{"id":426,"date":"2006-03-01T00:16:35","date_gmt":"2006-03-01T05:16:35","guid":{"rendered":"http:\/\/demers.qc.ca\/?p=426"},"modified":"2009-01-26T00:56:11","modified_gmt":"2009-01-26T05:56:11","slug":"chapitre-8-le-peintre-et-ses-couleurs","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/demers.qc.ca\/?p=426","title":{"rendered":"Chapitre 8 &#8211; LE PEINTRE ET SES COULEURS"},"content":{"rendered":"<figure id=\"attachment_427\" aria-describedby=\"caption-attachment-427\" style=\"width: 150px\" class=\"wp-caption alignleft\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/demers.qc.ca\/wp-content\/uploads\/2009\/01\/brassens62.jpg\" alt=\"Georges Brassens\" title=\"brassens62\" width=\"150\" height=\"126\" class=\"size-full wp-image-427\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-427\" class=\"wp-caption-text\">Georges Brassens<\/figcaption><\/figure>\n<p>CAIA\u2026. BOUM<\/p>\n<p>Robert, le directeur du camp, prit la parole au rassemblement du matin.<\/p>\n<p>Mes amis,<br \/>\nLe directeur du Mus\u00e9e des Beaux-Arts<br \/>\nSection Office des tr\u00e9sors nationaux<br \/>\nMonsieur Clermont de l\u2019Orang\u00e9<br \/>\nEst descendu sp\u00e9cialement de Montr\u00e9al<br \/>\nPour vous rencontrer<br \/>\nParce que la rumeur veut<br \/>\nQu\u2019il y ait ici un tr\u00e9sor<br \/>\nD\u2019une richesse exceptionnelle.<\/p>\n<p>Et je vis arriver non seulement mon Clermont, en habit, avec dans les mains, une valise faussement marqu\u00e9e \u00ab Division des tr\u00e9sors historiques \u00bb, mais aussi deux policiers en uniforme, s\u2019il vous pla\u00eet, l\u2019encadrant du haut de leurs six pieds, suivis d\u2019une st\u00e9nodactylo. Tous des clients r\u00e9guliers du St-Vincent.<\/p>\n<p>\u00c9coutez, dit Clermont,<br \/>\nQu\u2019est-ce que vous savez sur cette histoire tr\u00e8s \u00e9trange<br \/>\nD\u2019un certain chevalier de la rose d\u2019or ?<br \/>\nJe vous demanderais d\u2019\u00eatre pr\u00e9cis<br \/>\nDe parler lentement<br \/>\nDe fa\u00e7on \u00e0 ce que ma secr\u00e9taire<br \/>\nAit le temps de noter les t\u00e9moignages.<\/p>\n<p>Chaque enfant pr\u00eata serment avant de raconter ce qu\u2019il savait. Il y eut une visite de la maison en d\u00e9composition. Clermont sortit des bouteilles dont le liquide passait du bleu au rouge, pour dater l\u2019\u00e2ge des fondations de fa\u00e7on scientifique. Puis, les policiers pr\u00e9sent\u00e8rent \u00e0 Robert un mandat leur permettant d\u2019arracher le cadenas du caveau qui, selon leur dire, n\u2019avait pas d\u00fb \u00eatre ouvert depuis cinquante ans. L\u00e0 encore, on retrouva \u00e0 la surface du sol les armoiries du chevalier de la rose d\u2019or. On confia donc aux jeunes du camp Ste-Rose la mission de creuser \u00e0 l\u2019\u00e9cuelle et de rapporter tout objet, quel qu\u2019il soit. L\u2019\u00e9cuelle \u00e9tant l\u2019\u00e9l\u00e9ment essentiel de cette partie du th\u00e8me, la direction en avait fait l\u2019achat d\u2019une centaine, sous la demande m\u00eame de Renaud.<\/p>\n<p>Et les petits creus\u00e8rent, par \u00e9quipe de quatre, tout l\u2019apr\u00e8s-midi. Ils ramass\u00e8rent des bouts de m\u00e9tal, d\u2019outils, des vestiges de toile, deux cuillers, trois couteaux, une montre en plus d\u2019un cam\u00e9.