cette maison en cadeau avec le détachement qu’aurait eu Gauguin. C’est-à-dire comme un rêve à transmettre à sa fille et non comme une valeur comptabilisable en chiffres.

La date de l’accouchement approchait. Jean tenait le coup, tentant de quitter cette vie avec le même talent que lui avait enseigné Epicure à travers l’expression philosophique originale de mon père. Depuis des années, philosopher pour notre famille correspondait à l’art exquis de la conversation, comme prendre plaisir à s’attarder autour d’une bonne table en bonne compagnie. Jean étant plutôt de nature sauvage, aimant profondément ses proches et se méfiant des autres, nos invités s’introduisaient dans notre site enchanteur sous forme de livres, et si possible, d’œuvres majeures. Aucun domaine n’était exclu. Bande dessinée : toute la collection des « Pieds Nickelés » du début du siècle où la subversion sociale était portée à un délice inégalé. Science fiction : la trilogie « fondation » d’Isaac Asimov où le rapport entre la logique lumineuse de la mathématique et l’imagination donnait le vertige intellectuel. En érotisme : les oeuvres d’Andréa de Nerciat, compétiteur du marquis de Sade, dont la légèreté exquise du libertinage atteignit par le biais de la littérature la quintessence d’une certaine philosophie des mœurs.

En fait, tout ce domaine des Iles Marquises qui coûtait des centaines de milliers de dollars, valait en lui-même mille fois moins que le bain des philosophes de mon père, qui à lui seul nous permit comme famille de devenir intimement heureux et amoureux de la vie.

Ce ne fut donc pas étonnant de voir Jean prendre plaisir à y recevoir les filles et Philippe, parfois en groupe, parfois seul à seul. Il avait pris le parti d’écouter. De poser des questions et d’être attentif aux questions que cela suscitait en cette jeunesse dont il admirait l’enthousiasme à découvrir ce qu’il s’apprêtait à quitter.

Comme il ne se confiait qu’à Gérard, c’est par ce biais que je sus sa fierté de laisser à tous autant qu’à moi le souvenir d’un homme apaisé de ne pas avoir mis ses proches dans la douleur du deuil avant qu’il ne soit nécessaire.

Nellie-Rose accoucha chez elle, aidée d’une sage femme, le jour des dix-huit ans de Frannie, comme pour lui faire un cadeau. Et nous allâmes fêter l’événement dans le bain des philosophes, Nellie ayant manifesté le désir qu’on l’y emmène tout près de la bordure de ciment, dans son lit avec son poupon dans les bras.

Nous eûmes à décider du prénom. Chacun y alla de ses préférences. Philippe parlant de « Philippe Junior », ce qui provoqua un certain nombre de taquineries au sujet de sa vanité de père atteignant le gonflement du ventre d’une grenouille. Jean de « Rodolphe » en hommage à mon père. Mais Frannie trouvait que ça faisait pas assez moderne. Nellie-Rose de « Gérard » Mais Gérard lui-nême souligna qu’il y avait assez d’un aveugle dans la famille. Je fis bien attention de parler la dernière pour que ma parole prenne tout le poids de son désir.

Moi je propose qu’il s’appelle Socrate.
En hommage à mon père qui l’adorait pour sa sagesse
À Madame de Vincenne qui le respectait pour son courage
Et à Jean qui malgré le pouvoir de son argent
Jamais ne tenta de nous posséder ou nous écraser
Mais au contraire, nous apprit l’art de poser les questions
Les plus jolies face à la vie comme à la mort.

Et nous levâmes notre verre à la santé de Socrate. Et Jean parvint à boire le verre de la cigue avec ce sourire bienfaisant qu’ont les gens trop heureux, malgré d’intenses douleurs au ventre.

Le lendemain, Gérard cogna à ma porte affolé. Jean avait décidé d’aller mourir chez son frère Arsène, ne pouvant accepter qu’une naissance soit gâchée par une mort. Que dire, que faire ? Nous avions depuis longtemps nos chambres séparées, question d’eumétrie, préférant nous visiter comme par irrésistible besoin plutôt que de perdre le désir au quotidien. Cette nuit-là, j’allai me blottir dans ses bras. Je sentais que chaque toucher de ma part lui provoquait de la douleur. Cela devait être horrible de tout cacher.

Mais je le laissai partir, faisant confiance en son jugement. Une semaine plus tard, Arsène nous appela en catastrophe. Jean voulait tous nous voir à Paris avant de mourir. Rendus à son chevet, nous ne pûmes qu’éclater de chagrin Et Jean de répondre.

Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage

Il s’éteignit sur cette phrase. Et nous ramenâmes le corps près de celui de mon père, en lui demandant de l’accueillir au moment où celui-ci lui dirait :

Bonsoir Rodolphe
Je m’en viens voir si l’éternité existe.

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