Chapitre 17 – LE LAROUSSE AU FEMININ

L’île de l’éternité de l’instant présent

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Cher Clermont,

Dans sa contemplation active de l’univers,
Ton ami est devenu lui-même
Un chevalier à la bien triste figure
Chantant au hasard des rues
pour ne pas mourir de faim.
Comme les temps changent.
Quelques nouvelles de cet ami.
Au cas où…

Cet ami parcourt parallèlement
Le cosmos intra-personnel
Comme Christophe Colomb jadis la mer
Avant qu’il ne découvre l’Amérique,
Et comme tout le monde le fera un jour
en transatlantique quantique.
Ce n’est qu’une question de temps.

Son corps est devenu le lieu de véritables tempêtes de bonheur cosmique. Dans les attaques d’être, le réceptacle qu’est son enveloppe charnelle se transforme en être immense contenant l’univers quantique dans son entier dans les brosses d’être, il redevient un enfant cosmique gambadant dans les champs du temps et les ruisseaux de l’espace. Plus il vieillit, plus il vit dans tout le corps sauf au centre du cerveau
des attaques d’être. et moins il connaît le bonheur de se perdre dans des brosses d’être de pauvreté joyeuse. Comme si l’être tentait de plus en plus de lui dévoiler la texture de sa nature par la non-pensée et le non-savoir.

Dieu n’existe peut-être pas

Mais comment appelle-t-on cette énergie créatrice d’instants présents ?
Qui vient et va en son corps, faisant passer son corps
De l’infiniment petit à l’immensément heureux
Par une béatitude infiniment joyeuse
De vaguer ou bon lui semble ?
La conscience cosmique amoureuse de l’homme, peut-être.

Mais comment appelle-t-on ce corps quand il quitte le réel social,
Voyageant, pauvre comme le furent les mendiants de tous les temps,
Dans l’être immense qu’est l’île de l’éternité de l’instant présent ?
La conscience de l’homme amoureux du cosmos, peut-être.

Que nous nous adorions l’un et l’autre
Emerveillé l’un et l’autre qu’il en soit ainsi.
Cela s’appelle peut-être la danse des consciences
Sur l’île de l’éternité de l’instant présent

Peut-être…Peut-être pas

Deux questions fondamentales

Comment un bonheur de trois jours sans interruption

Est-il possible ?

quelle est la nature ontologique de l’instant présent ?

Et si toute cette béatitude n’était que la conséquence logique
D’une transmutation des particules
Par voyage trans-quantique ?

Je suis rendu là.
Qui découvrira les fondements particulaires de la conscience
Découvrira en même temps les fondements particulaires de l’univers entier.
Seule une mathématique de conception particulaire
pourrait un jour parvenir à vérifier le tout,
Là se cachent peut-être les fondements généraux de l’harmonie du monde

Peut-être…Peut-être pas

Ego sum pauper
Nihil habeo
Et nihil dabo

Tel qu’écrit et déposé aux pieds de chaque tombe historique
Comme le firent jadis certains croisés des lieux sacrés.

Ton ami Renaud
En souvenir du camp Ste-Rose.

Clermont avait envoyé à mon père une photocopie de ce texte de Renaud. Mon père s’était empressé de me la transmettre, dans une grande enveloppe où il avait inséré deux autres lettres signées : Monsieur de Larousse. Comme ces dernières étaient de dates rapprochées et pressantes, cela me flatta.

Renaud ne parlait jamais d’un quelconque amour pour ma personne. Mais Monsieur Jean de Larousse, de son côté, n’avait jamais oublié sa fascinante du Québec. Bien plus, comme il me le confiait dans sa dernière lettre, il sentait le besoin de parcourir avec moi le sens du mot « fascinante », pour tenter, mot par mot, une percée féministe dans un nouveau projet encyclopédique où le langage serait traité au féminin. Je lui écrivis une courte missive :

J’ai réglé mon divorce
Sur le rocher du grand Bé de St-Malo
Devant la tombe de Châteaubriand.