<\/p>\n<p>Avant souper, Robert, entour\u00e9 des chercheurs, t\u00e9l\u00e9phona \u00e0 Monsieur de l\u2019oranger \u00e0 l\u2019office des tr\u00e9sors publics. Plusieurs enfants lui parl\u00e8rent \u00e0 tour de r\u00f4le. Et Clermont promit de revenir le soir m\u00eame, examiner les trouvailles. C\u2019est donc autour du feu de camp que le sp\u00e9cialiste des tr\u00e9sors nationaux d\u00e9voila la date approximative de la construction de la maison abandonn\u00e9e, qui, selon les expertises faites au carbone 14, remonterait autour de 1700. Bien plus, il fut autoris\u00e9 par le Premier ministre du Qu\u00e9bec lui-m\u00eame, et cela par d\u00e9cret minist\u00e9riel (qu\u2019il fit circuler entre les mains de chaque enfant) \u00e0 ouvrir le cam\u00e9 historique. \u00c0 l\u2019int\u00e9rieur y \u00e9taient inscrites les deux phrases cl\u00e9s de galli galli galli zum : \u00ab Le feu de l\u2019amour br\u00fble la nuit. Je veux te l\u2019offrir pour la vie. \u00bb<\/p>\n<p>Pas de doute !<br \/>\nNous sommes \u00e0 la veille de r\u00e9ussir<br \/>\nLa d\u00e9couverte arch\u00e9ologique<br \/>\nLa plus importante dans l\u2019histoire du Qu\u00e9bec<\/p>\n<p>\u00c0 ce moment pr\u00e9cis, trois canots apparurent sur le lac et accost\u00e8rent sur le bord de la gr\u00e8ve, tout pr\u00e8s du bivouac, se consumant maintenant beaucoup plus en braises qu\u2019en flammes.<\/p>\n<p>Nous sommes des Indiens de la tribu des T\u00caTES GRISES<br \/>\nComme nous passions par l\u00e0<br \/>\nNotre chef Anikouni nous a demand\u00e9<br \/>\nDe saluer ses amis<br \/>\nEt de leur remettre<br \/>\nUn message d\u2019\u00e9corce de sa part.<\/p>\n<p>Je reconnus, bien maquill\u00e9 pour que la peau soit sombre, le chansonnier Pierre David, Monsieur Etienne le laveur de vaisselle et Philippe le robineux. Comment Renaud avait-il fait pour r\u00e9unir trois personnes si disparates? Et pourquoi ? Sur le parchemin en \u00e9corce de bouleau, il y avait d\u2019\u00e9crit :<\/p>\n<p>La vie est un tr\u00e9sor<br \/>\nVive le chevalier de la rose d\u2019or.<\/p>\n<p>Les Indiens repartirent, les enfants mont\u00e8rent au dortoir pour y dormir . Nous nous retrouv\u00e2mes, Clermont et moi, devant ce qui restait du feu de camp. J\u2019osai enfin aller au c\u0153ur de ma souffrance.<\/p>\n<p>Je suis follement amoureuse de Renaud<br \/>\nQui lui a juste le go\u00fbt de me faire l\u2019amour<br \/>\nQu\u2019est-ce que je fais pour me sortir de l\u00e0 ?<\/p>\n<p>Clermont gagnait sa vie \u00e0 titre de professeur de litt\u00e9rature. Il poss\u00e9dait cette d\u00e9licatesse de ne jamais aborder une question de front, mais se permettait plut\u00f4t de divaguer d\u2019une analogie \u00e0 l\u2019autre.<\/p>\n<p>Le 6 mai, 1949, dit Clermont,<br \/>\nGeorges Brassens logeait gratuitement ou presque<br \/>\nChez un couple, Jeanne et Marcel<br \/>\nAu 9 de la rue Florimont \u00e0 Paris<\/p>\n<p>Pour Jeanne et Marcel<br \/>\nIl n\u2019y avait qu\u2019une seule mission sacr\u00e9e :<br \/>\nVeiller \u00e0 ce que le po\u00e8te po\u00e9tise<br \/>\nEn toute libert\u00e9<br \/>\nHors du temps, hors des servitudes<br \/>\nHors des r\u00e9alit\u00e9s.<\/p>\n<p>Clermont sortit de son portefeuille un extrait d\u2019une lettre de Brassens \u00e0 un ami, datant \u00e9galement de 1949.