Chapitre 5 – LE CHEVALIER DE LA ROSE D’OR

L’île de l’éternité de l’instant présent

Georges d'Or
Georges d'Or

Il s’abreuvait depuis toujours aux frissons de l’éternité. Cela lui semblait si naturel qu’il n’avait jamais pu comprendre comment il se faisait que les humains puissent souffrir. Son corps de 51 ans lui avait toujours paru sous la forme de la jeunesse éternelle. La pureté de l’âme, la sensation continuelle de flotter deux pieds au-dessus du sol, le rythme lent, amoureux, étonné, charmé. La sensation de ne rien peser, de se fondre dans le tout avec ravissement, de saisir dans ses mains l’air comme des milliers de pépites d’or. Était-il artiste, poète de la vie, amant de l’être ou son enfant naissant encore aux langes ?

Vous devez vous demander pourquoi je répète ce que vous avez déjà lu en début de premier chapitre et dans le chapitre précédent? Peut-être pour que vous appreniez ces phrases par cœur, cela pourrait vous être utile à la fin du livre. D’autant plus qu’elles furent extraites du journal personnel de Renaud, parlant toujours de lui-même à la troisième personne, entre les chansons dans sa boîte, de chanteur fantôme, soudée au plafond du théâtre le Patriote de Ste-Agathe.

D’ailleurs, c’est de cette boîte, qu’il aperçut la troisième fascinante de sa jeunesse, car il n’en rencontra que trois, les deux autres étant Lola la bisexuelle et Rachel, son modèle nu des beaux-arts. Son journal parle de cette troisième comme étant une sculpteure professionnelle du nom de Margelle qu’il n’avait pas revue depuis douze ans.

Il faut dire que d’en haut, la salle dégageait une telle beauté qu’on pouvait être que fasciné par l’apparition d’une fascinante. Imaginez l’irréalité du décor un peu comme vous le feriez en lisant « le Fou de l’île » de Félix Leclerc, « le Grand Meaulnes » d’Alain Fournier ou en dégustant des yeux une scène des ballerines peintes par Toulouse-Lautrec.

Une palette de lumières rouges et or plombait en lignes droites et minces sur des tables à nappes carrelées rouge vif, enlignées de palier en palier descendant, rangée par rangée, vers la scène encadrée d’un décor de tomates rouges, elles-mêmes encastrées dans des cages de languettes de bois. De ce cadrage, on pouvait apercevoir, tapi dans l’ombre, un piano à queue, une contrebasse et un accordéon heureux de faire la sieste avant le spectacle « Les Girls » au son de la poésie improvisée, chanson par chanson, sortant directement des haut-parleurs du plafond des magnifiques.

La voix frissonnait avec une telle chaleur dans le théâtre que les chandelles allumées dans des chandeliers finement ciselés caressaient de leur orangé le vin comme les pains chauds cuits maison débordant dans des corbeilles paresseuses au centre de chaque tablée, donnant ainsi aux visages présents, des airs de symphonie dégustative.

Renaud ne choisissait jamais au hasard un air dans son cahier de répertoire. Il fallait qu’il soit assoiffé de se rechanter à lui-même ce qu’il avait mille fois redécouvert de mille manières comme frisson d’être, parfum des mots, images de souvenirs d’instants présents somptueux qui remontaient à la surface de lui-même comme des bulles de savon, sans qu’il puisse prédire quelle scène de son passé le surprendrait de l’intérieur de la bulle, d’un couplet à l’autre, d’une phrase à l’autre, d’un mot à l’autre, d’une intonation à l’autre, d’une respiration à l’autre, d’un silence à l’autre …Assise à la table comme par magie…

Lorsqu’il aperçut la sculpteure Margelle, il fouilla étrangement son cahier dans une section condamnée qu’il n’avait pas explorée depuis plusieurs années, celle de ses compositions. Il préférait toujours fredonner des airs que les gens connaissaient de façon à ce que l’attention ne soit pas inutilement détournée vers sa personne. Mais là…. Cette chanson-là… Il l’avait écrit pour elle…