Le fait que
Cette tombe soit considérée
Comme un haut lieu de pèlerinage poétique
À travers les siècles
Et qu’une encyclopédie féministe
Me semble en soi de la poésie pure,
Que pensez-vous de venir m’y rejoindre ?

J’y vais et viens tous les soirs de l’été
Juste avant la montée de la marée
J’aurai un chapeau de paille
Jaune, couleur de lune.

Votre fascinante, Marie

Curieux que deux lettres se croisant m’obligent à faire un choix somme toute facile. Renaud, par ses propos, semblait ne pas avoir besoin d’une femme dans sa vie et Monsieur Jean de Larousse, oui. La tombe de Châteaubriand me rappelant, chaque soir de l’été, que nous allions mourir, j’en conclus qu’il était plus que temps de vivre, dans les réalités, dans le temps mais hors des servitudes. Vivre comme Renaud m’apparaissait aussi fou qu’à Jos « quoiqu’intéressant Barnake » comme aurait dit mon ami chansonnier.

Les jours qui suivirent, je tentai de vérifier si Renaud avait écrit Ego sum pauper à un endroit quelconque du rocher du Bé. Mes recherches furent vaines jusqu’à ce que je me rappelle qu’au camp Ste-Rose, il avait utilisé les petits coffrets sculptés de mon père. Alors je me dis qu’il n’avait pu l’enterrer que dans un endroit sablonneux,.le plus près possible de la tombe du grand homme. Effectivement, en arrière du monument de Chateaubriand, juste à l’extrémité du coin gauche, la terre semblait rejaillir de l’herbe. Je n’eus qu’à l’épousseter de mes mains. Et je trouvai une petite boîte en tôle et un simple papier déchiré d’une enveloppe quelconque.

Ego sum pauper
Nihil habeo
Et nihil Dabo.

Je remis le tout bien en place, ahurie que tout ça fut plus fou que vrai, quoique plus vrai que fou. Le temps ne m’avait jamais vraiment hanté, sauf peut-être dans quelques moments de grands bonheurs où j’aurais voulu l’arrêter. Comme quand Nellie-Rose était gamine et que j’aurais voulu qu’elle ne grandisse point non pas pour retarder mon propre vieillissement, mais plutôt par souci de lui éviter un monde mâlien où elle aura à faire ses preuves sans aucune garantie…. D’autres moments de détresse aussi où j’aurais voulu le presser ce temps…. Comme quand ma fille souffrait de quelques maladies, toujours bénignes mais qui prennent une importance aux yeux d’une mère qui se sent impuissante et qui attend que les antibiotiques fassent leurs effets…. Toujours ma fille… le temps de l’aimer valant plus que la recherche sur le temps, puisque le temps de la retrouver m’apparaissaient cinq jours d’éternité à tuer d’une longueur infinie insupportable.

Je sentais venir le temps de lui donner un père qui m’aime et que j’aime, même s ‘il ne portait point le titre au niveau biologique, John ayant fait la preuve qu’il aurait fait un bien mauvais père biologique.

Renaud m’avait jadis appelée sa « couleur clair de lune ». Alors je portais mon chapeau de paille, tous les soirs, après souper comme on dit au Québec ou après le dîner comme on le dit quand on célèbre le rituel de la bouffe en France. J’adorais marcher sur la plage de St-Malo, en dehors des forteresses. Je ne sentais plus le besoin de faire mon pèlerinage au travers de la horde des touristes. Je me tenais loin de la tombe tout comme mes pieds d’ailleurs qui préféraient se réjouir de vague en vague au fur et à mesure que celles-ci sensualisaient l’empreinte du sable sous mes pas.

Je tentais le sort. Les hommes me regardaient et ma foi… il n’avaient pas tort. Je ne m’étais jamais trouvée aussi jolie. On dirait que, comme les animaux, au moment où l’accouplement te devient essentiel, (accouplement dans le sens de faire couple fondu ensemble pour la vie), ton corps dégage une danse du désir au féminin aux parfums étonnants, irrésistibles même pour toi-même. Tu en arrives à trouver incroyable qu’un homme ne tombe pas follement amoureux de toi et ne t’offre pas sa vie et son cœur pour la vie du cœur.

