Le nouveau péril jaune de Jean-François Lépine

Jean-François Lépine est parti à la chasse au nouveau péril jaune l’automne dernier. Il revient donc au pays avec un merveilleux butin. Les Chinois sont ingénieux, sournois, assoiffés, calculateurs, mais surtout ils sont très nombreux. La population de Chine à elle seule équivaut à celle du reste du globe. Il n’en faut pas plus pour que tout à coup on redécouvre la Chine menaçante du péril jaune, sur le plan économique cette fois. Les épithètes ne manqueront pas pour illustrer ce nouveau danger. « Conquérante », « invasion », « menace » « compétition déloyale » etc.

Bien sûr, on emploie ces termes sous forme d’allégories. C’est comme ça qu’on fait en économie, en histoire et pourquoi pas en géopolitique. Il ne faut surtout pas s’en offusquer. Néanmoins, ces gratuités ne sont pas sans alimenter les plus vieux préjugés conservateurs et parfois racistes dont s’abreuvent en France et ailleurs dans le monde les Jean-Marie Le Pen de tout acabit pour identifier la cause de tous les maux de la société.

« On connaît tous quelqu’un qui a perdu son emploi ou une entreprise qui a dû fermer, des gens d’affaires qui ont eu un choc, ou d’autres qui ont fait fortune à cause de la Chine. La concurrence chinoise affecte déjà nos vies, et elle devrait aller en s’accentuant. » affirme impérieusement Jean-François Lépine. C’est à ce genre de gratuité, dite dans des mots enrobés de chocolat fondant que j’en ai. Non, monsieur Lépine, moi je ne connais personne de ce genre. Mais j’en connais qui sont sans emploi ou qui ont dû fermer leur entreprise à cause du mal fonctionnement de notre système économique. À cause d’un système de propriété et de répartition inéquitable et de la vision à courte vue de nos dirigeants politiques qui n’ont pas su appliquer au domaine économique et social l’équivalent d’un développement durable dans le domaine environnemental. Avant que vous ne découvriez l’existence de la Chine et peut-être aussi de l’Afrique ou de l’Amérique latine, le péril jaune prenait la forme d’une menace d’agression armée. Nos bonnes consciences occidentales nous travaillaient l’esprit avec l’idée qu’à force de tenir des populations entières à l’écart de la richesse du monde et à force de piller leurs ressources ou de leur imposer un blocus économique, lorsqu’elles nous refusaient leur docilité, celles-ci voudraient un jour prendre leur revanche. On les condamnait d’avoir un système économique différent du nôtre. D’avoir un mode de pensée différent du nôtre. D’avoir des alliés différents des nôtres. En somme, on les condamnait d’être différentes, tout simplement. Et maintenant qu’elles ont pris le virage qu’on voulait les voir prendre et qu’elles jouent les règles du capitalisme mondial, voilà qu’on les présente comme une nouvelle forme de menace.

La triste réalité, c’est que ces populations ne nous ont jamais vraiment intéressées. C’est leur marché qui nous intéresse. Et de voir qu’un pays comme la Chine, avec un marché à faire rêver tous les Bill Gates du monde, envisage de se prendre en main, cela est terriblement désolant. Comme un rêve qui s’écroule brutalement.

N’avons-nous pas eu nos Crows Nest Pass et nos Pacte de l’automobile pour protéger notre marché intérieur jusqu’au jour où certains ont jugé que ces marchés devenaient trop étroits ? Le libre-échange fut le signal d’un nouveau comportement dans le but de faciliter la pénétration des échanges pour ne pas dire de l’approvisionnement et de la mainmise sur les marchés extérieurs. Devions-nous nous attendre à ce que le libre-échange fonctionne à sens unique ? Il faut croire que certains l’ont cru. Quand les salaires inférieurs versés aux populations asiatiques permettent à nos entreprises d’aller s’établir dans leurs pays pour concurrencer directement notre marché du travail et les acquis socio-économiques de nos travailleurs syndiqués, voilà un moindre mal. Mais quand la Chine s’avise de jouer le jeu à son tour et de supplanter nos entreprises par le jeu de la concurrence, voilà qui est une vraie menace. Tout devient alors inacceptable. On invoque les droits de la personne et les contraintes aux libertés religieuses. On invoque le contrôle absolu du parti sur les universités et la recherche. Et quand on aura plus d’arguments, bien sûr, on en trouvera d’autres encore. Les Chinois doivent nous trouver bien pathologiques dans notre manière de raisonner.

Parlant des intentions de la série, Jean-François Lépine affirme « Cette machine-là envahit le monde avec ses produits. Elle pose un défi énorme à nos économies, à tous les niveaux. Il faut comprendre la menace et en tirer une opportunité, prévoir plutôt que vivre une peur paralysante. » Soit ! Les intentions sont bonnes et l’information n’est jamais inutile, même si les affirmations sont souvent contradictoires. Mais si le défi se pose à tous les niveaux, l’analyse doit, elle aussi, se faire à tous les niveaux et ne pas se confiner au seul problème du marché et de la concurrence, un problème qui ne concerne que le grand capital, celui-là même qui n’a qu’un seul niveau de pensée, celui des milliards qu’il peut empocher en profits. Et cela, peu importent les conséquences sur nos populations et celles de la Chine.