<\/p>\n<p>Depuis trois mois, nous mangeons par hasard<br \/>\nJe profite de ma mauvaise denture<br \/>\nPour boulotter le moins possible<br \/>\nDes dents, mais pourquoi faire Mon Dieu ?<br \/>\nPour abr\u00e9ger, disons que la situation<br \/>\nN\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 aussi lamentable<br \/>\nQue dans l\u2019impasse.<\/p>\n<p>Bient\u00f4t,<br \/>\nGr\u00e2ce \u00e0 la disparition de ce muscle inutile qu\u2019est l\u2019estomac,<br \/>\nNous pourrons nous montrer dans les foires<br \/>\nEt gagner ainsi le droit de retrouver un estomac.<\/p>\n<p>Jeanne n\u2019a plus rien \u00e0 nous offrir<br \/>\nEt quelquefois elle souffre affreusement<\/p>\n<p>Moi je n\u2019ai besoin de rien<br \/>\nMais Jeanne a des besoins pour moi.<\/p>\n<p>Rien ne lui est plus douloureux<br \/>\nQue de ne pouvoir donner\u2026<\/p>\n<p>J\u2019aurais une maison tranquille<br \/>\nJ\u2019y vivrais seul<br \/>\nPeu importe la mauvaise humeur de mon ventre<br \/>\nMais Jeanne est dans la mis\u00e8re<br \/>\n\u00c0 cause de mes dons po\u00e9tiques<br \/>\nC\u2019est tr\u00e8s choquant<br \/>\nJe dois vendre des chansons.<\/p>\n<p>Et Clermont resserra l\u2019extrait pr\u00e9cieux en le pliant pr\u00e9cieusement pour qu\u2019il retrouve sa place exacte.<\/p>\n<p>Tu vois Marie<br \/>\nJe t\u2019ai lu ce texte \u00e0 cause d\u2019une seule phrase<br \/>\nO\u00f9 Brassens dit :<\/p>\n<p>\u00ab Moi je n\u2019ai besoin de rien. \u00bb<\/p>\n<p>C\u2019est par le biais de la texture de l\u2019\u00e2me de Brassens, que Clermont tenta de creuser pour moi son bonheur de reconna\u00eetre un artiste de la vie quand par hasard, il en croisait un. Brassens avait \u00e9crit des chansons \u00e9ternelles dont la Jeanne, la Cane de Jeanne et l\u2019Auvergnat, partant de Jeanne au particulier pour atteindre la Jeanne universelle.<\/p>\n<p>Renaud recr\u00e9e artistiquement le r\u00e9el du camp Ste-Rose,<br \/>\nPour que le terre enti\u00e8re s\u2019illumine un jour de po\u00e9sie.<br \/>\nEst-ce que le tout prendra la forme d\u2019une chanson,<br \/>\nD\u2019un trait\u00e9 scientifique ou d\u2019un essai philosophique ?<br \/>\nJe pressens seulement que cela portera le sceau de l\u2019\u00e9ternit\u00e9.<\/p>\n<p>Clermont me raconta que, pour pr\u00e9parer son personnage de l\u2019inspecteur des tr\u00e9sors nationaux, Renaud, apr\u00e8s son spectacle au St-Vincent, l\u2019avait emmen\u00e9 dormir \u00e0 la belle \u00e9toile, sur les lieux du camp Ste-Rose. Et c\u2019est ainsi que durant une partie de la nuit, apr\u00e8s avoir cach\u00e9 un cam\u00e9 et autres objets dans le caveau, il lui parla pudiquement de l\u2019essentiel, pour finir par lui dire \u00e0 quel point son amiti\u00e9 sinc\u00e8re, en ce sens, lui \u00e9tait essentielle.<\/p>\n<p>Dans ma folie d\u2019artiste,<br \/>\nJe suis le peintre d\u2019une toile vierge qui s\u2019appelle le monde.<br \/>\nEt mes couleurs sont les humains, la palette des humains<br \/>\nDans son expression la plus large<br \/>\nLa plus \u00e9clat\u00e9e.<\/p>\n<p>Et toi Clermont<br \/>\nTu symbolises la couleur centrale<\/p>\n<p>De cette peinture<br \/>\nLa couleur Van Gogh<br \/>\nUn orang\u00e9 tr\u00e8s vif sans laquelle la toile de mes r\u00eaves<br \/>\nN\u2019est pas possible, parce qu\u2019il y a trop<br \/>\nDe noir et blanc dans les v\u00eatements des enfants.