Il y a des moments comme ça où comme deux aimants s’attirant dans l’espace, comme deux amants s’éclatant dans le temps, l’une des deux parties marchant la plage de la mer de St-Malo ne se meut que dans des mouvements d’appel de la chair à la chair passionnée de sa chair. J’étais étonnée moi-même de mon corps devenu désir et ne pouvant s’abandonner qu’à un désir recherchant la même forme d’abandon.

Un soir de temps doux étendue sur la plage, je m’aperçus, en me relevant, que mon chapeau de paille « clair de lune » semblait me retenir pour ne pas que je m’envole au vent tellement j’étais attirée par le vent de l’amour. Je dus avoir un très beau sourire car un homme m’accosta par ces mots.

Madame que vous êtes fascinante !

J’espère qu’un jour, un homme fera en sorte
que je ne le sois plus, répondis-je simplement.

Jean de Larousse
Quel bonheur enfin de vous rencontrer

Marie Gascon Thysdale.
Considérez-vous comme mon invité, Monsieur
Vous êtes déjà venu à St-Malo ?

Non c’est la première fois.

Alors je vous invite intra muros
Cité corsaire, place Châteaubriand
Pour le boire de bienvenue
comme on dit par ici.

Nous nous retrouvâmes finalement à une terrasse à l’intérieur des murailles à manger la traditionnelle galette-saucisse-crêpe accompagnée d’un plateau de fruits de mer et d’un vin relevé de Bretagne. . Jean de Larousse me raconta comment son arrière-arrière-arrière grand-père, Pierre Larousse, lança le grand dictionnaire universel du X1X siècle dans lequel il voulait donner « chacune à son ordre alphabétique, toutes les connaissances qui enrichissent l’esprit humain ». L’ouvrage évolua à travers les générations pour devenir en 1927 le grand Larousse encyclopédique, qui, d’édition en édition, donna à sa famille une réputation universelle à titre de « maison des dictionnaires ».

Je lui parlai à mon tour du Grand Larousse encyclopédique 1961 dont mon père avait fait toute sa vie, son unique lecture, m’apprenant par le biais de cette classification de la connaissance, l’amour de la musique des mots et de leurs sens. Et sans trop nous en rendre compte, nous fûmes rapidement unis par la passion des mots neufs de sens à l’oreille.

Quand je prononçai le mot amour, il me confia à quel point la mort de sa femme l’avait bouleversé. Il travaillait d’ailleurs à renouveler le sens de ce mot dans la prochaine version de son encyclopédie, car il lui semblait que la profondeur du grand amour brillait d absence dans la définition, l’amour vrai n’étant pas enfant du désir, mais du compagnonnage heureux.

Au mot enfant, je lui parlai de ma fille que son père venait reconduire tout en amenant une proposition de divorce pour fin de signature. Je lui dévoilai à mon tour que j’avais connu dans ma vie l’amour coup de foudre, l’amour carriériste, mais pas ce compagnonnage heureux dont il semblait si épris tellement il en parlait avec des yeux brillants.

Ça fait cinq ans que mes yeux n’ont pas brillé
Pour une femme, vous savez, Marie ?

Dois-je prendre ça pour une déclaration ?
Répondis-je .

Je vous trouve tellement fascinante.

Jean de Larousse dut remarquer ma tristesse profonde car il me demanda avec éducation en quoi le mot « fascinante » pouvait m’atteindre si profondément. Mais il y a des mots comme ça qui t’obligent à raconter ta vie. Et je ne savais trop par où commencer. En avais-je seulement le goût ?

Vous avez des enfants dis-je ?

Non

Vous aimeriez en avoir ?

Oui j’adorerais.

Alors le reste n’a aucune importance
Je désire une sœur pour Nellie-Rose
Voilà ce qui me fascine ces temps-ci.
Je cherche simplement une vie de famille
Vous avez une définition du mot famille dans Larousse
Car au féminin seulement, le sens du mot me semble
Certains soirs comme ce soir,
Dramatiquement incomplet.

