Chapitre 11 – LA MORT EN TABLEAUX DE NOËL

L’île de l’éternité de l’instant présent

Il s’abreuvait depuis toujours aux frissons de l’éternité. Cela lui semblait si naturel qu’il n’avait jamais pu comprendre comment il se faisait que les humains puissent souffrir. Son corps de 51 ans lui avait toujours paru sous la forme de la jeunesse éternelle. La pureté de l’âme, la sensation continuelle de flotter deux pieds au-dessus du sol, le rythme lent, amoureux, étonné, charmé. La sensation de ne rien peser, de se fondre dans le tout avec ravissement, de saisir dans ses mains l’air comme des milliers de pépites d’or. Était-il artiste, poète de la vie, amant de l’être ou son enfant naissant encore aux langes ?
Amenez-moi au début du roman
Le dernier été de sa vie fut le plus mystérieux de tous pour ceux qui l’avaient connu jeune homme. Il chantait au théâtre « Le patriote » de Sainte-Agathe durant le souper, et cela six soirs par semaine. Mais avec cette particularité qu’il s’était arrangé pour qu’on ne le voie pas. Il montait par une échelle jusqu’à la cabane de l’éclairagiste soudée au plafond intérieur et de là, fredonnait les chansons les plus sensibles du répertoire de sa jeunesse dans le Vieux-Montréal.

Sa vie d’artiste, par laquelle il évita non seulement le monde du travail, mais le monde lui-même, permit au poète en lui de poétiser, en toute liberté, hors du temps, hors des servitudes, hors des réalités.

Son journal de bord, rapporte que, durant cet été-là, on ne le vit manger aux tables avec les clients que lorsqu’il reconnaissait d’en haut quelqu’un qui avait perdu un être cher et qui n’avait jamais pu s’en sortir psychologiquement. Mais il y avait plus. Il ne pouvait accepter d’apercevoir du sang ou une atmosphère d’enterrement dans la toile rouge et or des tables carrelées où l’impression Toulouse-Lautrec festoyant au chat noir rejaillissait de soir en soir. Il en manquait si peu pour que le tableau devienne un chef d’œuvre. Alors il tentait de restaurer le tout d’un coup de pinceau, au cas où, puisqu’il ne pouvait y arriver avec sa voix.

À la mort de Renaud, on trouva chez lui un manuscrit, le seul d’ailleurs qu’il aurait aimé publier de son vivant. Il avait ramassé tout au long de sa carrière des histoires de magie que le public lui avait racontées. Il tentait au travers d’elles d’en saisir le dénominateur commun. Par quels mécanismes un instant présent devient-il magique ? la dernière partie était consacrée aux histoires de morts. Il précisa en note de bas de page qu’elles furent vécues telles que contées.

Selon ce manuscrit, on meurt comme on a vécu. Et il lui semblait qu’une des conséquences de l’art de vivre l’instant présent consistait à apprendre en même temps l’art de mourir en un instant présent fabuleux, la suite des tableaux d’une vie n’étant en somme qu’une question de sujet, d’harmonie, d’agencement des couleurs et de perspectives.

Le frère Marcel était responsable des frères des écoles chrétiennes de la province de Québec et directeur de la polyvalente de St-Henri. Ceux qui l’ont connu ne pourront jamais oublier ce petit homme de cinq pieds quatre, près de trois cents livres, dont le seul loisir connu consistait à se rendre au forum de Montréal le samedi soir pour assister aux parties de hockey du Canadien de Montréal. Un jour il apprit par son médecin qu’il avait un cancer généralisé et qu’il lui restait moins d’un an à vivre. Son seul objectif étant de ne pas inquiéter son entourage, il annonça discrètement à tous qu’il avait entrepris une diète. Que de taquineries et de félicitations il reçut tout au long de la fonte de sa personne. Vint le jour où, ayant enfin le poids désiré, il prit simplement sa valise pour aller mourir seul à l’hôpital. Et personne ne sut jamais qu’il fut malade. On le sut le lendemain de sa mort. Renaud l’avait connu personnellement. Il ne fut pas étonné que son art de vivre, d’une humilité hors du temps, hors des servitures, hors des réalités, malgré les honneurs octroyés à son poste dont il aurait pu se glorifier, l’ait conduit à l’art de mourir, l’instant présent étant le même dans sa beauté, qu’importe le moment de son éternité.