<br \/>\nEt que seul l\u2019orang\u00e9, comme le soleil,<br \/>\nPeut humaniser le tout.<\/p>\n<p>Et c\u2019est ainsi que mon personnage fut cr\u00e9\u00e9<br \/>\nLe directeur des tr\u00e9sors nationaux<br \/>\nMonsieur Clermont de l\u2019Orang\u00e9.<\/p>\n<p>Quel rapport avec Brassens, dis-je ?<\/p>\n<p>Si je suis ici en ce moment<br \/>\n\u00c0 vivre, selon sa vision artistique du camp Ste-Rose,<br \/>\nC\u2019est parce que je connais l\u2019importance d\u2019un quelqu\u2019un<br \/>\nQui veille, simplement, \u00e0 ce que le po\u00e8te po\u00e9tise<br \/>\nEn toute libert\u00e9<br \/>\nHors du temps, hors des servitudes<br \/>\nHors des r\u00e9alit\u00e9s.<\/p>\n<p>Alors j\u2019aime un fant\u00f4me concluai-je ?<\/p>\n<p>Brassens fut fid\u00e8le \u00e0 sa compagne<br \/>\nEt l\u2019aima parce qu\u2019elle ne lui demanda jamais rien<br \/>\nM\u00eame pas la pr\u00e9sence. Mais il ne v\u00e9cut jamais avec elle<br \/>\nPr\u00e9f\u00e9rant rester chez Jeanne et Marcel.<br \/>\nPour mieux r\u00eaver sa vie.<\/p>\n<p>Les derni\u00e8res paroles de Clermont sur la relation entre Brassens et sa compagne m\u2019apport\u00e8rent un r\u00e9el r\u00e9confort.. Un homme pouvait \u00eatre fid\u00e8le \u00e0 ses amours tout en refusant de se laisser distraire hors de son essentiel. Et cela m\u2019apparut logique, du moins pour un artiste. Le fait que,Renaud peigne le camp Ste-Rose de personnages en couleur me fascina de nouveau. Et Clermont, notant mon changement d\u2019humeur m\u2019expliqua pourquoi son ami avait r\u00e9uni trois Indiens dans un canot sous le vocable des \u00ab t\u00eates grises \u00bb<\/p>\n<p>Les trois Indiens de la tribu des t\u00eates grises,<br \/>\ntout en \u00e9tant disparates de fonctions sociales<br \/>\nposs\u00e8dent cette particularit\u00e9 de toujours voir la vie en gris.<br \/>\nMonsieur \u00c9tienne pour oublier qu\u2019il est laveur de vaisselle<br \/>\nse so\u00fble de la sc\u00e8ne en se faisant accompagner \u00e0 la guitare<br \/>\npar le chansonnier Pierre David.<br \/>\nQui lui, pour oublier qu\u2019il est chansonnier<br \/>\nDans sa d\u00e9ception de ne pas \u00eatre fleuriste,<br \/>\nse so\u00fble de la libert\u00e9 de Philippe le robineux<br \/>\nqui, tentant d\u2019oublier qu\u2019il fut d\u00e9j\u00e0 m\u00e9decin,<br \/>\nr\u00e9ussit toujours \u00e0 se faire offrir de la boisson gratuitement<br \/>\njuste avant que Madame Martin arrive \u00e0 le chasser \u00e0 coups de balai<br \/>\nquand il en devient insupportable,<br \/>\nsous les rires gris\u00e2tres<br \/>\nde Pierre David et Monsieur \u00c9tienne<br \/>\nriant bien plus d\u2019eux-m\u00eames \u00e0 travers lui<br \/>\nque de lui.<\/p>\n<p>Le gris, c\u2019est ce qui s\u2019approche le plus<br \/>\nDe la vie en blanc et noir des enfants<br \/>\nEt, comme les nuages dans le ciel<br \/>\nQuand ils passent et repassent<br \/>\nCela donne toute sa luminosit\u00e9 \u00e0 l\u2019oranger.<\/p>\n<p>C\u2019est ainsi que j\u2019appris l\u2019existence de la prochaine couleur : Ma\u00eetre Richard Lebrun, arch\u00e9ologue. Il y avait parmi les clients du St-Vincent un jeune scientifique qui dirigeait les fouilles en dessous d\u2019un b\u00e2timent du Vieux-Port avec pour objectif la construction d\u2019un futur mus\u00e9e int\u00e9grant les diff\u00e9rents murs tels que d\u00e9couverts.