À un moment précis où elle lui avait offert de tout quitter pour s’enfuir avec elle, dans sa bulle à elle, dans sa créativité à elle. Il avait hésité une fraction de seconde de trop. Et chaque fois qu’il la revit par la suite, ce fut avec le même tressaillement de : J’ai raté quelque chose de magique. Mais, comme il l’avait indiqué dans la marge de son journal, sa vocation d’artiste coulait trop vivement en dedans de lui, sa boussole lui indiquait trop le nord pour qu’il puisse se permettre des vacances dans le sud. Quoique, c’est à partir de ce jour-là, que le sud devint essentiel à son imaginaire. Renaud écrivit en fin de page, une phrase, qui enfin me donna la solution de l’énigme qui avait tant hanté ma vie »

Une fascinante
C’est celle qui signe sa vie de femme
En artiste.

Alors, il chanta et elle sut que c’était de lui, pour elle, dès la première fournée de mots cuits au braisier de sa jeunesse folle de n’avoir jamais cessé d’être vivante.

LE CAFE ST-VINCENT

Me promener sur la rue St-Denis
Perdre mon temps sur la rue St-Laurent
Chanter l’soir au café St-Vincent
Avec Lawrence, Pierre, Marcel
Mes amis

Rencontrer de ces femmes fatales
Qui vous font à la fois bien et mal
Qui voudraient vous aimer pour toujours
Ou rien qu’un jour, c’est drôle l’amour
C’est dur l’amour

REFRAIN

Je t’attends au Café St-Vincent
Viens les gens ont besoin des poètes
De sentir qu’il existe un printemps
De sentir qu’on peut traverser l’temps

La patronne du café St-Vincent
Aime bien me voir le cœur en fête
Et quand claque l’argent des clients
Moi j’ai bien autre chose dans la tête.

Son journal n’indique pas comment sa rencontre avec Margelle se termina mais parle plutôt de son vieux camion 77 qui avait tellement mauvaise mine, que pour ne pas déparer l’ensemble du parc automobile des clients, il avait pris l’habitude de le laisser dans le sentier de la petite forêt à l’extrémité sud. Ainsi allait-il y s’étendre seul, dans le lit du fond, y ramenant rarement des femmes, sinon jamais, préférant lire ou se perdre en dialogues amoureux avec ce quelque chose qu’il décrivait dans son journal comme directement issu de la fissure du temps. Et c’est ce quelque chose, le pénétrant de façon imprévisible, telle une attaque d’être, qui lui faisait dire qu’il habitait l’île de l’éternité de l’instant présent.

Paradoxalement, à l’époque de sa jeunesse et de la mienne, le décor du continent de la souffrance du camp Ste-Rose se divisait en deux ; D’abord le dedans institutionnalisé : le caveau à patates, la maison abandonnée et les bâtiments des sœurs, puis le dehors presque libéré, symbolisé par un canot enchaîné et une roche jaillissant de nulle part en plein milieu de l’eau dormante, soudée d’orgueil entre le ciel et le fond marin.

Je me rappelle, le lendemain de la merveilleuse soirée au St-Vincent en compagnie de ma mère, d’avoir nagé dans le lac du camp Ste-Rose en direction de cette roche. Je filai, tel un requin, une douzaine de minutes en ligne droite, puis tournant en de longs cercles comme un vautour autour de sa proie, tentant dans une même brasse d’évacuer un mot insidieusement dévastateur du champ de ma conscience, mon père m’ayant appris la puissance terrifiante de certaines expressions lorsqu’elles camouflent leur sens profond. Comme, par exemple, ce duo :VIVRE D’ESPOIR. Deux vocables antagonistes qui cachaient, telle une bombe à retardement, une profonde détresse alors qu’on aurait dû dire pour être honnête intellectuellement : SURVIVRE D’ESPOIR. Quand on vit vraiment, on n’a même pas le temps d’espérer. Tout arrive par la fougue du vivre.

Renaud avait parlé des femmes exceptionnelles comme étant des FASCINANTES. Et le mot tournait autour de ma féminité comme moi autour de la roche.