Il en fut ainsi de Madame St-Marc. Ayant appris qu’un désagréable cancer des intestins ne lui permettait plus que quelques mois de survie, elle alla louer une chambre dans ce qu’elle appelait un mouroir, de façon à ne pas incommoder ses enfants. Le prix était raisonnable, sa maison venait d’être vendue, ses affaires étaient en ordre. Elle avait été cliente du St-Vincent et suivit Renaud tout au long de sa carrière de chanteur. L’été du Patriote, Renaud, étonné, l’avait aperçue dans la salle. Il avait arrêté de chanter, descendit son échelle pour aller la saluer. Elle aurait dû être morte. Comment se faisait-il ? C’est alors qu’elle lui conta son histoire devant son mari en larmes.

La semaine passée, j’ai dit au docteur
Docteur, ça veut pas mourir
J’aurais le goût de prendre des vacances.

Et le docteur de lui dire :
Madame
Vous risquez de perdre votre place
Et c’est peut-être juste une question de semaines
De jours même.

J’ai appris que Renaud chante au patriote
Louez donc ma chambre
Chanceuse comme je suis
La personne devrait décéder
Juste à temps

Pour que je retrouve mon lit.

Madame St-Marc et Renaud rirent si fort et de si bon cœur ensemble, en contraste du mari qui ne comprenait pas que l’on puisse s’amuser de choses aussi tristes, qu’il en oublia de remonter en haut pour chanter. Comme elle l’avait dit, la chambre de Madame St-Marc se libéra juste à temps et elle put mourir entourée de ses petits-enfants, comme elle l’avait aussi planifié, désirant laisser en héritage à ses proches, le souvenir d’une femme heureuse, même dans ses derniers moments.

Renaud sut la suite de l’aventure, en voyant Monsieur St-Marc souper seul, attéré par son deuil. Et il ne chanta presque pas ce soir-là. Il mangea avec lui, l’écoutant parler d’elle. Monsieur St-Marc l’avait rencontrée au St-Vincent, où elle travaillait comme serveuse les fins de semaine pour arrondir ses fins de mois. Par amour pour elle, il devint un client assidu et cela tous les soirs où le St-Vincent était ouvert, y compris ce fameux soir où je reçus un appel de mon père :

Marie…
Écoute, promets-moi de rester très calme…
Ta mère a eu un anévrisme au cerveau
Elle… elle…est mourante à l’hôpital
Le docteur dit que c’est peut-être une question d’heures.

NONNNNNNNNNNNNNNNNNNN
PAPA
NONNNNNNNNNNNNNNN
En arrivant à l’hôpital, je tombai dans les bras de mon père qui ne put que me dire :

Ta mère est morte Il y a à peine dix minutes. Pourquoi je vous raconte cette histoire ? Parce que le journal de Renaud mentionne que, le soir de la venue de Monsieur St-Marc au Patriote, c’est par cette histoire de mon père vivant la mort de ma mère qu’il tenta d’apaiser un peu sa tristesse infinie. Il en avait, comme moi appris tous les détails au fur et à mesure des années, d’un témoignage à l’autre et avait pu se faire un portrait à peu près exact de ce qui s’était passé.

