Chapitre 10 – LE JOURNAL DE MON PÈRE

L’île de l’éternité de l’instant présent

Toute sa vie, mon père avait pris des brosses d’être dans la taverne de la vie. En fait, il n’avait jamais senti le besoin de passer par la fissure du temps pour aller voir, de l’autre côté, comment vivaient les hommes. Cependant, il avait dû tenir un journal, durant près d’un mois, parce que l’être l’attaquait maintenant de ses bienfaits, une attaque d’être étant infiniment plus troublante qu’une brosse d’être. Et c’est de la différence entre les deux états, que surgit le besoin de noter, jusqu’à ce qu’il soit aussi confortable dans un état que dans l’autre.

8 mai

ATTAQUE D’ETRE

La douce et inépuisable abondance de l’instant présent semble avoir en plus une conscience amoureuse de l’homme. La vie m’apparaît une danse amoureuse entre le libre-arbitre de l’instant présent et le libre-arbitre de l’homme.

Hier, je suis allé me coucher vers 20 heures. Puis la formidable béatitude de l’instant présent est venue me visiter comme les vagues de la mer attaquent la plage. Le corps est dans un tel état de bonheur qu’il lui est même difficile de se lever pour marcher. « Cela » ayant pénétré en moi est rythme amoureux de mon « ÇAJE » comme les feuilles qui te saluent sous l’expression du vent, comme les herbes qui dansent au bord de l’asphalte fier. Chaque intime morceau de la matière chante à sa manière la créativité consciente de l’instant présent. Cela a duré jusque vers 22 heures, à peu près, puis s’est estompé doucement comme la vague se retire dans ses marées basses.

Puis vers 9 heures du matin, la vague de l’instant présent amoureux d’un « ça en moi » est revenue me faire la cour. Je reconnais ses attaques, son pas, sa douceur, sa signature, son immortalité, son rayonnement, toujours pareil et jamais lui-même jusqu’au fin fond de l’univers à chaque instant redessiné. Que c’est ahurissant ! Dans ma fenêtre, les milliers de brins d’herbes et les centaines de feuilles me regardent, complices de mon bonheur. L’instant présent est dans la pièce et chante pour moi l’amour qui coule en dedans de moi comme une rivière.

Quand l’instant présent me visite de sa fantastique béatitude, je peux noter l’instant exact de son arrivée et l’instant exact de son départ.

Il est 11 heures, trente minutes du matin. L’être s’est retiré. Pas de deuil, pas de peine, pas de tristesse. Comme l’amant après avoir fait l’amour à sa bien-aimée la laisse reposer pendant qu’il va lui cueillir des fleurs.

13 mai

BROSSE D’ETRE

De Gaulle disait : la vieillesse est un naufrage. Dans une brosse d’être, la vie ressemble à la mer. L’ego, au Titanic. Plus jeune se fait le naufrage du Titanic, plus douce est la vie sur la mer. Toute brosse d’être équivaut à vivre instantanément le naufrage du Titanic en soi, Ne reste que le naufragé, ébloui d’être encore vivant.

19 mai

ATTAQUE D’ETRE

16 h p.m. L’être entre doucement dans la pièce. Il revient avec ses fleurs après m’avoir caressé ce matin. Le parfum de l’éternité envahit chaque cellule de mon corps. L’être toujours pareil jamais le même est conscient de ce qu’il fait. Tant de beauté de sa part est impossible sans la conscience. Il n’est pas de la nature des choses que l’être se dévoile en son entier en cette vie. Mais curieusement, la symphonie de son empreinte porte toujours la même signature, celle de la relation amoureuse égalitaire. Si le « çaje (sage) » n’était pas en dedans de moi, l’être mourrait d’ennui et de chagrin car il n’y a de danse amoureuse que quand l’indivisible est amoureux de l’indivisible dans ce qui semble divisé.

Quel mystère pour moi. Pourquoi l’être arrive comme un voleur dans ma vie et que moi je ne puis faire la même chose consciemment dans la sienne ?