Je me rappelle, ce jour-là, m’être hissée sur la roche de ma féminité complètement terrassée par le fait que des FASCINANTES existent et que je n’en sois pas une. Encore aujourd’hui, il me suffit de fermer les yeux pour retrouver, imprégnée dans l’arc de mes reins, la surface rugueuse de cette pierre, presque escarpée même si elle pouvait y accueillir deux personnes, griffant ma chair avec la même force que le soleil obligeait ma tête à se taire, mes principes à se tapir dans l’ombre de mes sens, et ma sensualité débordante à réclamer ses droits.

Curieusement, une pluie fine fit vibrer chaque parcelle de ma peau, coulant entre mes jambes, s’entremêlant à la source de mes passions, jaillissante, féline, gémissante, sublime d’indifférence.

Un de mes défauts est parfois de réagir à une tension par un geste compulsif dans l’objectif de la résoudre. C’est ainsi qu’une heure plus tard, sans rendez-vous, je me retrouvai dans l’appartement de Madame Martin, au-dessus du St-Vincent. Je lui demandai à brûle-pourpoint si elle connaissait Lola la bisexuelle »

Elle habite en Italie, avec sa copine
J’ai justement reçu une carte postale d’elle.

Bonjour, Jeanne,

J’ai le bonheur de vous annoncer que je suis enfin enceinte
Je me suis fait faire un enfant par un homme méticuleusement choisi
Et qui ne le saura jamais.
Le petit a de bonnes chances de devenir poète, comme notre Cher Paul
Qui fut toujours un père attentif pour moi.
Lydie et moi nous nous adorons
Toujours vraies toutes les deux
Jusqu’au fond de nos culs
Comme vous le répétiez si souvent après deux verres de cognac.
Merci de m’avoir accueillie telle que j’étais
Votre fille spirituelle,

Lola

Vraies jusque dans le fond de nos culs
Ça vient de vous ça Madame Martin?

On va mourir, tu sais
Tout le reste ne sera jamais qu’un rêve
Alors autant éviter les cauchemars
Et ne jamais avoir peur
De provoquer le merveilleux
Maintenant, toujours maintenant
Il y a beaucoup de femmes vraies
Jusque dans le fond de leur cul
Qui sont passées au St-Vincent
Madame Martin ?

Elle réfléchit, comptabilisa une petite liste, pour finalement se réduire à Lola Morin et Rachel Vézina.

Qui est Rachel Vézina ?

Une femme extraordinaire, ex-modèle nu aux beaux-Arts
Qui s’est mariée dernièrement à un riche homme d’affaires

Renaud l’appelle une fascinante, pourquoi ?

Parce qu’elle vit chaque seconde
Comme si c’était une œuvre d’art.
T’aimerais rencontrer Rachel ?

Et, une heure plus tard je retrouvai Rachel à son condo. J’aimais que tout se passe compulsivement comme dans les romans déclencher la suite des évènements pour que les situations idéales se produisent comme je les avais furieusement souhaitées.

Au premier contact, je sus que c’était une fascinante, même si je n’avais aucune idée du sens profond du mot. D’une beauté physique qui aurait pu lui permettre toutes les folies de la vie, elle semblait ne jamais déroger de l’essentiel, évitant tout éparpillement qui l’aurait empêché de déguster la vie comme elle le faisait si bien en m’écoutant passionnément lui poser des questions autour d’une tasse de thé. Non seulement possédait-elle l’art de l’écoute, mais celui de la réponse concise parvenant malgré tout à dévoiler une émotion tout empreinte de finesse et de sensibilité.

C’est ainsi que j’appris que son mari, un anglophone, lui avait offert ce livre de poésie en voyage de noces, sachant qu’elle adorait passer ses soirées au café St-Vincent. Et comme le titre était : le café St-Vincent alors…. Et c’est en marchant les plages d’Hawaï qu’elle apprit par cœur Le poème du café du port.

Et si ton cœur était un beau ruisseau
Il descendrait lentement
Le long de la rue Berri.