Par exemple, la sœur directrice,de la communauté où mon père travaillait depuis tant d’années, m’avait raconté que le lendemain de la mort de ma mère, il avait été la voir dans son bureau et lui tint exactement ce langage :

Chère mère directrice,
Ce matin j’ai un problème de veuf
Quand je vais sortir de votre bureau
Vous allez avoir un problème de religieuse

Ma femme est décédée cette nuit
Ma sœur….
Auriez-vous la bonté….
De l’exposer dans votre chapelle ardente
Et de lui offrir une messe avant l’enterrement
Même si je ne suis pas croyant
Et n’ai pas l’intention de le devenir

Sœur Lucienne du Saint nom de Marie, puisqu’il m’honore de la nommer, me raconta en cette même occasion, qu’en trente ans de travail pour sa communauté, mon père n’était venu qu’une seule autre fois faire une demande, soit l’année d’avant. Il s’était confié à elle sous le secret de ses vœux, lui exprimant le fait que les attaques d’amour de l’être devenaient parfois tellement intenses que son corps en frôlait l’évanouissement. Par conséquence, elle lui accorda la permission d’aller s’étendre en arrière de la sacristie, sur le plancher de façon à ne déranger personne, lui-même offrant en contrepartie de remplacer le temps perdu par un supplémentaire approprié.

Auriez-vous la bonté
D’en avertir vos religieuses
En des termes de fragilité de santé
Plutôt que sous des formes de spiritualité
Puisque je considère que ce n’est pas vraiment le cas.
L’instant présent étant du domaine de l’enivrement
Ou du trop grand bonheur de vivre
Je ne sais pas trop.

Sœur Lucienne me raconta qu’elle avait été frappée par la formule : « auriez-vous la bonté de ?… « Elle observait mon père depuis toujours. Mais cette rencontre dans son bureau où il lui parla d’attaques d’être modifia leur relation. À un point tel qu’elle lui demanda un jour avec la même formule :

Monsieur Gascon
Auriez-vous la bonté de devenir le réceptacle
De mes confidences intimes ?

Elle savait que si elle avait employé le mot « confesseur », il s’en serait senti outragé. C’est ainsi qu’à son insu, mon père, par ses conseils avisés, devint le véritable directeur de cette communauté

Le fait qu’il retourna travailler comme si de rien n’était le lendemain de la mort de ma mère, me choqua. Je ne compris point sa manière d’agir et il ne se sentait pas vraiment prêt à me l’expliquer, ne le sachant pas vraiment lui-même, je crois. Il me laissa plutôt un mot sur la table, qui ne m’empêcha pas de me sentir orpheline.

La peine infinie n’est point une souffrance
C’est le chant de la joie
Qui meurt avec reconnaissance
Pour renaître ailleurs
Sans errance.

Je pleurai toute la journée, en l’attendant. Il rentra tard ce soir-là. À chacune de mes demandes d’information, il me répétait finalement et invariablement toujours la même chose :

Ne t’inquiète pas,
Les religieuses s’occupent de tout.

J’appris cependant que ma mère était morte à l’hôpital Ste-Justine au moment où elle assistait à une séance d’informations, dans le but de devenir accompagnatrice pour les enfants mourants. Elle était bêtement tombée de sa chaise, terrassée par l’anévrisme, en un seul instant, ce qui rendait ma douleur et ma révolte encore plus bête.

Mon père mangea une soupe, enleva le camé avec la photo de ma mère lorsqu’elle avait seize ans de son cou. Puis il fuma sa pipe dans sa chaise berçante dans un silence contemplatif. De mon côté, décontenancée, j’allai passer la soirée chez Clermont.

Sœur Lucienne m’a aussi raconté plus tard que mon père avait demandé à ce que ma mère fut exposée dans une simple tombe de bois. Comme elle avait été une enfant de la crèche et qu’il n’y avait personne à avertir au niveau famille, il préférait l’enterrer seul, préférant ne pas déranger personne.