Je rougis soudain de m’être si profondément livrée

Allez, assez jaser comme on dit au Québec
Je pourrais vous faire faire des bêtises.
Vous me raccompagnez ?
Je dois être en forme pour accueillir ma fille
Et cela très tôt demain matin.

Comme j’habitais chambre et pension à l’intérieur des murs, nous n’eûmes qu’à marcher.

Je me rappelle toute petite
Mon père me chantait la chanson
À S-Malo beau port de mer
Vous savez qu’il n’y a pas
Un marin de par ici qui la connaît

Vous pouvez me la chanter ?

A St-Malo beau port de mer (2)
Trois beaux navires sont arrivés
Nous irons sur l’eau
Nous irons nous promener
Nous irons jouer
Dans l’ile
Dans l’ile

C’est la chanson préférée de Nellie-Rose
Quand je l’endors le soir.

Si vous pouviez recommencer votre vie
Ce serait sur quelle île ?
Murmura Monsieur de Larousse

Celle de mon père
Les îles Galapagos
Parce que, comme il disait quand j’étais petite
C’est à l’autre bout du monde
Et que l’autre bout du monde
Ça donne juste le goût de revenir chez nous
Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage.

Jean, je ne vous remercierai jamais assez
Pour cette merveilleuse soirée.

Je vous reverrai ?

Il vaut mieux que vous repartiez, je crois
J’ai trop de réflexes de femme esseulée
Je risque de faire des erreurs

Le lendemain, quand j’entendis crier « maman, maman » les sanglots me traversèrent l’intérieur du corps pendant que les deux bras demandaient pardon de l’avoir négligée dans ma période p’tit Québec. Bien sûr, la nuit il y avait madame de Vincenne, mais ça ne remplace pas une mère quand l’enfant couvre une grippe. Dans ces cas-là, je prenais toujours mon petit poussin sous mon aile dans mon nid, ne serait-ce que pour vérifier ses montées de fièvre. Et je me jurai que jusqu’à 18 ans s’il le faut, je ne raterais pas une nuit de maladie. L’abandon et la confiance aux pouvoirs d’amour de la mère créant des liens que même la mort ne peut détruire.

Une fois les papiers du divorce signés, John dut repartir, un congrès l’attendait à Liverpool. Sur la place du marché, j’achetai à Nellie-Rose un chapeau de paille exactement comme le mien. Comme elle avait grandi en mon absence. Elle ne cessait de parler de peur d’en oublier. Mais je remarquai aussi que mes éloignements, ne fusse que pour acheter une glace, l’insécurisaient. Elle serrait ma jambe contre elle en disant :

On ne se quittera plus hein maman ?
On ne se quittera plus
Je veux pas aller vivre avec Papa
C’est trop loin de toi.

Je l’embrassai en la serrant très fort. Puis pour la calmer avant le dodo, nous allâmes marcher sur la plage de St-Malo en chantant ensemble notre chanson fétiche.

Trois beaux navires sont arrivés (bis)
Chargés d’avoine chargés de blé
Nous irons sur l’eau
Nous irons nous promener
Nous irons jouer
Dans l’île

Dans l’île

Que vous êtes fascinante mademoiselle ?

Nous nous retournâmes toutes les deux. Jean de Larousse mit un genoux par terre devant la petite en disant »

Il faut absolument que vous appreniez la réponse de votre mère À cette réplique Mademoiselle

J’espère qu’un jour, un homme fera en sorte Que je ne le sois plus, c’est bien ça la réponse Marie ?

non c’est pas ça la suite de la chanson Monsieur fit Nellie-Rose

c’est quoi ?