Ce texte réveillait en elle une partie d’elle-même triste à l’idée de s’engager avec un homme, même le plus merveilleux et elle eut besoin de découvrir pourquoi. Alors, au retour, pendant que son mari parcourait le monde par affaires, elle avait résolu de vider la question. Et c’est ainsi que Renaud reçut une curieuse demande.

Fais-moi l’amour
En me récitant ce poème.

Elle était amoureuse du texte qui peignait parfaitement la jeune femme traînant sa bohème au café St-Vincent, elle le devint par la suite du poète, quand elle apprit qu’il avait écrit ces mots pour elle, la première fois qu’il la vit déposer ses longs bras contre le bac de fleurs de la porte du garage pendant qu’il chantait…

Ainsi,
Ce que j’avais pressenti sur les plages d’Hawaï
Était donc vrai
Non seulement ce poème décrivait ma vie
Mais il avait été écrit pour moi.

Devant ce talentueux dévoilement d’elle-même, je lui confiai mon amour pour Renaud, ma peine de ne pas être une fascinante comme elle et Lola. Elle me prit la main et me dit avec ses yeux étonnamment fluides :

Renaud n’a jamais été à la recherche
Des fascinantes tu sais
Il m’avait d’ailleurs donné ce surnom
À plusieurs reprises…
Non il cherche une muse.
C’est l’homme d’une seule femme
Qui passe de femme en femme
Parce que seule la muse peut lui permettre
D’être poète vingt-quatre heures par jour
Sept jours par semaine
Sans que, comme femme, elle se sente
Menacée ou incommodée.
La fascinante nourrit son imaginaire
La muse apaise l’homme.
Car, m’a-t-il souvent répété
C’est en apaisant le quotidien
Dans une vie paisible avec sa muse
Qu’il est possible de faire exploser
La réalité pour atteindre la poésie
À chaque seconde.

Elle m’offrit son amitié, sa disponibilité, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. Nous nous quittâmes sur ces deux phrases qui résumaient si bien son talent de tout saisir sans se disperser :

Grâce à Renaud
J’ai fait l’amour à la poésie
Pour mieux marier la prose.

Ça devait faire une bonne demi-heure que j’étais étendue dans ma chambre de la rue St-Paul, quand j’entendis s’ouvrir la porte d’en bas. Grâce à la folie soudaine des battements de mon cœur, je sus que c’était lui. Comme ma porte donnait sur la sienne et qu’elle était grande ouverte, je bénéficiai instantanément de l’enthousiasme que ma présence suscita en lui, là, maintenant, mais pas pour les raisons que j’aurais espérées.

J’arrive du camp Ste-Rose, dit-il
Fantastique que t’aies été absente aujourd’hui
J’ai pu monter toute la thématique
Avec la complicité des enfants
Pour qu’ensemble on sauve ton père.

Il marchait de long en large dans ma chambre, complètement envoûté par quelque chose d’infiniment plus riche que ce qu’il venait de me raconter.

Écoute,
Toi et moi
Si on sait s’y prendre
On peut réussir à enlever
Instantanément et totalement
La souffrance que les enfants ont dans le cœur.

Comment ? dis-je simplement

En en faisant des poètes, Marie
Des poètes de l’instant présent.

Des poètes, repris-je en écho ?

Une des portes par lesquelles
L’éternité se manifeste à l’homme
À travers les fissures du temps
M’apparaît être
Les larmes de joie

Il suffit de faire rêver les enfants intensément
Durant quelques semaines
Pour que dans un instant précis
S’ils pleurent de joie en vivant cet instant
La souffrance soit évacuée instantanément de leur cœur
Si je réussis cette passe sur la scène
Je dois être capable de la provoquer dans la vie.

Comment arrives-tu à comparer la scène
Avec le camp Ste-Rose
Lui demandai-je ?

Parfois il suffit d’une chanson
Pour oublier qu’il existe une scène et un public

Par chance, Clermont m’avait introduit au fait que Renaud faisait des recherches sur le temps, et que je l’avais vu courber le temps dans une tentative de le percer de bord en bord. J’eus l’impression qu’il me trouva très intelligente de saisir son laboratoire de chercheur du premier coup.