Comme son travail du mois consistait à laver les vitraux et les plafonds de la chapelle. Il s’y appliqua la nuit comme le jour, descendant régulièrement embrasser ma mère sur le front et s’étendant de béatitude face contre le sol devant sa tombe. Cela contrastat étrangement avec mes larmes lorsque je m’agenouillais devant cette même tombe. Je pense que sa seule souffrance fut de rythmer ses pas sans trouver le moyen de soulager ma douleur. Je ne comprenais pas comment il faisait pour signer sa vie de façon si absente. La chapelle devint le lieu de son dernier dialogue amoureux avec ma mère, ayant exprimé le souhait qu’il n’y eut aucune visite, ni des religieuses, ni d’autres personnes que sa fille. La messe eut lieu le lendemain à onze heures du matin. Mon père avait demandé au confesseur de la communauté que cela fût court. Sans artifices. Les sœurs prirent discrètement place à l’arrière. Je pris place à côté de la tombe sur une simple chaise. Mon père obtint la permission de servir la messe avec la tombe comme autel, à condition que celle-ci fût en latin pour que le sens erroné des paroles se perdent dans la beauté de la langue.

Sans doute n’aurait-il jamais permis ce qui se produisit par la suite : Une fois la messe commencée, les chansonniers, entourés de Madame Martin envahirent la gauche de la chapelle ardente, le groupe des parents avec à leur tête le père de Jean-François la droite et tous les enfants du camp Ste-Rose avec le personnel au centre.

Renaud approcha sa chaise de la mienne. Je penchai ma tête sur son épaule et pleurai doucement sans qu’aucun son ne sorte. Jean-François se leva et, après une génuflexion, déposa le 28e et dernier coffret des patibulaires sur la tombe de ma mère. Mon père ne s’aperçut de rien. Avant que la cérémonie prenne fin, la directrice fit signe à tous et chacun de quitter la chapelle. Il se retrouva seul avec le tombeau, passa cette dernière nuit à laver les vitraux.

Mon père n’assista pas à la mise en terre qui eut lieu dans le lot des religieuses au cimetière Côte-des-neiges. Il disparut plutôt pendant trois jours, me laissant savoir par Sœur Lucienne qu’il avait besoin de vivre son deuil à sa manière. C’est par le journal de Renaud que j’appris la fin.

Il partit sur le pouce, deux couvertures de la communauté dans un sac, le vingt-huitième coffre des patibulaires dans l’autre. Il se rendit à la maison à un mur de sa mère. Il écrivit sur un simple papier

EGO SUM PAUPER
NIHIL HABEO
ET NIHIL DABO

Il enterra le vingt-huitième coffre avec en son fond, le camé de ses seize ans entouré du bout de papier, demandant à sa propre mère d’accueillir joyeusement son épouse au royaume de l’innommable.

Le cinquième jour après le retour de mon père, Renaud eut l’indécence d’arriver sans téléphoner, sans s’annoncer, sans même frapper puisque la porte était entrouverte.

Monsieur Gascon
J’ai besoin de vous
Pour ma soirée de camp ce soir
Au nom des jeunes
Je vous demande de ne pas refuser.

> J’ai besoin d’un Père Noël et d’une fée des étoiles
Pour mon Noël des campeurs.

Dans tous les camps du Québec, la tradition veut que cet événement eût lieu le 25 juillet de chaque été. Mais le temps que les chansonniers finissent leur collecte au St-Vincent dans le but de ramasser des fonds pour financer les activités du camp Ste-Rose, et le temps que la course des coffrets prenne fin au pays des patibulaires, le tout suivi du décès de ma mère, cela avait provoqué un retard de 10 jours.

Renaud soliloqua tout le long du parcours en automobile :

Vous auriez dû voir les enfants
du troisième et dernier groupe
A la recherche du vingt et unième coffre
Un tiers montait la garde dans les arbres
Dont deux dans notre cabane Monsieur Gascon
Un autre ratissait autour de la maison à un mur
De fond en comble
Un troisième creusait à la pelle

Au son de la corne,
les équipes changeaient de rôle.