21 mai

BROSSE D’ETRE

Je suis aussi incapable de provoquer consciemment une brosse d’être. Il y a un moment précis où dans l’abandon et le dépouillement, je me retrouve en état d’ivresse en relation amoureuse avec la taverne de la vie qui m’héberge.

Il semble y avoir une différence entre une brosse d’être et une attaque d’être. Dans une attaque d’être, l’être comme le chat cherche sa caresse. Il avance doucement, sensuellement. Il t’agresse si tu ne lui donnes pas de l’affection. Dans une brosse d’être, le chat en toi dort, entraînant dans son doux sommeil, l’éternité qui l’entoure, le pénètre et le traverse. Et toi tu te saoules dans la taverne de l’être dont les murs sont aux confins même de l’éternité jamais achevée. Et tu t’y promènes comme au paradis, la terre étant le jardin de l’être, l’émeraude du cosmos.

4 juin

ATTAQUE D’ETRE

Devenir le réceptacle d’une attaque d’être constitue une apothéose d’éternité absolument ahurissante. C’est comme si l’univers dans son infini entier jamais achevé rejaillissait sous la forme de geyser d’énergie au centre de ton « ÇAJE ». Et tu deviens instantanément fondu dans la beauté du tout. Tu es le parfum, de la rose, le chant de l’oiseau, la vague de la mer, la tendresse des nuages, la symphonie du jour qui se lève. Tu es l’immensité jamais achevée.

Aucune religion n’approche l’être. L’être est sacré, par sa légèreté stupéfiante, mais non religieuse. Il ne demande pas qu’on le prie, il danse. C’est trop fou comment ça se passe. L’être ne parle jamais. Il chante.

6 juin

BROSSE D’ÊTRE

L’abandon conduit au voir qui lui fait basculer dans l’être. Une fois dans la taverne de l’être, l’abandon et le voir disparaissent. Ne reste que la vacuité du çaje, la vision pénétrante, la non-pensée, la brosse d’être. Une fois dans la taverne de l’être, surgit la danse amoureuse du çaje qui fait frémir la nature jusqu’au fin fond de l’univers.

12 juin

ATTAQUE D’ETRE

Parfois les attaques d’être sont si intenses que je suis incapable de ressentir mes jambes qui marchent, incapable de travailler, de m’occuper du plus simple problème. Il n’y a rien de plus délicieux qu’une attaque d’être. C’est un vent qui t’attaque d’amour dans une béatitude infinie.

Le mur entre l’absence d’être et la présence d’être m’apparaît être comme un poste de douane où il est préférable de s’alléger de beaucoup de choses, le passage étant très étroit, très étroit.

L’être m’a quitté en ce moment à 99 pour cent, il reste délicatement présent comme le ciel à l’horizon en toile de fond. Pourquoi en est-il ainsi ? je ne sais pas. Le « je » est trop loin du ça en ce moment pour que je sache quoi que je sois je………Ça.

Quand l’être se retire, Tout ce que je « touche, » « sent », ou « vois » est vacillant. On dirait que je cherche la matière de mes caresses, chaque objet étant différent dans son apparence, mais semblable dans son essence. Comme si la division ne se rappelait de sa magie que par l’intuition passée de son intérieur uni.

18 juin

NOUVELLE ATTAQUE D’ETRE

Vers 13 h. p.m., la vibration de la béatitude s’est reglissée tellement fort à l’intérieur de moi que j’ai dû aller me coucher sur un banc. Il m’a semblé que le corps était fondu dans le même taux vibratoire que l’univers. La tête attendait. Parfois elle se fondait avec le corps. C’est probablement ce qui se passe après la mort. Un taux vibratoire qui chante éternellement en un tout.

Puis, comme ma tête s’ennuyait, j’ai laissé vagabonder des pensées d’un sujet à l’autre, ce que probablement certains appellent le mental. Cette division entre la béatitude du corps et la liberté du libre-arbitre qui laisse la folle du logis jacasser est très inconfortable. L’être n’est aucunement gêné par cette division.