Prends la chanson de Georges d’Or : « La boîte à chanson ».
C’est d’abord une valse. Mais bien plus, au niveau des paroles
C’est un hymne à un événement mystérieux
Se produisant parfois lorsque les humains se réunissent en ces lieux,
Peu importe le nom du lieu à travers le Québec.

Mais bien plus, au niveau historique,
Elle fut composée à la fin de l’apogée des boîtes à chanson,
Juste avant les années 70,
Peignant un rituel dont le premier soubresaut eut lieu
Le 15 mai 1959 sur la rue Crescent à Montréal, dans le vieux théâtre Anjou.

On avait pris le titre d’une chanson de Félix Leclerc pour donner un nom à la boîte
LES BOZOS.
Ce soir-là cinq artistes au programme par ordre d’apparition sur scène :
Claude Léveillée, 27 ans, Jean-Pierre Ferland, 25 ans, Hervé Brousseau, 22 ans,
Raymond Lévesque 32 ans, Clémences Desrochers, 26 ans.

Au début des années 70,
Les boîtes à chanson tombent.
Le St-Vincent naît, peu à peu.

Le rituel d’un quelque chose de précieux
S’étant produit partout au Québec sur une période de dix ans,
Mystérieusement enfoui dans la mémoire du temps,
Au sein d’une chanson, « la boîte à chanson » de Georges D’or,
Renaît dans une dynamique renouvelée.

Et quand le peuple entonne à nouveau, le rituel renaît aussi en lui, chaque soir,
Sous un symbolisme porte-parole de son inconscient collectif.

. Laisse-moi effriter tes perceptions acquises
Grâce à l’angle dont je viens de te les raconter.

Et Renaud gratta de sa guitare et chanta pour moi

UNE BOÎTE A CHANSONS

Une boîte à chanson, c’est comme une maison, c’est comme un coquillage
On y entend la mer, on y entend le vent, venu du fond des âges
On y entend battre les cœurs, à l’unisson
Et l’on y voit toutes les couleurs de nos chansons
Lalalala lalalala lalalala, lalalala lalalala lalalala

Un mot parmi les hommes, comme un grand feu de joie, un vieux mot qui résonne
Un mot qui dirait tout et qui ferait surtout que la vie nous soit bonne
C’est ce vieux mot que je m’en vais chercher pour toi
Un mot de passe qui nous ferait trouver la joie
Lalalala lalalala lalalala, lalalala lalalala lalalala

Irais-je jusqu’à vous, viendrez-vous jusqu’à moi en ce lieu de rencontre
Là où nous sommes tous, jouant chacun pour soi, le jeu du pour ou contre
Tu entendras battre mon cœur et moi le tien
Si tu me donnes ta chaleur moi mon refrain…
Lalalala lalalala lalalala, lalalala lalalala lalalala

On y entend, battre les cœurs à l’unisson
Et l’on y voit toutes les couleurs de nos chansons.
Et Renaud déposa sa guitare, fit de grands cercles dans ma chambre, comme pour trouver les paroles pour exprimer l’essentiel par analogie, je crois.

En techniques d’animation
Dans une soirée d’une boîte d’animation,
La chanson « une boîte à chanson »
Est utilisée pour suspendre un bas de courbe
Ou un haut de courbe aux deux extrémités du temps
Le passé et le futur, de façon à le faire courber
Comme le ferait le fil, lorsque le funambule
Marche dessus, les deux extrémités
Tendues et détendues à chaque pas.

De la manière dont les gens se tiennent par les épaules dans la salle,
Debout, rythmant leur corps dans une valse défiant le temporel
Lorsqu’ils chantent inconsciemment
Perdant conscience de la musique et des paroles
Il arrive parfois que le temps se perce
Et que l’on voit descendre en filaments d’or
Des étoiles d’éternité.

Et dans ces moments-là
Il n’y a plus de scène, plus d’artiste,
Plus de chanson, plus de public.
Il n’y a que la fissure du temps
Qui s’ouvre l’espace d’un instant
Celui de l’île de l’éternité de l’instant présent.