J’avais demandé au chansonnier Jos Leroux
De venir jouer à l’espion
Les jeunes lui ont sauté dessus
L’ont attaché à un arbre
Lui ont enlevé ses chaussures
Pour lui chatouiller les orteils

C’est comme ça qu’on a su
Que le vingt et unième coffret
Avait été caché au fond de la chaloupe
De sa famille.

C’est aussi en rampant que les plus vieux
L’ont découvert enveloppé
Dans un sac de plastic.

Nous arrivâmes au camp. Les enfants en pyjama attendaient autour du sapin illuminé dans la salle communautaire. Nous observâmes la scène de l’extérieur, n’étant pas encore déguisés, ni mon père, ni moi.

Mes amis, dit Renaud
Déguisé en Anikouni
Il n’y aura pas de Père Noël
Ni de cadeau ce soir
Je m’excuse
Le Noël d’été
Était le 25 juillet
Dépasser cette date
Le Père Noël ne sort plus
Mëme les faux loués par les grands Magasins
Sont en vacance
Alors collation puis coucher.

C’est dans un brouhaha compréhensible que tous et chacun montèrent au dortoir. Vers vingt et une heures trente, on n’entendit plus un bruit. Tout le monde sembla dormir profondément.

Madame Martin arriva avec quelques chansonniers, puis Monsieur Brisson avec quelques parents. L’excitation était à son comble. L’argent ramassé au St-Vincent avait servi à acheter le même cadeau à tout le monde : Une très belle boîte de crayons à colorier avec une pile diversifiée de cahiers minces pour recevoir les couleurs, toutes des histoires de pirates et de trésor.

Chaque participant fut revêtu d’un long drap blanc enroulé soyeusement autour du corps comme au temps des romains. On avait, à l’insu des enfants, pendant qu’ils étaient rassemblés dans la salle communautaire, saupoudré les fenêtres de jets blancs, comme dans le temps des fêtes et serpenté les murs de lumières de Noël, mais de telle façon que cela ne soit pas visible sans des lumières appropriées.

Je m’habillai donc en Fée des Etoiles et mon père en Père Noël. Trois immenses sacs rouges furent remplis de cadeaux. Robert, le directeur du camp aidé de deux éducatrices réussirent à installer la chaise du Père Noël juste en dessous du faux escalier menant au grenier, et cela sans réveiller personne. Et c’est muni d’une chandelle à la main, que chaque ange allât prendre place dans un coin. Deux parents furent habillés en roi mage et Jos déguisé en lutin de façon à ce que personne ne le reconnaisse. Nous primes la précaution de masquer son visage de patibulaire de façon à ce que, selon Monsieur Brisson, il n’effraie pas les petits. Il effrayait déjà suffisamment les filles du St-Vincent, selon les chansonniers s’étouffant de rire.

Tant qu’à ça
Laissez-moi donc dans l’auto
Murmura Jos dans son humeur des mauvais joursAu signal. Les anges allumèrent leurs chandelles, les lumières de Noël illuminèrent le dortoir et la chaise fut éclairée par en dessous donnant une impression d’irréalité. La stratégie des éducatrices fut de réveiller les enfants un par un, leur demandant de garder silence, les amenant discrètement sur les genoux du Père Noël pour recevoir leur cadeau à condition qu’ils ne l’ouvrent qu’au son de la corne le lendemain matin. Il fut impossible de réveiller les deux jumeaux, profondément enlacés l’un dans l’autre. Nous dûmes laisser leur cadeau au pied de leur lit. Et c’est dans le silence que le Père Noël fit le tour de chaque lit, s’assurant que chaque cadeau soit serré dans les bras des petits comme on tient un toutou pour mieux se baigner dans la ouate de la vie.

Tout se passa comme dans un rêve. Une heure plus tard, les adultes costumés avaient disparu et les enfants s’étaient rendormis.