<\/p>\n<p>Renaud r\u00e9ussit donc \u00e0 convaincre, ce monsieur de donner un avant-midi par semaine de son temps pour offrir son expertise, aux enfants. Comment creuser avec une \u00e9cuelle, tamiser le sable avec un taillis, r\u00e9pertorier tout objet autre que du sable, de fa\u00e7on \u00e0 ne pas endommager le tr\u00e9sor du chevalier de la Rose d\u2019or, patience et pr\u00e9cision \u00e9tant les meilleurs outils du chercheur.<\/p>\n<p>M\u00eame qu\u2019un certain apr\u00e8s-midi, les enfants partirent en autobus voir comment les professionnels travaillaient sur le chantier historique du Vieux-Port : L\u2019importance du petit geste, du respect de la mati\u00e8re, de la vigilance devant ce qui pourrait \u00eatre alt\u00e9r\u00e9 par une mauvaise gestion du sol. Le soir, on leur passa un documentaire sur les d\u00e9couvertes arch\u00e9ologiques \u00e0 travers le monde.<\/p>\n<p>M\u00eame le St-Vincent fut affect\u00e9 par cet te nouvelle couleur. Monsieur Richard Lebrun devint un r\u00e9gulier de la table de Monsieur Clermont de l\u2019orang\u00e9, y occupant la droite de fa\u00e7on \u00e0 ce que je n\u2019y perde pas mes privil\u00e8ges \u00e0 sa gauche.<\/p>\n<p>Quelle couleur est-ce que je repr\u00e9sente<br \/>\nDans l\u2019univers de Renaud, Clermont ?<\/p>\n<p>Je pense qu\u2019il ne le sait pas lui-m\u00eame, dit Clermont<br \/>\nTu ne remarques pas comme il est fuyant<br \/>\n\u00c0 ton \u00e9gard ?<br \/>\nTu cherches trop \u00e0 aimer l\u2019homme<br \/>\nIl le sent<br \/>\nEt l\u2019homme en lui ne l\u2019int\u00e9resse pas.<br \/>\nSeul le chercheur fou de po\u00e9sie l\u2019allume.<\/p>\n<p>J\u2019habitais la chambre attenante \u00e0 celle de Renaud. Il lui arrivait d\u2019amener un des trois robineux y dormir, lui passant son lit pour lui-m\u00eame coucher par terre dans son sac de couchage. Cette nuit-l\u00e0, ce fut le tour de Philippe. Et le vagabond parlant toujours tr\u00e8s fort, je sus que ce que Clermont m\u2019avait racont\u00e9 au sujet des trois Indiens disparates de Ste-Rose \u00e9tait vrai.<\/p>\n<p>J\u2019n\u2019ai pas compris ton histoire de couleur<br \/>\nRenaud,<br \/>\nEn quoi un robineux peut-il aider les enfants ?<\/p>\n<p>Y a rien comme du gris<br \/>\nPour comprendre du noir et blanc.<\/p>\n<p>C\u2019est vrai que je suis gris\u00e9<br \/>\nDe boisson \u00e0 l\u2019ann\u00e9e longue.<\/p>\n<p>Gris pis gris\u00e9, ce n\u2019est pas la m\u00eame couleur Philippe<br \/>\nOn se sent gris par le regard m\u00e9prisant des autres<br \/>\nPis on se grise pour arr\u00eater de souffrir.<\/p>\n<p>Mmmmm<\/p>\n<p>Donc Monsieur Etienne pis Pierre David<br \/>\nCe sont des futurs robineux ?<\/p>\n<p>On est tous robineux<br \/>\nQuand on ne vit pas son r\u00eave Philippe.<\/p>\n<p>Mmmmm<br \/>\nPis tu penses que parce que je suis robineux<br \/>\nje vais accepter<br \/>\nDe dormir dans ton lit pis toi par terre ?<\/p>\n<p>\u00c7a d\u00e9pend\u2026<br \/>\nsi tu vois la vie en gris\u2026.non<br \/>\nen gris\u00e9, \u00e7a va juste te dessaouler.<\/p>\n<p>Ok<br \/>\nMoiti\u00e9, moiti\u00e9<br \/>\nTant que chu gris\u00e9 je dors dans le lit<br \/>\nAussit\u00f4t que je d\u00e9grise un peu<br \/>\nJe te r\u00e9veille pis on change de place<br \/>\n\u00c7a va ?