Je ne sais lequel de nous deux fut le plus ému. Moi de l’avoir saisie intellectuellement du premier coup sans toutefois pouvoir imaginer au fond de mon ventre comment cela fut possible, ou lui d’avoir enfin enligner les bons mots avec une telle émotion qu’il aurait aimé la partager avec le poète Paul Gouin.

Le camp Ste-Rose C’est le continent de la souffrance Chaque seconde devient un barreau institutionnalisé Derrière lesquels les enfants attendent qu’il se passe quelque chose ; Ils font du temps.

Il faut donc introduire une chanson
Tel un cheval de Troie
Qui redéfinit les lieux
L’espace et le temps
De telle façon
Que plus jamais ils ne perçoivent
Leur quotidien temporel de la manière
Dont le voient les services sociaux.
Les spécialistes de toutes sortes
Qui les accueillent Et qui sans le savoir
Les transforment, seconde par seconde,
En morts-vivants.

Et nous chantâmes la chanson du camp Ste-Rose jusqu’à ce que je la susse par cœur. Pour Renaud, le fait que je m’acharne à devenir sa complice exploratrice de la fissure du temps me donna à ses yeux une valeur si douce que je m’en sentis transportée d’affection pour lui.

CHANSON DU CAMP STE-ROSE

Le camp Ste-Rose s’appelle de même
Parce qu’un chevalier sans problème
Avait traversé l’océan en 1600
Le camp Ste-Rose s’appelle de même
En guerre contre les patibulaires
Une rose en or sur son manteau
C’était l’plus fort

Paraît qu’dans l’île y a sa maison
Qui est toute en décomposition
L’autre bord de l’île dans le caveau
Y’a son tombeau
Paraît qu’y a caché un trésor
Enterré dans un coffre-fort
Avec des bijoux, son épée
Sa rose en or

Patibulaire n’a pas trouvé
Les trois morceaux du parchemin
Que l’chevalier avait cachés
Pas mal plus loin
Le camp Ste-Rose s’appelle de même
Mais si on trouve le trésor
J’te l’jure que l’camp
Va s’appeler l’camp d’la rose d’or.

Et Renaud me parla de sa philosophie du temps, de l’espace et des lieux. Pour lui, il suffisait d’une seule légende pour que le terrain du camp Ste-Rose se miniaturise à un point tel qu’il en devenait, en ses parties, les composantes mêmes de l’âme de chaque enfant, telle la chanson : « la boîte à chanson », qui elle aussi en était venue à représenter la composante de l’âme de chaque client du St-Vincent.

Renaud insista sur le fait que la chanson du camp Ste-Rose modifiait le rapport entre la réalité et la réalité fascinante. Le caveau devenant l’inconscient qui réclame son expression consciente, la maison en décomposition, la personnalité qui demande le droit de se reconstruire librement et les bâtiments institutionnalisés, le pouvoir tordu des adultes spécialistes qu’il fallait faire éclater pour que le rapport au temps et à l’espace se modifie en faveur des enfants. Et Renaud de dire en terminant :

Ce n’est que lorsque le rapport au temps se modifie
Que l’humain devient magnifique, qu’il soit grand ou petit.

Ce soir-là, j’arrivai au camp Ste-Rose, tard, très tard. Je savais maintenant que Renaud ne pouvait concevoir son rôle de gardien des légendes que sous la forme d’improvisations, pour surprendre la fadeur du temps dans la conscience des petits. Et qu’il attendait de moi que j’improvise, même si je ne savais jamais à quel moment il surgirait dans le continent de la souffrance.

J’arrivai donc aussi très tard au dortoir. À la fois heureuse de notre complicité et triste de ne pas avoir ressenti en lui de l’amour pour moi, mais bien une amitié naissante. Comme tous les lits étaient remplis, le mien étant occupé par Isabelle en charge de la surveillance de nuit, j’allai chercher mon sac de couchage dans l’automobile, grimpai par le faux escalier, soulevai la trappe intérieure du grenier et allai dormir la tête bien déposée contre le mauvais grillage de la lucarne pour être certaine d’avoir accès à l’air frais.