Je ne peux concevoir le passage sur cette terre sans cette béatitude permanente, libérée de toute souffrance. Que chaque citoyen de cette planète n’y ait pas encore accès me semble étrange. C’est pourtant l’état original de l’homme, ce pourquoi, il a été créé, sa vraie condition humaine.

21 juin

TENTATIVE DE BROSSE D’ETRE

J’ai essayé toute la nuit d’entrer dans la taverne de l’être par moi-même. Impossible, impossible. Comment se fait-il qu’aucun chemin ne semble mener à l’être ? Que de questions sans réponses.

Puis soudain, à mon insu, me voilà ivre dans la taverne de l’être. Aucun goût d’être connu, reconnu, riche, célèbre. Que du bonheur d’être. Comme un brin d’herbe rythmant le vent au milieu des hommes pressés par le temps qui marchent aveuglément vers le cimetière de leur vie.

16 juillet

ATTAQUE D’ETRE

Ça faisait presque vingt jours que je n’avais pas eu de relations avec l’être. Puis hier soir, vers 22 heures, en me couchant, j’ai senti sa venue prochaine comme le vent annonce une douceur de vivre. J’étais couché contre le corps de ma compagne. Elle m’a souhaité une nuit magnifique. Je lui ai dit qu’elle le serait. Je n’ai jamais osé lui dire que l’être s’en venait, de peur que ce soit mon imagination qui me joue des tours.

L’air autour de moi est devenu frais comme la rosée du matin. Le « cela » s’est avancé amoureusement, comme une maîtresse. Je reconnus le feutré de ses pas, la douceur de son affection. Puis le cela a fait éclater la perception que j’ai de mon corps. Les milliards de cellules en moi-même se sont mises à chanter la visite de l’univers. Ma tête fut tout étonnée que « cela » puisse se produire. L’enveloppe qui retient toutes ses cellules ensemble est devenue très mince, presque sans aucune sensation. Je le sus parce que chaque fois que ma compagne touchait ma chair, je ne sentis presque rien.

Chaque relation avec l’être est à la fois différente et semblable. Je fis pour la première fois l’expérience d’une nuit complète et parfaite de béatitude. Ma conscience resta toujours libre, jamais délirante ne fusse un instant. Ma pensée logique à son minimum de fonctionnement. Mon corps incapable de se séparer de la bonté de l’être par lui-même, absolument incapable. Et la folle du logis dormit profondément toute la nuit, bien contente d’avoir des vacances imprévues.

24 juillet

BROSSE D’ÊTRE

Ce qui m’a impressionné cette nuit, c’est la dissolution instantanée de l’ego à la première seconde du rapport à la taverne de l’être. Cela semble fonctionner comme ceci. Comme un jeu de lego. L’ego se reconstruit lorsqu’il sort de l’être, se dissout lorsqu’il entre en lui, en étant chaque fois de plus en plus émiettable, de moins en moins noyau dur. Il est possible que l’ego soit un outil indispensable pour fonctionner en société, permettant à la personnalité de comprendre les règles sociales. Sans ego, on est infirme socialement, mais au niveau vibratoire, un oiseau qui vole infiniment haut au-dessus de la condition humaine.

Il n’y a pas d’élus ou de non-élus. Que des précurseurs. L’être est accessible en abondance à tous, mais, on ne connaît encore aucun chemin qui y mène. Que de mystères, que de mystères. Je suis un saoulon de la taverne de l’être. Trop saoul pour avoir le moindre intérêt à chercher des réponses.

Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage.

EGO SUM PAUPER
NIHIL HABEO
ET NIHIL DABO

Ainsi prit fin le journal de mon père. J’étais dans la chambre de Renaud, quand il le lut à haute voix devant moi. Plus il avançait dans la lecture, plus ses mains tremblaient, plus il ralentissait, plus sa voix se vidait de son expression. On aurait dit un fœtus se repliant sur lui-même.

Ainsi l’instant présent, ce serait l’être
Ou du moins la forme de son dévoilement à l’homme ?
Puis-je dormir avec toi ce soir ?