<\/p>\n<p>Je r\u00e9alisai que pour Renaud, m\u00eame un costume social, quel qu\u2019il soit, n\u2019\u00e9tait qu\u2019un r\u00f4le temporaire dans la grande sc\u00e8ne de la vie. Je n\u2019arrivais pas \u00e0 m\u2019endormir. Les po\u00e8tes sont tellement dans la lune. Une femme les attend et ils pr\u00e9f\u00e8rent r\u00eaver \u00e0 elle au clair de lune.<\/p>\n<p>Sans doute, n\u2019avait-il m\u00eame pas remarqu\u00e9 que j\u2019\u00e9tais l\u00e0, haletante de sa pr\u00e9sence, dans la chambre \u00e0 c\u00f4t\u00e9.<\/p>\n<p>Vers quatre heures du matin, j\u2019ouvris ma porte. Je vis que non seulement la sienne \u00e9tait entrouverte, mais que sa t\u00eate en d\u00e9passait l\u2019embrasure pour se tendre vers ma chambre comme l\u2019aiguille d\u2019une horloge. Il y a des moments comme \u00e7a o\u00f9 le langage du corps franchit tout protocole social. D\u00e8s que je d\u00e9posai ma main sur son front, il se r\u00e9veilla en sursaut. Je lui mis le doigt sur la bouche, le pris par la main pour en signe d\u2019invitation pour dormir avec moi.<\/p>\n<p>Je le sentis tr\u00e8s \u00e9puis\u00e9 car il me suivit sans rien dire, se blottissant entre mes bras et se rendormant presque aussit\u00f4t. Il dut ronfler une quinzaine de minutes. Puis il se mit \u00e0 g\u00e9mir, s\u2019emmitouflant f\u00e9brilement tout en tremblant d\u00e9licatement. Son corps entier semblait exprimer de la peine. On aurait dit que seul le sommeil lui permettait vraiment de s\u2019ouvrir.<\/p>\n<p>Je le r\u00e9veillai pour v\u00e9rifier ce qu\u2019il vivait Il fut tout \u00e9tonn\u00e9 de voir que son visage \u00e9tait mouill\u00e9 de larmes. Il me dit simplement :<\/p>\n<p>Merci<br \/>\nJe suis si bien.<\/p>\n<p>Entre deux sommeils, il pressa alors de ses mains chaque parcelle de ma peau, comme pour s\u2019en impr\u00e9gner. J\u2019avais le sentiment d\u2019\u00eatre le mod\u00e8le d\u2019un sculpteur. Il caressait mes courbes, accentuait la pression de ses doigts, d\u00e9gustait le myst\u00e8re de ma chair, comme ma peau s\u2019\u00e9tait par\u00e9e de pelures superpos\u00e9es. . Tout \u00e9tait si lent et si immense \u00e0 la fois, ses cheveux se tendressant tendrement dans les vallons de ma gorge. On aurait dit \u00ab l\u2019homme aux mille frissons \u00bb. Tellement \u00e9bloui de chaque geyser le traversant des orteils au cuir chevelu qu\u2019il en oubliait toute cons\u00e9quence sexuelle.<\/p>\n<p>Puis il se rendormit. Les g\u00e9missements recommenc\u00e8rent, accompagn\u00e9s \u00e0 nouveau de larmes. Quelle \u00e9trange mani\u00e8re de vivre un sommeil. Je lui caressai d\u00e9licatement la t\u00eate et cela lui donna des spasmes. On aurait dit Beethoven rythmant sa cr\u00e9ativit\u00e9. Parfois il murmurait :<\/p>\n<p>Ah c\u2019est beau, c\u2019est trop beau<br \/>\nC\u2019est trop beau<br \/>\nPourquoi tout est si beau ?<\/p>\n<p>Quelques g\u00e9missements suivirent, une larme ou deux, puis le sommeil profond.<\/p>\n<p>Ce matin-l\u00e0, je quittai tr\u00e8s t\u00f4t pour le camp. Renaud ne s\u2019en aper\u00e7ut point. Comme il devait se prot\u00e9ger pour ne permettre \u00e0 personne de percer ce quelque chose d\u2019impossible pour moi \u00e0 identifier. Non, nous habitions deux plan\u00e8tes diff\u00e9rentes. Lui \u00ab \u00e9tait \u00bb depuis toujours et moi j\u2019avais terriblement besoin de vivre, juste pour avoir le sentiment d\u2019exister.