Commentaires (ancien)

1. Le lundi 13 mars 2006 à 17:23, par Gorillo

De ce que j’ai entendu de J-F Lépine à la radio, concernant ses reportages, et qui m’a laissé sur un vide, c’est ce très fort pourcentage de la population qui vit dans la pauvreté dans ce pays en voie de grand développement économique. Je crois que la loi du marché comme loi déterminant les autres, est comme tout les aveuglements, elle est bête et sauvage. Il me reste un rêve avant de quitter ce monde, dans une trentaine d’année, probablement, celui que l’ennemi qui mobilise nos ressouces, nos intelligences et nos talents d’entrepreneur, soit celui de l’élimination de la faim, de la pauvreté organisée, de la répartition des richesses on ne peut plus grave que nous en sommes témoins plusieurs fois par jour. Mobiliser les humains de monde entier et les meilleures ressources pour y arriver, voilà ce que j’aimerais voir entrepris avant mon crépuscule.

2. Le lundi 13 mars 2006 à 18:05, par Danielle

Je partage ton indignation, Claude. Le reportage de Lépine est d’un parti pris évident. Il faut par contre se garder de tomber dans le tout ce qui est étranger est forcément exotique et donc meilleur. Comme certains tiers-mondistes prêts à accepter n’importe quoi au nom de la différence. La Chine reste quand même un pays aux multiples violations aux droits de la personne et aux droits du travail.

3. Le lundi 13 mars 2006 à 18:57, par Claude

Bonjour Danielle,

Pour dire le vrai, je ne suis pas vraiment indigné. Et ce n’est pas tant, non plus, le parti pris de Jean-François Lépine qui me déplaît dans ce reportage, que le côté Grand Seigneur et le manque de profondeur d’un reportage classé justement dans la section « Nouvelles en profondeur » sur le site WEB de Radio-Canada. Je n’ai jamais pensé non plus que tout ce qui venait de Chine devait nécessairement être meilleur, sinon peut-être le Canard de Pékin :-). Et les violations des droits de la personne en Chine, je ne les ignore pas davantage.

Mais là n’est pas la question. La menace venant de Chine à laquelle fait référence Jean-François Lépine c’est une menace économique liée au fait que les Chinois, voyant nos investisseurs prendre la place dans leur pays ont découvert qu’ils pouvaient très bien faire la « job » eux-mêmes. Mettre à profit notre expertise, s’emparer de nos savoirs et en bout de ligne bénéficier eux-mêmes de ces acquis. Sous-jacent à cette analyse il y a cette idée que notre savoir ne devrait pas finalement aider les Chinois à se prendre en main mais uniquement permettre à nos entreprises de faire beaucoup d’argent chez eux. Pire, il y a aussi cette idée que la Chine se développe économiquement et industriellement à une telle vitesse que bientôt elle n’aurait plus besoin de nous pour répondre aux besoins de son marché grandissant puisqu’elle pourrait même envahir nos propres économies, voire nous déloger dans notre propre marché. En d’autres mots, ce qui est bon pour nous en Chine, ne le serait pas pour les Chinois chez nous.

Cette vision à un poids deux mesures n’en n’est pas moins une conséquence logique d’une compréhension qui refuse de porter l’analyse au-delà de la question du marché. La règle d’or du néo-libéralisme. La stratégie préconisée par la série se résume à l’idée de mieux connaître les Chinois. Augmenter la présence de nos représentants commerciaux. Mieux les voir venir pour mieux s’implanter solidement chez eux ou à leur place. On est loin des espoirs de Gorillo dans le commentaire précédent que je partage tout à fait d’ailleurs. On est loin surtout d’une véritable stratégie de développement économique tant pour la Chine que pour notre propre économie. On en est loin parce qu’une telle stratégie mettrait sans doute en cause les fondements mêmes de nos approches économiques, pour ne pas dire de notre système économique.

Quant à l’invocation des droits de la personne dans le reportage, elle n’a aucun rapport avec l’enjeu du sujet. Normalement on invoque cette question pour justifier un blocus comme ce fut le cas en Afrique du Sud durant les dernières années de l’Apartheid. Mais ici l’objectif ne vise qu’à démontrer qu’on ne peut pas faire confiance à la Chine et que ses dirigeants sont mal intentionnés. Il ne s’agit donc pas de réduire nos investissements en Chine mais au contraire, de les augmenter et cela au profit exclusif des investisseurs, comme si ce qui était bon pour les investisseurs devait nécessairement être bon pour tous.

4. Le lundi 13 mars 2006 à 19:45, par Gaétan

Je trouve très pathétique en effet ces derniers reportages concernant la Chine. Comme si c’est seulement les pays dits occidentaux qui auraient le monopole du développement économique et le droit aux profits. La semaine précédente de ces reportages, ont discutait de la difficulté des entreprises étragères pour exploiter les richesses naturelles de la Chine. Ben voyons donc, il me semble qu’un gouvernement souverain doit assurer le contrôle de ses propres richesses ! C’est à rien n’y comprendre. J’aimerais bien que nos gouvernements appliquent une réglèmentation plus sévère vis à vis les entreprises tant étrangères et nationales en ce qui concernement nos richesses naturelles.

La guerre éconimique face à la Chine ne fait que débuter. Déjà, au début de cette année des monopoles américains se sont entendus pour bloquer l’achat d’un conglomérat pétrolier par les chinois. Dans cette logique d’une course aux marchés économiques mondiaux, il ne faut pas se leurrer, la Chine, l’inde et le Brésil entre autres, sont des puissances avec lesquelles il faut tenir copte. Est-ce que ce sera pour le mieux pour le reste de la planète, celà reste à voir.

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