Il pleura dans mes bras toute la nuit. Sans bouger, sans parler, sans prononcer un mot. Je ne tentai pas d’en savoir plus. J’avais l’impression qu’il ne réagissait pas à mon toucher. Il avait juste besoin d’être consolé. Même pas je crois. Il avait juste peur d’être seul avec ses larmes. Même pas je crois. Il avait peur c’est tout. Non ce n’était pas ça non plus. Ça pleurait à travers lui. Oui voilà. Un peu comme à l’aéroport, deux personnes s’embrassent en pleurant parce qu’elles ne se sont pas vues depuis dix ans. Un peu comme un couple pleure parce que l’homme apprend que sa compagne est enceinte. Un peu comme la mère pleure à la remise des diplômes parce que son fils est enfin reçu médecin.

Durant son sommeil, il continua à pleurer tout en ronflant. Puis il se mit à murmurer comme un petit enfant qui se réveille en pleine nuit pour voir le sapin de Noël illuminé de cadeau.

Ohhhhhhhhhh c’est beau
C’est beau…..
Ah merci…merci…merci…

Et il se remit à ronfler et les larmes ne cessèrent pas de couler. Son corps était à la fois d’une telle lourdeur et d’une telle légèreté. Comme le jour se levait, je pus voir l’expression de son visage. Un sourire permanent sous une chute de larmes. N’eut été de mon chandail tout trempé, je n’aurais pas cru qu’un homme puisse autant pleurer. N’eut été de son sourire, je n’aurais pas cru que l on puisse ainsi toute une nuit, pleurer de joie. C’était donc cette émotion qu’il tentait de faire vivre aux enfants du camp Ste-Rose : Pleurer de joie.

Il se réveilla très reposé, très joyeux, ne se souvenant absolument pas de ce qu’il avait vécu durant la nuit. Tout ce qu’il me dit fut :

Ma vie ne sera jamais plus pareille
Maintenant que ton père a mis
Des mots dessus

Et ses mains se remirent à trembler. Et il quitta rapidement pour ne pas que je m’en aperçoive. Tout cela me parut bien mystérieux. Je peux en témoigner aujourd’hui seulement, parce que, comme Jean-Jacques Rousseau qui s’évanouit à la suite d’un coup de sabot, je ne vécus cet état d’immensité de l’instant présent qu’une fois. Mais il suffit d’une fois pour ne jamais plus être la même. Comme Gauguin ne le connut lui aussi qu’une fois, dans son bonheur succédant au bonheur, Comme Burke ne le vécut lui aussi qu’une fois, ce qui le conduisit à écrire un livre sur les magnifiques de cette terre ayant eu le privilège soit d’habiter en permanence, soit de faire escale par hasard sur l’île de l’éternité de l’instant présent. Mais il aurait été impossible pour moi d’authentifier cet état par ce livre, si je ne l’avais pas vécu au moins une fois, une seule fois, presque vingt-sept ans plus tard, donc il n’y a pas si longtemps.

Ce matin-là, Clermont partit en autobus avec un premier groupe, celui des hiboux à la recherche des vingt et un coffrets sur le territoire des patibulaires. Il restait ne donc plus au camp Ste-Rose, que l’équipe des castors et la mienne, celle des écureuils.

Quand j’arrivai sur le terrain, pour la relève de quatre heures, les hiboux avaient ramené onze coffrets, tandis que les castors et écureuils avaient, pour leur part ,monté deux nouveaux sketches pour le bivouac du soir.

Sans que les enfants en soient affectés, le personnel du camp se morfondait quand même d’inquiétude. Jean-François était disparu depuis une heure. On eut peur à une fugue. Comme il avait quatorze ans et vu qu’il était le plus vieux et comme il avait accompagné son père à la soirée du St-Vincent, on en conclut qu’il était de nouveau parti rejoindre Monsieur Brisson.

C’est en descendant sur la plage que j’aperçus sur la roche au centre du lac une silhouette tournant le dos au camp et faisant face au soleil tombant. Il me sembla reconnaître mon boxeur. Il avait dû nager pour se rendre à la roche comme Anikouni et moi l’avions fait tour à tour. Je montai avertir Robert, lui demandant de me laisser gérer la situation.