trois dam’s s’en vont les marchander(2)
marchand marchand combien ton blé
nous irons sur l’eau
nous irons nous promener
nous irons jouer
dans l’île
dans l’île

c’est qui les trois dam’s
demanda Monsieur de Larousse

Ben, dit Nellie-Rose
Y a ma mère…
Moi….
Puis Madame de Vincenne

Ça aurait pu être ta petite sœur
Dit Jean en me regardant droit dans les yeux

Et je chantai à mon tour
Comme pour changer de sujet

Marchand marchand combien ton blé (2)
Trois francs l’avoine six francs le blé
Nous irons sur l’eau
nous irons nous promener
nous irons jouer
dans l’île
dans l’île

dis Monsieur le marchand
fit Nellie-Rose
ça coûte combien une petite sœur ?

si tu m’aimes, répondit Jean
ce sera gratuit pour toi

alors je vous aime

Et je chantai la suite de la chanson, toute étonnée qu’au refrain Nellie-Rose et Jean reprennent la mélodie en chœur, l’enfant nous tenant tous les deux par la main.

trois francs l’avoine six francs le blé (2)
c’est bien trop cher d’une bonne moitié
nous irons sur l’eau
nous irons nous promener
nous irons jouer
dans l’ile
dans l’ile

Comment va s’appeler ma petite sœur Monsieur ?

Faut demander à ta mère mon enfant.

Si ça coûte aucun franc, comme le monsieur le dit
On va l’appeler Frannie.

Et Nellie-Rose de conclure en chantant:

Marchand tu n’vendras pas ton blé (2)
Si j’le vends pas j’te l’donnerai
Nous irons sur l’eau

Nous irons nous promener
Nous irons jouer
Dans l’île
Dans l’île.

Ce soir-là, Jean et moi, couchâmes Nellie-Rose. Puis nous nous étendîmes tout habillés sur mon lit, nous endormant aussitôt d’épuisement. Quand je me réveillai, je me rendis compte que j’avais pleuré doucement pendant mon sommeil., Monsieur de Larousse caressant simplement mes cheveux le temps que je revienne sur terre.

Jean
À la vitesse où vous allez
On va se casser la gueule
Faut pas faire des promesses à la petite comme ça.
Un enfant, c’est sacré,
Ça pense qu’un adulte, ça ment jamais.

J’ai trois billets d’avion
Pour les îles Galapagos
Départ par train
Pour l’aéroport
demain après-midi

Si vous avez vraiment le goût
qu’on se connaisse tous les trois.

Pourquoi aller si vite Jean ?

Ça fait cinq ans déjà
Que je vous attends Marie
Et nous nous sommes déjà tant écrit.
N’avez-vous pas dit
Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage ?
Pour revenir, faut commencer par partir quelque part.
Pourquoi pas le pays de votre père, les Iles Galapagos ?

Mais c’est à l’autre bout du monde Jean ?

N’avez-vous pas dit
L’autre bout du monde, ça donne juste le goût
De revenir chez nous

Et c’est un chez nous que je vous offre de construire Marie
Un chez nous avec une Frannie puis une Nellie-Rose.

Nous gardâmes silence plus d’une demie-heure. Je m’apercus que des larmes coulaient silencieusement sur son visage, ce qui me fit pleurer discrètement aussi. En dedans de moi-même, Renaud, tel Robinson Crusoé sur son radeau, s’éloignait de moi pour accoster sur l’ile dont il avait tant rêvé. Et cela me fit du bien que nos routes se séparent, la sienne conduisant peut-être à l’or du temps, la mienne à l’abordage de ce qui me semblait à ma juste mesure : l’amour au quotidien sans se poser de ces questions qui font de ces chercheurs d’étoiles des errants de la société.

Jean, j’accepte ce voyage d’essai
En autant que je paie mon billet d’avionv
Et celui de la petite.

Je dois décliner votre offre Madame
J’ai promis à Nellie-Rose
Que sa petite sœur ne lui coûterait rien

Nous éclatâmes de rire, ce qui réveilla Nellie-Rose qui, en toute innocence, vint se blottir dans le lit entre nous deux. C’est ainsi que nous nous endormîmes. Et c’est peut-être à ce moment-là que j’acquis, dans le bien-être de notre tendresse réciproque, la conviction intime que nous formerions un jour une famille heureuse.