Renaud me semblait avoir raison. Juste le fait qu’il y eut déjà dans la tête de chaque enfant, un canot, un gardien des légendes, le feu de la caverne sacrée et une princesse à conquérir représentait en soi une bombe pouvant en tout temps faire exploser le temps.

Je me rappelle ce 4 juillet 73, 8 heures du matin. J’ouvre la trappe du plafond du dortoir pour descendre l’escalier intérieur. L’émeute ! ça crie, ça se bouscule. Personne n’avait revu Miel depuis la fameuse soirée où elle commanda à Anikouni de délivrer son père. Les enfants de basculer alors dans une passion de savoir la suite de l’histoire. Natacha sautille de joie, Jean-François serre les deux jumeaux dans ses bras, La plus que grassette Chantal me monte du doigt la bouche bée. La moins que rectiligne Monique qui tend les bras pour que personne ne prenne sa place au pied de l’escalier.

Au même moment, la corne sonne à l’extérieur. Tout le monde se précipite vers la fenêtre. C’est Anikouni. On me tire par les deux mains pour que j’aille moi aussi à sa rencontre.

Comment dire. ? J’avais vu Renaud la veille et il ne m’avait même pas prévenue qu’il serait là le lendemain matin. Bien plus, la cuisinière avait préparé, dans le plus grand secret, des portions individuelles de collation en vue d’un déjeuner en plein air.

CAIA,
Cria Anikouni de toutes ses forces
BOUM
Firent les enfants en s’assoyant

Princesse Miel
Avant de partir à la recherche
Du trésor
Du chevalier de la rose d’or
Et délivrer votre père
Des méchants patibulaires
Je suis venu vous offrir
Mon cœur, mon amour
Et ma passion pour vous.

Avant de partir à l’aventure
Avez-vous une idée où se trouve le trésor ?

Renaud me regarda avec cette complicité folle qui semblait me dire : Surprends-moi, je t’en prie, surprends-moi. Et j’improvisai comme il avait été convenu entre nous.

Preux chevalier des lacs, ami des coureurs des bois
Ne vous ai-je point remis une chanson
Pour vous aider dans votre dangereuse mission ?

Renaud parut fasciné que je lui tende cette superbe perche. Je devinai par son abandon, son rythme lent à répondre, ses silences entre les phrases, à quel point notre complicité lui parut comme un cadeau venu du pays de nulle part. Il me donna les paroles inscrites sur une feuille de bouleau d’écorce, et nous la chantâmes jusqu’à ce que les enfants la sachent par cœur.

Puis nous allâmes déjeuner en cercle sur la plage.

Je me levai soudain et déclamai :

Prince des forêts
Vous dites m’aimer
Mais seriez-vous capable de suivre aveuglément mes ordres
Quoi que je vous demande ?

Vos désirs seront toujours des ordres, princesse
Répondit Anikouni.

Comme j’ai un secret à vous dire
Je vous ordonne de me suivre.

Et je me jetai à l’eau tout habillée pour nager jusqu’à la roche au centre du lac. Renaud suivit, mais avec une lenteur qui m’indiqua à quel point ses notions de survie dans l’eau étaient rudimentaires. En se hissant à son tour il dit entre deux souffles :

Je m’excuse…
Mais si tu continues à me faire nager de même
Je vais finir par me noyer

Si je continue à penser à toi de même
Moi aussi je vais finir par me noyer
Lançai-je en le regardant droit dans les yeux

On joue au jeu de la vérité ?
Me surpris-je à proposer

Je vis qu’il connaissait le jeu car il ajouta sans même hésiter :

C’est quoi tes règles ?

Le premier qui se rend compte
Que l’autre ment,
L’oblige à s’en retourner vers la plage
À la nage.

Qui commence, me demanda-t-il ?

Moi répondis-je

Pourquoi t’as loué une chambre
Juste à côté de la mienne ? lançai-je
Alors que t’es marié
Et que t’as un chez vous ?

Parce que j’avais l’intention
De te faire l’amour
Me répondit-il.

Question fit-il à son tour
Tu vas me faire attendre jusqu’à quand ?