Clermont n’étant pas encore reparti chez lui, je lui demandai conseil.

Mmmmm
D’après moi il fait le point sur sa vie
Vaudrait peut-être mieux le laisser tranquille.
Faire comme si de rien n’était.

Tu peux rester pour la soirée lui dis-je ?
Je vis trop de choses difficiles
T’es le seul avec qui je peux les partager.

Clermont me serra dans ses bras. On pouvait toujours compter sur lui. Comment faisait-il pour être disponible avec une égale générosité, à tous et à chacun, avec la même noblesse de pensée, lui dont personne n’avait souvenance au St-Vincent qu’il eut jamais un jour ce besoin de se confier. Il ne me posa même pas de questions, respecta mes silences, m’aida à préparer le bivouac, fit quelques appels téléphoniques.

A plusieurs occasions, Robert le directeur du camp faillit intervenir. Il eut peur au suicide et la responsabilité qui pesait sur ses épaules lui apparut ce soir-là insupportable. Il demanda quand même conseil à tous les adultes présents : Isabelle l’éducatrice, Jean-Marc et Benoît, les éducateurs en service, Clermont et moi-même.

On prit la chance de commencer la soirée en avisant de la situation seconde par seconde. Il s’adonna que l’invité d’honneur fut Philippe le robineux, un des trois têtes grises. Quand je lui racontai ce qui était en train de se passer, il demanda la permission de prendre une chaloupe et de se rendre à la roche, avec son panache d’indien sur la tête.

Quand les enfants arrivèrent au bivouac, Ils eurent comme décor Philippe et Jean-François face à face sur la roche, orangés d’un soleil couchant. La soirée eut lieu. Clermont dévoila le contenu de chaque coffret en les authentifiant de son sceau de directeur du musée des beaux-arts, on tenta de placer ensemble les premiers morceaux du casse-tête, les enfants m’offrirent leurs sketches. Je leur donnai des nouvelles d’Anikouni cherchant lui aussi de son côté des traces du chevalier de la rose d’or. Puis ils retournèrent cuver leur magie par le rêve.

Il ne restait plus que Clermont et moi sur la plage, inquiets pour Philippe et Jean-François sur la roche. Nous alimentâmes le feu pour qu’il reste visible de loin, pour que Philippe ne perde pas la direction du camp en revenant avec la chaloupe. Robert venait nous rejoindre par séquence, préférant vivre le drame par lunette d’approche du haut de son bureau.

Que faire dans ces cas-là ?

Respect, politesse, intelligence me répondit Clermont.
On peut y accoster une deuxième chaloupe ?

Y a moyen oui, en tenant la corde
On peut y asseoir huit personnes là-dessus,
Sans problème

Des couvertures sont toujours les bienvenues
Pis en plus si t’arrives avec de quoi manger
Pis de quoi boire
T’es accueilli en héros non ?

En montant chercher des victuailles, nous croisâmes Renaud et mon père. Ils arrivaient du St-Vincent . Renaud désirait dormir à la belle étoile pour avoir le bonheur de jaser avec lui, comme il l’avait fait avec Clermont.

Quatre dans la chaloupe
Ça vous dérangerait, demanda Renaud ?
Y a peut-être de la place pour cinq, dit Robert.
Je m’offre pour ramer.

Et l’embarcation commença son voyage sur l’eau. J’entendis Renaud dire à Clermont ;

Quel tableau, mais quel tableau
Il en manque si peu
Pour en faire un chef d’œuvre.

Clermont tenait la lanterne. Il y avait dans ses yeux ce bonheur de s’insérer dans le meilleur de l’autre, cette délicatesse de toujours garder le silence lorsque cela s’imposait. J’étais assise près de mon père qui lui, semblait vivre tout ça avec la gaieté d’un enfant qu’on réveille pour une promenade nocturne. Seul Robert ramait comme il avait ramé toute sa vie, en prenant trop de responsabilités et en en gardant le stress en dedans de lui-même.