Je connais un pays
Où on nous donnerait gratuitement
Ta petite sœur au lieu d’avoir à l’acheter
Si ta mère vient, tu prends le train et l’avion avec nous ?

C’est ainsi que nous partîmes pour les Iles Galapagos. Je ne savais pas que ces treize îles, dix-sept ilôts et quarante sept récifs sortis de l’océan Pacifique lors d’éruption volcanique abritaient 10,000 « galapagos » (nom espagnol des tortues géantes), une myriade d’iguanes marins ou terrestres, des milliers d’otaries, d’albatros, de lions de mer. Nous aboutîmes finalement à Puerto Baquerizo Moreno, centre administratif de l’archipel.

Comment mon père avait-il su que le paradis se trouvait aux îles Galapagos, surnommées « les îles enchantées ». ? En fait, il en avait entendu parler en lisant l’item Darwin dans l’encyclopédie parce que le célèbre savant britannique les avaient visitées en 1835, ses études ayant donné naissance à son légendaire livre : « l’origine des espèces par la sélection naturelle »

J’appris donc la vision Larousse d’un compagnonnage heureux. Pour Jean, on était d’abord des compagnons de vie, partageant avec passion un même rêve, ce qui nécessairement alimentait l’amour comme les ruisseaux de petits gestes finissant par constituer un océan de bonheur. Il avait réussi cela avec sa première femme. Et il se sentait mature comme un capitaine de bateau qui connaît bien le ciel et son étoile polaire.

Mais je ne me sentais pas à la hauteur de son épouse décédée. Et je finis par lui dire en éclatant en larmes. Jean fut habile, Il avait senti qu’une partie de mon cœur était encore ensorcelée par Renaud. Et il me demanda de m’abandonner, de tout me raconter, comme il le ferait lui-même au sujet de sa femme.

Et c’est ainsi que nous échangeâmes sur nos fantômes. Car il faut bien l’avouer, Jean fut fasciné par la vie de Renaud, encore plus que je ne l’aurais jamais cru. Sa vie de chansonnier, son don de lui-même aux enfants du camp Ste-Rose, son errance de Don Quichotte du temps à travers le monde.

Nous nous rendîmes compte tous les deux qu’une partie de notre être n’arriverait jamais à faire le deuil, lui de sa femme, moi de Renaud. J’appréciai la franchise, le respect, le partage, l’affection que ces confidences créèrent entre nous. Et je crois que c’est ce long échange sur notre plus intime qui cimenta notre rêve de donner un foyer à Nellie-Rose et la Frannie à concevoir.

Jean était tellement ému que nous nous soyons rencontrés qu’il vécut la gêne de l’impuissance sexuelle. L’émotion était trop forte. Et moi qui le désirais au fond de mon sexe et qui avait si peur que cela lui arrive parce que je ne lui plaisais pas physiquement, ou bien qu’il ne me désire pas comme il avait sans cesse désiré sa femme.

Nous réussimes à faire l’amour, le dernier soir. Cela lui sembla douloureux car il cria au point où je dus lui enfoncer la main dans la bouche pour ne pas réveiller la p’tite.

Et ma petite sœur, monsieur Jean ?

Je l’ai cachée dans le ventre de ta maman Nellie-Rose
Dépose ton oreille
Ecoute son petit cœur qui bat
Il faut juste qu’elle grandisse maintenant

Elle va s’appeler comment Jean
Frannie Thysdale ?

Non ma chérie, lui répondis-je
Si Jean le veut bien
Elle s’appellera
Frannie Gascon-Larousse.
Et toi, Nellie-Rose Gascon-Larousse
Et c’est ainsi que le destin
D’une terrestre bien terre-à-terre
nommée Marie Gascon
fut lié.
Par promesse d’engagement réciproque,
à celui d’un terrien bien terre-à-terre aussi
Monsieur Jean de Larousse.

Car c’est les deux pieds sur terre
Et les yeux tournés, non vers la lune,
Mais vers mes filles
Que j’eus besoin
De m’abandonner en cette vie.

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