Revenus dans la salle communautaire, nous nous changèrent devant le sapin de Noël encore allumé. Il y a des moments comme ça où personne ne veut quitter. Assis en cercle sur des chaises de bois, nous bûmes et mangeâmes à la santé de Madame Martin qui avait pris la peine de nous préparer des victuailles du temps des fêtes, le tout arrosé par deux bouteilles de cognac. Et nous eûmes droit aux tourtières et aux beignes du temps des fêtes, Madame Martin ne faisant que reproduire une tradition au St-Vincent, le soir de Noël.

Le public était invité à prendre la parole au micro pour raconter une menterie, comme en racontaient les menteux le soir de Noël autour du poële à bois quand les enfants étaient couchés.

Et Jos de dire :
Madame Martin
On ne peut pas finir la veillée
Sans une de vos menteries de Noël ?

Ben lala….

Et les chansonniers de répéter

Ben lala…

J’avais douze ans.
Tout le monde jouait aux cartes.
Y était presque minuit
Mon père y dit

M’man c’est à votre tour là
Jouez

Ben cré lé cré lé pas
Ma grand-mère avait la tête penchée
sur son jeu de cartes dans ses mains…
est morte de même
pis personne s’en est jamais aperçu.

Le pire c’est que
Ma grand-mère
Elle avait quatre as dans son jeu
Ben c’est ma grand-mère
Qui a gagné la bouteille de champagne

Et tout le monde de se tordre….

Y as-tu une menterie de Noël pour battre ça
Dit Jos ? Tous les yeux se tournèrent vers mon père et moi. Il y eut comme un malaise. On se rendit compte trop tard de l’impair. Et mon père prit la parole.

Ma femme….
Du temps de son vivant
M’a déjà conté…

Qu’elle avait un oncle
Qui pesait au-dessus de 300 livres.
Dans ce temps-là
Si tu mourais dans le temps de Noël
T’étais exposé pareil dans le salon

Ben tout le monde a bu a la santé du mort
Le pire c’est que le gars
Avait toujours porté une barbe blanche
Pis on l’avait toujours appelé le Pere Noel
Parce que son vrai prénom c’était Noël

Si vous lisez l’almanach
Vous verrez
Que c’est la seule année de son histoire
où le père Noël
A pas été capable de se promener
De maison en maison

Si ma femme était ici ce soir Elle vous jurerait Que cette histoire-là c’est pas une menterie Pis moi ce soir,
En son nom
Je vous le jure
Non pas sur la tête de ma fille ici présente
Mais sur la pompe à essence
de Jos Leroux

Ce rire-là fut probablement le plus libérateur de la veillée. Je sentis chez mon père ce respect infini pour la vie qu’importent les épreuves. Et cela nous fit du bien à tous. Encore plus à Madame Martin qui me confia que grâce à mon père, elle était prête à cesser de pleurer Paul Gouin son conjoint pour mieux chanter sa mémoire.

Au retour, mon père vit me border en me disant :

Les sœurs sont justement en collecte de linge
Pour les pauvres
On pourrait peut-être trier les effets de ta mère
Pis aller porter ça demain soir
Me semble que ça aurait fait plaisir
À ta mère que ses affaires servent
À du monde vivant qui en ont besoin
Et non pas à des morts.

Il détacha de mon cou le collier EGO SUM PAUPER.
Et y inséra toutes les lettres manquantes
Qu’il avait sculptées
Pour moi pendant qu’il veillait ma mère
La nuit à la chapelle.
NIHIL, Marie
En français ça veut dire RIEN

Quand dans la vie
On ne ressent plus rien
Suite à la disparition d’un être cher
On touche automatiquement au tout
Mais toi et ta mère,
Vous ne serez jamais rien pour moi
Car vous avez toujours été tout
Je vous aime ta mère et toi Marie
Et je vous aimerai toujours

Et c’est ainsi que, bercée par le tout de mon père, je pleurai un peu pour apprivoiser ce rien affreux en lequel ma mère m’avait laissée pour aller fêter dans le cœur de mon père la vie dans son tout, comme on sait si bien le faire à chaque Noël, même s’il a lieu dans l’étrangeté d’un soir d’été.

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