Au mitan du chemin, Renaud se leva debout et chanta.

Zum galli galli galli zum
Galli galli zum

On entendit au loin une voix enchaîner le couplet :

Le feu de l’amour brûle la nuit
Je veux te l’offrir pour la vie.

De reconnaître la voix de Jean-François nous fit tous exploser le cœur de joie. Je n’avais jamais entendu chanter Robert auparavant. Je sentis que la passion de Renaud pour les tableaux chef d’œuvre venait de transformer sa vie à lui aussi. Et il se surprit à ramer sans effort. Juste faire couler chaque pagaie de façon rythmée dans chaque fissure de l’eau.

Et la chaloupe en entier entonna

Zum, galli galli galli zum
Galli galli zum

Partager un repas sur la roche, ne fut pas chose facile. Mais c’est dans des fous rires mémorables que nous nous retrouvâmes en cercle, corps à corps, sept personnes emmitouflées sous trois couvertures, les cordes des deux chaloupes enroulées autour des chevilles, la magie de la solidarité s’installant aussi en plein milieu. Entre les étoiles et l’eau à la verticale, entre la forêt et la plage à l’horizontale, apparût soudain, dans toute son étrangeté, l’aventure de vivre, qu’importe les accidents entre le berceau et la tombe.

Je veux devenir médecin dit Jean-François
Mais sans amis, je n’y arriverai jamais
Je suis venu sur la roche sacrée
Demander à la vie
De m’offrir des vrais amis.

Ok dit Robert
On pourrait peut-être partir une fondation à but non lucratif
On ramasse de l’argent pour tes études
Le jour où t’es médecin
Tu remets l’argent dans le pot
Pour que ça serve à quelqu’un d’autre.

Un quelqu’un comme moi, dit Philippe
Un robineux médecin
Y me semble que ça pourrait être pratique
Pour comprendre les robineux malades.

Moi je m’offre pour faire une collecte
À tous les mois parmi les clients du St-Vincent
Dit Clermont.

Je me propose pour devenir
Votre présidente, directrice, secrétaire trésorière
Fis-je en faisant rire tout le monde.

Et toi Renaud, fis-je ?

Moi j’aimerais déposer…
Dans la fondation…
Non pas les premiers sous…
Mais les premiers « mercis, Jean-François »
Pour avoir mis de la magie dans notre vie ce soir

Et tout le monde en chœur répéta :
Merci Jean-François.

Quand les deux chaloupes retournèrent vers le rivage, d’après la béatitude souriante des visages de mon père et de Renaud se désombrageant au gré de la lanterne de Clermont, il me sembla juste au son du bruissaillement des rames, que l’eau du lac avait été remplacée par de la ouate joufflue et bombée comme celle des nuages quand ils roulent de bonheur dans le ciel, en fait de l’eau ouatée telle qu’on en trouve autour de l’île de l’éternité de l’instant présent.

Jean-François retourna au dortoir amoureux de lui-même pour la première fois de sa vie. Robert amena Philippe dormir chez lui, Renaud invita mon père à dormir sous ces arbres chef d’œuvre qu’il avait méticuleusement choisis pour le plaisir qu’il y trouvait à préparer la magie à venir. Et Clermont se souvint de ma demande de jaser un peu avec lui près du feu de braise sur la plage.

Renaud t’a parlé des brosses d’être
Et des attaques d’être,
Dont mon père parle dans son journal ?

Clermont prit le temps de m’entourer d’une couverture pour que je n’aie point froid dans le dos. Il mit quelques branches dans les braises.

T’aurais dû voir comme c’était beau, Marie,
Quand je suis arrivé en autobus
Avec l’équipe des hiboux
Dans le royaume des patibulaires.

De voir les jeunes garder silence
Chercher de broussailles en broussailles
Les coffrets du chevalier de la rose d’or
Pendant que deux de ceux-ci
Faisaient le guet, à tour de rôle,
Avec leur arc et leur flèche.