Si c’était rien que de moi
Je te sauterais dessus, ici, maintenant
Répondis-je.

Question ajoutai-je ?
Pourquoi c’est juste mon cul qui t’intéresse ?

Peut-être parce que ton cœur est pris ailleurs
Tenta-t-il en hésitant
Ou que ma queue n’a pas de cœur !

Question, fis-je ?
Serais-tu capable de passer une nuit avec moi
Dans le même lit, sans me toucher
Juste à parler ?

Oui répondit-il
Question
Est-ce que tu m’aimes
Me demanda-t-il ?

Je ne le sais pas encore
Répondis-je en rougissant

J’ai bien peur que tu viennes de mentir
Conclut-il

Et je plongeai dans le lac, me mordant les lèvres d’avoir dérapé du jeu la première. Les enfants m’accueillirent avec des cris de joie, me faisant remarquer cependant qu’Anikouni était maintenant assis, jambes croisées, dos à la place et face à l’horizon. J’en induisis, qu’au niveau thématique, il voulut qu’on le laissât tranquille.

Sur l’heure du midi, Renaud n’avait pas encore bougé de sa position. Les enfants se trouvaient toutes sortes de prétextes comme aller à la salle de bain, à la cafétéria ou au dortoir juste pour jeter un coup d’œil. Le jeu, entre nous, semblait se décider de la façon suivante :

Seras-tu assez créative pour me surprendre à ton tour
Sans déroger de la ligne de fond de la légend
Du chevalier de la rose d’or ?

C’était à mon tour de jouer, pas de doute là-dessus. Mais qu’avait-il donc en tête ? Devais-je donner mon cours de chant sur la plage, aller le chercher en chaloupe ou prendre la chance d’attendre jusqu’à l’activité du soir ? Et je trouvai une solution passe-partout qui m’apparut très astucieuse. Je demandai à Robert que la période de 16 heures soit consacrée à ramasser des brassées de branches sèches de façon à vivre une soirée bivouac sur la plage. Comme ça, me dis-je, s’il décide de nous rejoindre durant l’après-midi, on aura un prétexte pour l’accueillir. Et s’il reste quand même sur la roche, il saura par le sourd murmure de nos préparatifs, que je prépare une soirée de groupe.

Vers 20 heures 30, les enfants costumés en indiens firent demi-cercle autour du bivouac de la plage. Nous vîmes le dos d’Anikouni parfaitement dessiné à l’intérieur d’un beau soleil rouge cendré à l’horizon. Nous chantâmes galli galli zum Et Jean-François de se lever et d’interpréter sous forme de porte-voix avec une intensité exceptionnelle :

Le feu de l’amour brûle la nuit
Je veux te l’offrir pour la vie.

Mais Renaud ne bougea point. Et il disparut peu à peu dans la noirceur tombante. Et il me vint une idée, de celles que Renaud attendait de moi je crois.

Mes amis
Cette nuit, il y aura tour de garde
J’irai vous chercher deux par deux
Et nous veillerons sur Anikouni
Tant qu’il n’aura pas décidé
De quitter la roche du grand sorcier.

Et c’est ainsi que durant la nuit, de demi-heure en demi-heure, tous les enfants du camp deux par deux, vinrent veiller avec moi autour du feu. Et Renaud ne bougea point

Je terminai juste avant le réveil du camp avec les deux jumeaux emmitouflés dans mes bras. Ceux-ci s’émerveillèrent de la situation avec une telle grâce que leur langage commença à prendre les mots pour les unir aux verbes.

Anikouni trésor
Anikouni coffre au trésor

Anikouni cherche le coffre au trésor, insistai-je
On répète après moi

Anikouni cherche le coffre au trésor.

Le matin, tout le camp cria dans l’espoir qu’il réagisse :
ANIKOUNIIIIII….. ANIKOUNIIIIIIII
Renaud se leva
Cria à son tour

JE VOUS AIME
VIVE LE TRESOR
DU CHEVALIER DE LA ROSE D’OR

Il repartit à la nage vers l’horizon
Et nous ne le revîmes pas ce jour-là.

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