<\/p>\n<p>C\u2019est d\u2019ailleurs cette journ\u00e9e-l\u00e0 que les enfants d\u00e9couvrirent, \u00e0 coups d\u2019\u00e9cuelle, un parchemin du chevalier de la rose d\u2019or, scell\u00e9 dans une bouteille de vitre. Il y avait une carte avec des noms indiens indiquant les lieux. La carte \u00e9tait d\u2019ailleurs en noir et blanc dans ses extr\u00e9mit\u00e9s, et tachet\u00e9e d\u2019orang\u00e9 vif un peu cuivr\u00e9 en son centre d\u2019o\u00f9 d\u00e9bordait ici et l\u00e0 du gris sous des frisures de brun.<\/p>\n<p>Monsieur Clermont de l\u2019Oranger \u00e9tant accouru suite \u00e0 un appel, nettoya la bouteille au pinceau avec la pr\u00e9cision d\u2019un chirurgien, la st\u00e9nographe notant les r\u00e9sultats dans un bagout scientifique incompr\u00e9hensible, prot\u00e9g\u00e9e elle-m\u00eame par la pr\u00e9sence des deux policiers envoy\u00e9s par le gouvernement d\u00fb \u00e0 l\u2019importance internationale de la d\u00e9couverte.<\/p>\n<p>Naturellement, on vit arriver en canot, les trois Indiens de la tribu des T\u00eates Grises. Mais curieusement, Philippe tr\u00f4nait debout, \u00e9tant pass\u00e9 de rameur \u00e0 ma\u00eetre-manoeuvre, suivi de Monsieur \u00c9tienne et de Pierre David pagayant c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te. Les jeunes conclurent que les trois Indiens \u00e9taient vrais parce que, comme dans les vieux livres d\u2019histoire, ils sentaient l\u2019eau-de-vie.<\/p>\n<p>Monsieur de l\u2019Orang\u00e9 utilisa une astuce brillante. Il posait une question en fran\u00e7ais, puis la traduisait en indien, ce qui permettait \u00e0 Philippe de baragouiner n\u2019importe quoi, les deux autres faisant uniquement HUGH.<\/p>\n<p>C\u2019est ainsi que nous appr\u00eemes que le tr\u00e9sor se trouvait probablement cach\u00e9 en plein centre des terres des m\u00e9chants patibulaires, ennemis jur\u00e9s des t\u00eates grises, facilement identifiables parce que le visage toujours peint des couleurs de guerre rouge vif.<\/p>\n<p>Ces terres, donn\u00e9es jadis par les anc\u00eatres des t\u00eates grises au chevalier de la rose d\u2019or, lui avaient \u00e9t\u00e9 vol\u00e9es par les m\u00e9chants patibulaires.<\/p>\n<p>Par chance, le chevalier de la rose d\u2019or avait eu le temps de cacher son tr\u00e9sor et d\u2019en indiquer le plan dans une bouteille avant de mourir transperc\u00e9 d\u2019une fl\u00e8che. De l\u00e0 ces artefacts dans le caveau et la l\u00e9gende r\u00e9pandant \u00e9trangement le bruit que le chevalier avait d\u00fb habiter les lieux. On ne savait trop o\u00f9 se situait la v\u00e9rit\u00e9. Mais bon\u2026. On avait au moins un indice pour la d\u00e9couvrir.<\/p>\n<p>Curieusement, tous les acteurs repartirent sauf Philippe. Les enfants l\u2019avaient adopt\u00e9. Tout petit comme eux, avec le panache quasiment plus grand que sa t\u00eate, ils exig\u00e8rent que celui-ci vienne les border. Pour un enfant, que tu sentes l\u2019eau-de-vie ne signifie pas que tu sois un ren\u00e9gat social. Puis, apr\u00e8s avoir serr\u00e9 les deux jumeaux intens\u00e9ment contre lui, un petit nouveau appel\u00e9 Philippe comme lui le demanda \u00e0 son lit.<\/p>\n<p>Monsieur l\u2019Indien,<br \/>\nMon arc est bris\u00e9<br \/>\nVous pouvez le r\u00e9parer<br \/>\nAvec du vrai bois indien ?<\/p>\n<p>Ce fut le moment pr\u00e9cis, je crois, o\u00f9 Philippe cessa \u00e0 tout jamais de voir la vie en gris. Il \u00e9tait devenu carrel\u00e9 noir et blanc, en symbiose avec la fragilit\u00e9 des petits, comme ces guignols que l\u2019on rencontre parfois dans les com\u00e9dias del arte italiennes.<\/p>\n<p>J\u2019\u00e9tais l\u00e0 le soir o\u00f9 il demanda la permission \u00e0 Madame Martin de s\u2019exprimer au micro : Comme il \u00e9tait sobre, et que ses yeux suppliaient de bont\u00e9, Jeanne se laissa attendrir.<\/p>\n<p>Nous autres les robineux du Vieux<br \/>\n\u00c7a arrive rarement<br \/>\nQu\u2019on a le besoin<br \/>\nDe parler.<\/p>\n<p>Il y a des enfants, perdus dans un camp<br \/>\nQui m\u2019ont redonn\u00e9 go\u00fbt de la vie<br \/>\nSans le savoir.<\/p>\n<p>J\u2019aimerais les remercier<br \/>\nEn leur fabriquant<br \/>\nChacun un arc<br \/>\nMais ils veulent un arc fait \u00e0 la main<br \/>\nAvec du vrai bois par du vrai monde.<\/p>\n<p>Mais soixante-dix-huit arcs, \u00e7a ne se fait pas en une semaine<br \/>\n\u00c7a prend de l\u2019argent pis des doigts<br \/>\nL\u2019argent, je vous connais,<br \/>\nVous m\u2019avez donn\u00e9 assez de bi\u00e8re gratis<br \/>\nJe peux la ramasser ce soir<br \/>\nSi je dis que j\u2019arr\u00eate de boire d\u00e9finitivement<br \/>\nM\u00eame si \u00e7a peut nuire au commerce<br \/>\nLan\u00e7a-t-il dans une bravade qui fit rire tout le monde.<\/p>\n<p>Si y a des doigts<br \/>\nQui veulent m\u2019aider \u00e0 donner du bonheur aux enfants<br \/>\nMe semble que \u00e7a mettrait de la couleur dans nos vies,<br \/>\nPas dans la leur, mais dans la n\u00f4tre.<\/p>\n<p>C\u2019est alors que Jeanne Martin alla au micro :<\/p>\n<p>Si Paul avait \u00e9t\u00e9 encore en vie,<br \/>\nVoici ce qu\u2019il m\u2019aurait demand\u00e9 de faire.<\/p>\n<p>Offre-leur la salle en arri\u00e8re du St-Vincent,<br \/>\nfournis les sandwichs.<br \/>\nOn n\u2019h\u00e9site jamais quand c\u2019est le temps<br \/>\nde mettre de la magie dans la vie d\u2019un enfant.<\/p>\n<p>C\u2019est ainsi qu\u2019un comit\u00e9 de recrutement fut form\u00e9. Pierre David et Monsieur \u00c9tienne coordonnant les achats et les heures d\u2019atelier, Monsieur Philippe encourageant tout le monde, \u00e9tant le moins habile du groupe de ses mains. Vingt-deux clients du St-Vincent firent ainsi les arcs et les fl\u00e8ches en deux jours.<\/p>\n<p>Et Philippe put appara\u00eetre seul dans son canot avec un ballot apportant aux enfants des armes magiques pour lutter contre les m\u00e9chants patibulaires. Le bois n\u2019ayant autre couleur que celle de la vie, on vit soudain chez les \u00e9ducateurs et \u00e9ducatrices des c\u0153urs de pierre fondre en c\u0153urs de bois puis de c\u0153urs de bois en c\u0153urs de chair car tous pleur\u00e8rent pendant que les enfants s\u2019abandonn\u00e8rent \u00e0 peindre la vie d e leurs cris de joie.<\/p>\n<!-- AddThis Advanced Settings generic via filter on the_content --><!-- AddThis Share Buttons generic via filter on the_content -->","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>CAIA\u2026. 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