C’est ainsi que j’appris que Renaud et mon père s’étaient construit une cabane dans un arbre d’où ils pouvaient surveiller l’action sans êtres vus. Et que de fait, ils passèrent la journée ensemble. Mon père avait pu ainsi revivre dans l’instant présent le bonheur de se cacher dans la cabane de son enfance, qu’il n’avait eu d’ailleurs qu’à rafistoler un tant soit peu pour qu’elle soit de nouveau fonctionnelle.

Les enfants pique-niquant avec les éducateurs, Clermont put se libérer pour aller manger ses sandwichs dans la cabane en haut de l’arbre. Mon père était tellement heureux qu’il parla comme on aurait parlé de la pluie et du beau temps, de l’importance des états paradoxaux qui font éclater toute pensée, laissant toute la place à ses brosses d’être. Clermont ne comprenant rien à ce langage eut droit à une explication terre-à-terre.

Pour ton père, me dit Clermont,
Le fait d’être dans la même cabane
À faire les mêmes gestes
À quarante ans de distance
Provoque des émotions
Qui se chevauchent dans le temps,
Font éclater la pensée
Pour provoquer une brosse d’être
Exceptionnelle
C’est ce qu’il appelle
Un état paradoxal.
Une des portes de l’instant présent
Une des portes de l’être
Quand il veut se dévoiler un peu à l’homme
Par le biais du non-savoir, de la non-pensée.
Ton père, me dit-il encore,
Dit des choses essentielles
Avec la légèreté de l’enfant, qui rit
Sans vraiment se rendre compte
Que ce qu’il vit est un peu
Hors de la portée du commun des mortels
Dont je suis, pour ne pas le dire plus qu’il faut.
J’écoute, mais c’est hors de ma portée.

C’est ainsi que j’appris que mon père consacra sa journée dans l’arbre à se fabriquer en miniature la reproduction de la maison de sa mère, et cela juste avec de la colle, un canif, des bâtons de popsicles et des allumettes de bois.

Et Renaud lui?

Renaud est-il tellement différent
De Jean-François, me dit Clermont ?
Il cherche, découvre, apprend.
Jean-François veut devenir médecin
Lui tente de ne pas tomber malade
Comme on devient malade
Quand la quête s’éternise
Et qu’on a l’impression
Qu’on n’y arrivera jamais

Je l’aime, confiais-je à Clermont.

Comment sais-tu que tu l’aimes me dit Clermont ?

Par les deux nuits au cours desquelles
Il a dormi dans mes bras, répondis-je.

Alors qu’est-ce que tu attends
Pour aller le rejoindre ?

Clermont me quitta sur ces mots. Je montai au dortoir chercher mon pyjama, prit mon sac de couchage à l’arrière de mon automobile et me dirigeai vers les saules pleureurs. Car il n’y avait que deux saules pleureurs sur ce terrain et Renaud en avait fait son phare pour indiquer la direction aux étoiles perdues dans la mer cosmique.

Je tentai de ne pas faire de bruit, me couchai tout contre lui. Comme les fermetures éclairs de nos deux sacs de couchage étaient ouvertes, il s’y glissa d’instinct, la tête entre mes seins, comme s’il fut essentiel qu’il s’y blottisse.

À l’instant où il commença à gémir, je le berçai doucement comme on berce un enfant naissant avec des shuttttttttt….shutttttttttt…shutttttttt…. Je vérifiai de mes mains si son sourire était toujours là. J’y trouvai une larme. Mais il s’apaisa rapidement et dormit enfin d’un sommeil normal.

Mon père quitta avant le lever du jour, ayant promis à ma mère de lui faire un déjeuner pour son réveil. En voyant avec quelle tendresse je prenais soin de Renaud, il quitta après m’avoir dit dans le creux de l’oreille

Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage.

Je me rappelai que cette phrase du poète du Bellay avait été aussi écrite à la fin de son journal. Et je remerciai, en mon être, les écrits du journal de mon père de m’avoir permis de mieux apprivoiser l’univers étrange de Renaud auquel il m’était malheureusement impossible d’avoir accès.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *