{"id":357,"date":"2006-06-12T19:07:04","date_gmt":"2006-06-13T00:07:04","guid":{"rendered":"http:\/\/demers.qc.ca\/?p=357"},"modified":"2009-01-26T10:06:47","modified_gmt":"2009-01-26T15:06:47","slug":"chapitre-23-lenterrement","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/demers.qc.ca\/?p=357","title":{"rendered":"Chapitre 23 &#8211; L&rsquo;ENTERREMENT"},"content":{"rendered":"<p><b>L&rsquo;\u00eele de l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 de l&rsquo;instant pr\u00e9sent<\/b><\/p>\n<figure id=\"attachment_464\" aria-describedby=\"caption-attachment-464\" style=\"width: 192px\" class=\"wp-caption alignleft\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/demers.qc.ca\/wp-content\/uploads\/2006\/06\/butteamathieuavaldavid_1964.jpg\" alt=\"La Butte \u00e0 Mathieu\" title=\"butteamathieuavaldavid_1964\" width=\"192\" height=\"150\" class=\"size-full wp-image-464\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-464\" class=\"wp-caption-text\">La Butte \u00e0 Mathieu<\/figcaption><\/figure>\n<p>Quand nous v\u00eemes Clermont an arrivant aux barri\u00e8res de l\u2019a\u00e9roport de Dorval, les filles et moi dispar\u00fbmes dans ses bras. Nous pleurions les quatre sans honte. M\u00e9lange du bonheur de se revoir et d\u2019un pass\u00e9 commun dont nous ne poss\u00e9dions chacun et chacune qu\u2019une mince partie. Apr\u00e8s avoir d\u00e9pos\u00e9 nos bagages dans un h\u00f4tel du centre-ville de Montr\u00e9al, Clermont et moi repart\u00eemes, laissant les filles vivre la merveilleuse folie des spectacles gratuits en plein air, tout autour de la Place des Arts.<\/p>\n<p>Comme l\u2019enterrement est demain matin, dit Clermont,<br \/>\nJ\u2019imagine que t\u2019aimerais en profiter pour visiter.<\/p>\n<p>C\u2019est loin Ste-Agathe ?<\/p>\n<p>Une heure d\u2019ici.<\/p>\n<p>Si mon p\u00e8re \u00e9tait avec nous<br \/>\nIl dirait :<br \/>\nMonsieur Clermont<br \/>\nAuriez-vous la bont\u00e9<br \/>\nDe nous amener souper<br \/>\nAu Patriote<br \/>\nPour entendre chanter<br \/>\nL\u2019\u00e9cho du chanteur fant\u00f4me ?<\/p>\n<p>Clermont se souvenait tr\u00e8s bien de mon p\u00e8re. De ses longues marches avec Renaud dans le Vieux Montr\u00e9al, comme il avait aussi assist\u00e9 discr\u00e8tement \u00e0 celles du po\u00e8te Paul Gouin. Comment avait-il pu prendre une si grande importance dans nos vies ? M\u00e9lange de bont\u00e9, d\u2019humilit\u00e9 et d\u2019intelligence.<\/p>\n<p>J\u2019ai eu la chance<br \/>\nDe conna\u00eetre intimement trois po\u00e8tes dans ma vie<br \/>\nCe qui fait que m\u00eame en voyage \u00e0 travers le monde<br \/>\nPerdu dans la monotonie d\u2019un bateau de croisi\u00e8re<br \/>\nA faire la cuisine pour les privil\u00e9gi\u00e9s de la soci\u00e9t\u00e9,<br \/>\nJe me sens un homme riche int\u00e9rieurement.<br \/>\nJe n\u2019ai jamais oubli\u00e9 que<br \/>\nLes po\u00e8tes nous apprennent l\u2019essentiel.<\/p>\n<p>C\u2019est quoi l\u2019essentiel Clermont ?<\/p>\n<p>La lune, Marie, la lune.<br \/>\nQue je sois n\u2019importe o\u00f9 sur les mers du monde<br \/>\nJe regarde la lune<br \/>\nParfois avec les yeux de Monsieur Gouin<br \/>\nParfois avec ceux de ton p\u00e8re, Monsieur Rodolphe<br \/>\nParfois avec ceux de Renaud<\/p>\n<p>Et jamais avec les tiens ?<\/p>\n<p>Mmm<br \/>\nBonne question\u2026<\/p>\n<p>Les po\u00e8tes dansent quand ils regardent la lune<br \/>\nNous on essaie<br \/>\nOn y arrive parfois.<\/p>\n<p>Un homme qui s\u2019\u00e9tait suicid\u00e9 en se jetant<br \/>\nEn bas du pont Jacques Cartier<br \/>\nAvait, avant de mourir,<br \/>\n\u00c9crit \u00e0 la craie une phrase extraordinaire :<\/p>\n<p>Quand le sage pointe la lune<br \/>\nL\u2019imb\u00e9cile regarde le doigt.<\/p>\n<p>Nous arriv\u00e2mes au Patriote. Clermont me pr\u00e9senta un jeune couple, Pierre et son \u00e9pouse Lucie, lui concierge et responsable du bar et, elle, \u00e0 la billetterie autant qu\u2019au service aux tables, dont il disait devant eux d\u2019ailleurs qu\u2019ils \u00e9taient des artistes dans la mani\u00e8re d\u2019\u00e9lever leurs enfants. L\u2019humoriste Yvon Deschamps donnait son spectacle vers vingt heures. On pouvait donc se restaurer dans le th\u00e9\u00e2tre m\u00eame.<\/p>\n<p>Le chanteur a \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9 par une cassette cette ann\u00e9e<br \/>\nQuestion de budget.<\/p>\n<p>Je peux monter dans la bo\u00eete o\u00f9 Renaud chantait ?<\/p>\n<p>Bien s\u00fbr.<\/p>\n<p>L\u2019escalier ressemblait \u00e0 ce qu\u2019on devait retrouver sur les bateaux. En colima\u00e7on serr\u00e9, simples barres de m\u00e9tal. L\u2019endroit n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 nettoy\u00e9. Il y avait encore des bouteilles d\u2019eau vide, Un restant de barre tendre. Effectivement, la vue sur la salle \u00e9tait magnifique, une vraie peinture de Toulouse-Lautrec, avec des rouges travers\u00e9s de jaunes venus de la lumi\u00e8re directe du plafond \u00e0 te couper le souffle. La cassette jouait les chansons des chansonniers des bo\u00eetes \u00e0 chansons et des bo\u00eetes d\u2019animation des ann\u00e9es soixante et soixante-dix. Le pass\u00e9 s\u2019\u00e9loignait \u00e0 la vitesse des paquebots quand ils sont port\u00e9s par le vent. Lucie nous dit entre deux versements de pichets d\u2019eau :<\/p>\n<p>Renaud nous a quitt\u00e9 trois jours<br \/>\nAvant la fin de l\u2019\u00e9t\u00e9.<br \/>\nOn ne l\u2019a jamais revu.<br \/>\nIl avait \u00e9t\u00e9 tellement heureux<br \/>\nDe chanter ici<br \/>\nQu\u2019il ne pouvait supporter<br \/>\nQue cela ait une fin<br \/>\nEt l\u2019id\u00e9e de participer<br \/>\nA une f\u00eate des employ\u00e9s<br \/>\nLui \u00e9tait insupportable.<\/p>\n<p>Clermont me raconta, qu\u2019il l\u2019avait d\u2019abord accueilli lors de son rapatriement du Kosovo par l\u2019Ambassade du Canada. Et que Renaud n\u2019avait cess\u00e9 de le remercier pour son empathie face \u00e0 un homme qui n\u2019aurait \u00e9t\u00e9 plus rien pour personne, n\u2019eut \u00e9t\u00e9 de son passeport.<\/p>\n<p>Il avait v\u00e9cu<br \/>\nLes attaques amoureuses de l\u2019instant pr\u00e9sent<br \/>\nM\u00eame dans les pires moments.<br \/>\nEt jamais il ne s\u2019\u00e9tait senti abandonn\u00e9<br \/>\nNe fusse une seconde.<\/p>\n<p>Il m\u2019a racont\u00e9, qu\u2019entre la vie et la mort,<br \/>\nIl avait \u00e9t\u00e9 pr\u00eat \u00e0 mourir<br \/>\nDevant tant de beaut\u00e9 et de b\u00e9atitude<br \/>\nMais que l\u2019instant pr\u00e9sent<br \/>\nl\u2019avait repouss\u00e9 en cette vie<br \/>\nParce que l\u2019heure n\u2019\u00e9tait pas encore venue<br \/>\nLes mots des po\u00e8tes lui demandant de t\u00e9moigner pour eux.<br \/>\nEn dansant encore la vie<br \/>\nPuisqu\u2019il ne savait que faire \u00e7a, danser la vie.<\/p>\n<p>Le repas fut magique. Le pain \u00e9tait fait maison. Le couple qui se tenait debout devant le buffet \u00e0 trois volets t\u00e9moignant avec leur enfant entre eux et le ventre rond de la m\u00e8re , de la droiture de leur engagement, pour le meilleur et pour le pire.On s\u2019\u00e9tait arrang\u00e9 pour que la voix vienne du plafond comme si le chanteur-fant\u00f4me \u00e9tait encore l\u00e0.<\/p>\n<p>Au retour, nous arr\u00eat\u00e2mes \u00e0 Val-David. Renaud y avait habit\u00e9 tout l\u2019\u00e9t\u00e9, comme bien des \u00e9t\u00e9s par le pass\u00e9. Nous ref\u00eemes sa promenade. La rivi\u00e8re du parc des amoureux, la balan\u00e7oire de la sapini\u00e8re, le sentier du Mont Condor et le caf\u00e9 chez Steeve. Quand nous crois\u00e2mes la femme pauvre vendant des \u0153ufs, cela m\u2019\u00e9mut profond\u00e9ment. Ainsi donc, tout ce que rapportait son journal \u00e9tait strictement vrai. Nous os\u00e2mes cogner \u00e0 la porte des deux artistes qui avaient failli d\u00e9m\u00e9nager. Et ils se rappelaient de cet \u00e9trange Monsieur qui les avait suppli\u00e9s de ne pas partir pour ne pas briser la po\u00e9sie de sa promenade.<\/p>\n<p>La Butte \u00e0 Mathieu \u00e9tait toujours l\u00e0, \u00e0 quelques pas de la maison, le chemin de pierre, le trou sous la sc\u00e8ne pour d\u00e9poser les cendres. Clermont avait la cl\u00e9. Nous entr\u00e2mes dans le carr\u00e9 o\u00f9 avait v\u00e9cu Renaud. Comme dans ses \u00e9crits. Plein d\u2019objets douteux au pass\u00e9 embrouill\u00e9.<\/p>\n<p>Tu vois Marie,<br \/>\nLe pass\u00e9 n\u2019a de valeur<br \/>\nQue lorsqu\u2019il a \u00e9t\u00e9 v\u00e9cu<br \/>\nAvec la po\u00e9sie de l\u2019instant pr\u00e9sent<br \/>\nLe p\u00e8re Gouin, ton p\u00e8re et Renaud<br \/>\nComme tous les po\u00e8tes<br \/>\nOnt toujours dit la m\u00eame chose<br \/>\nDans des mots diff\u00e9rents<br \/>\nLe m\u00eame message que les philosophes<br \/>\nLes sculpteurs, les peintres.<br \/>\nComme le grand peintre canadien, Oz\u00e9as Leduc<br \/>\nDont Renaud r\u00e9p\u00e9tait sans cesse la phrase-cl\u00e9<br \/>\nAvant de reprendre la route juste pour danser la vie<br \/>\nAvec les po\u00e8tes universels.<\/p>\n<p>\u00ab La vie est mon unique aventure \u00bb<\/p>\n<p>Nous remont\u00e2mes \u00e0 Montr\u00e9al. Clermont m\u2019offrit d\u2019aller chercher les filles pour faire un tour dans le Vieux Montr\u00e9al. Comment cet homme pouvait-il, non seulement lire dans les pens\u00e9es, mais permettre au meilleur de soi-m\u00eame d\u2019y \u00e9crire les mots les plus tendres. Curieusement, nous stationn\u00e2mes devant le conservatoire de musique sur la rue Notre-Dame \u00e0 quelques minutes de marche de la Place Jacques Cartier.<\/p>\n<p>Tu savais que Renaud y a d\u00e9j\u00e0 enseign\u00e9 la philosophie ?<br \/>\nIl devait avoir trente-deux ans, \u00e0 l\u2019\u00e9poque..<br \/>\nIl se consid\u00e9rait comme un prof de premi\u00e8re ligne<br \/>\nDont la vocation consiste \u00e0<br \/>\nEnlever toute croyance du cerveau de l\u2019\u00e9l\u00e8ve<br \/>\nPour faire surgir le bonheur,<br \/>\nl\u2019\u00e9tonnement de l\u2019homme qui ouvre les yeux<br \/>\nSur le monde comme si c\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois.<\/p>\n<p>Il faisait dormir les \u00e9l\u00e8ves par terre<br \/>\nParce que vaut mieux dormir que de veiller en somnambule.<br \/>\nIl ne corrigeait jamais les travaux des \u00e9l\u00e8ves<br \/>\nIl les pesait.<br \/>\nLes \u00e9l\u00e8ves jouaient aux \u00e9checs<br \/>\nPour apprendre le bonheur de perdre.<br \/>\nIl leur faisait lire des bandes dessin\u00e9es<br \/>\nPour ne jamais oublier que toute r\u00e9ponse savante<br \/>\nEst une illusion de la vanit\u00e9 de l\u2019ego<br \/>\nComme toute opinion qui tente de vaincre l\u2019autre d\u2019ailleurs<br \/>\nEt qu\u2019il ne suffit surtout pas d\u2019\u00eatre prof de philo<br \/>\nPour \u00eatre philosophe.<\/p>\n<p>Il opposait \u00e0 la ma\u00efeutique de Socrate<br \/>\nComme \u00e0 la caverne de Platon<br \/>\nL\u2019innocence de l\u2019enfant qui gambade dans les champs<br \/>\nQu\u2019importe le soleil de la v\u00e9rit\u00e9<br \/>\nEn autant qu\u2019il r\u00e9chauffe le c\u0153ur.<\/p>\n<p>Quand nous descend\u00eemes la Place Jacques Cartier, c\u2019est tout mon pass\u00e9 qui remonta les pierres us\u00e9es mal ciment\u00e9es les unes aux les autres, pour m\u2019accueillir, simplement m\u2019accueillir. Nous pass\u00e2mes par la ruelle des peintres. Le d\u00e9cor \u00e9tait le m\u00eame , mais tous les personnages avaient \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9s par des acteurs de service. On avait ouvert des cours int\u00e9rieures pour endiguer le flot intense de touristes de tout genre.<\/p>\n<p>Le St-Vincent avait \u00e9t\u00e9 rachet\u00e9 par Robert Ruel, le propri\u00e9taire du Pierrot, deux Pierrots, bo\u00eetes d\u2019animation qui tenaient encore le coup apr\u00e8s trente ans d\u2019existence alors que toutes les bo\u00eetes du genre avaient disparues \u00e0 travers le Qu\u00e9bec. Et pour \u00e9viter de se faire concurrence \u00e0 lui-m\u00eame, il avait revendu l\u2019\u00e9difice du St-Vincent \u00e0 condition expresse que cela ne redevienne jamais une bo\u00eete \u00e0 chansons.<\/p>\n<p>Nous redescend\u00eemes la rue St-Paul. Le restaurant du P\u00e8re Leduc ayant disparu avec lui, nous continu\u00e2mes jusqu\u2019au pont des malheurs. Et je r\u00e9citai aux filles le po\u00e8me de Renaud dont je n\u2019avais jamais oubli\u00e9 les paroles, un po\u00e8me \u00e9tant comme une chanson, pouvant \u00eatre chant\u00e9 gr\u00e2ce \u00e0 la musique des mots, jusqu\u2019\u00e0 ce que l\u2019\u00e9ternit\u00e9 se meure de bonheur de s\u2019\u00e9terniser devant deux amoureux heureux.<\/p>\n<p>SOUS LE PONT DES MALHEURS<\/p>\n<p>Et si ton corps \u00e9tait un beau ruisseau<br \/>\nIl coulerait lentement le long de la rue Berri<br \/>\nSe faufilant pour s\u2019arr\u00eater soudain, transi comme un voleur<br \/>\nL\u00e0 ou g\u00eet la rue Notre Dame qui ne laisse passer<br \/>\nQue les po\u00e8tes et les femmes<\/p>\n<p>Passe, Passe, fillette te dirait-elle,<br \/>\nLes cr\u00e9ateurs ont faim<br \/>\nIls t\u2019attendent.<br \/>\nDonne-leur ton eau, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 dans un tout petit caf\u00e9<br \/>\nMyst\u00e9rieux, peu connu et c\u2019est tant mieux<br \/>\nPour les folies des amoureux<\/p>\n<p>Petit ruisseau<br \/>\nQuand mes amis auront bien bu<br \/>\nIls te jetteront ensuite dans le fleuve, heureuse,<br \/>\nComme une vierge assouvie g\u00e9missant dans l\u2019\u00e9ternit\u00e9<br \/>\nL\u2019\u00e9trange d\u00e9cor du caf\u00e9 du port.<\/p>\n<p>La bo\u00eete \u00e0 chansons de Jean Marcoux avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9molie pour faire place \u00e0 un \u00e9difice \u00e0 logements. Lorsque je voulus montrer ma chambre du Vieux Montr\u00e9al sur la rue St-Paul, je me buttai \u00e0 un magnifique condo.<\/p>\n<p>Je me rendis compte, comme Clermont l\u2019avait dit, que cette partie de mon pass\u00e9 me rendait encore heureuse, presque trente ans plus tard, parce qu\u2019il avait \u00e9t\u00e9 v\u00e9cu avec po\u00e9sie. Vint se greffer l\u2019image de ma m\u00e8re, m\u2019ayant accompagn\u00e9e dans le Vieux Montr\u00e9al et s\u2019appr\u00eatant \u00e0 monter dans ma chambre o\u00f9 Renaud avait \u00e9crit une note sur ma porte qui disait quelque chose comme :<\/p>\n<p>\u00ab J\u2019ai lou\u00e9 la chambre en face de la tienne, j\u2019arrive lundi \u00bb<\/p>\n<p>Que la m\u00e9moire joue \u00e0 la fois des tours sur des d\u00e9tails anodins et peut,en m\u00eame temps, immortaliser dans la cire du bonheur un po\u00e8me et le lieu o\u00f9 il fut r\u00e9cit\u00e9.<\/p>\n<p>Maman, dit Frannie<br \/>\nQue ce fut joli ton pass\u00e9<br \/>\nDommage qu\u2019il soit trop tard<br \/>\nPour visiter le camp Ste-Rose.<\/p>\n<p>Pourquoi pas fit Clermont ?<br \/>\nLa po\u00e9sie c\u2019est oser<br \/>\nSigner sa vie<br \/>\n\u00c0 chaque seconde.<\/p>\n<p>Il \u00e9tait une heure du matin quand nous arriv\u00e2mes devant une cha\u00eene marqu\u00e9e : D\u00e9fense d\u2019entrer, propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e. Tout semblait inhabit\u00e9. Les filles rest\u00e8rent dans l\u2019automobile pendant que nous pass\u00e2mes sous la cha\u00eene, juste pour voir.<\/p>\n<p>On s\u2019croirait \u00e0 l\u2019\u00e9t\u00e9 1973 Clermont.<\/p>\n<p>Tu te rappelles de Jean-Fran\u00e7ois Brisson ?<br \/>\nIl est devenu m\u00e9decin sp\u00e9cialiste<br \/>\nDes chirurgies cardiaques.<br \/>\nIl a achet\u00e9 le domaine des religieuses<br \/>\nIl y a dix-huit ans<br \/>\nIl a remis les lieux exactement dans l\u2019\u00e9tat<br \/>\nO\u00f9 ils \u00e9taient lors de la derni\u00e8re soir\u00e9e<br \/>\nDu chevalier de la rose d\u2019or.<\/p>\n<p>Il a cr\u00e9\u00e9 une fondation des anciens de Ste-Rose<br \/>\nEt tout est rest\u00e9 tel quel<br \/>\nEn vue du rendez-vous de 2001<br \/>\nOn va probablement tous se rassembler ici<br \/>\nDemain apr\u00e8s l\u2019enterrement.<\/p>\n<p>Pourquoi on ne m\u2019a jamais parl\u00e9 de la fondation ?<br \/>\nDemandai-je \u00e9tonn\u00e9e.<\/p>\n<p>Parce qu\u2019elle \u00e9tait r\u00e9serv\u00e9e uniquement aux enfants<br \/>\nAu cas o\u00f9 ils auraient de la difficult\u00e9 \u00e0 grandir<br \/>\nEn cours de route.<br \/>\nJean-Fran\u00e7ois et Natacha exigeant<br \/>\nQue leurs actions restent du domaine<br \/>\nDe leur vie personnelle jusqu\u2019en 2001<br \/>\nAlors j\u2019ai respect\u00e9 leur v\u0153u.<\/p>\n<p>Cette confidence m\u2019\u00e9branla profond\u00e9ment. La fondation des clients du St-Vincent avait donc tenu bon. Jean-Fran\u00e7ois avait pu \u00e9tudier et r\u00e9ussir dans la vie. Depuis ce temps, il s\u2019inqui\u00e9tait des autres, les soixante et onze de l\u2019\u00e9t\u00e9 de la chasse au tr\u00e9sor, dont il ne pouvait accepter qu\u2019ils se noient dans le marasme cons\u00e9cutif aux \u00e9preuves dont ils n\u2019avaient pas demand\u00e9 les morsures lors de leur petite enfance. Il avait soutenu un des deux jumeaux dans l\u2019enfer de son alcoolisme et avait h\u00e9berg\u00e9 l\u2019autre le temps qu\u2019il sorte des affres de son divorce. M\u00eame Chantal la plus que grassette avait r\u00e9ussi \u00e0 fuir le monde de la prostitution parce qu\u2019il lui avait pay\u00e9 son loyer durant un an en autant qu\u2019elle change de ville et qu\u2019elle se reprenne en main. Il s\u2019\u00e9tait mari\u00e9 avec Natacha Brown, avait pu retrouver sa m\u00e8re avant qu\u2019elle meure et faire en sorte que son p\u00e8re puisse lui demander pardon pour les ann\u00e9es d\u2019horreur qu\u2019il lui avait fait subir du temps qu\u2019il \u00e9tait pris dans l\u2019engrenage de la p\u00e8gre.<\/p>\n<p>En fait, Jean-Fran\u00e7ois s\u2019\u00e9tait fix\u00e9 un objectif. Que tous ceux et celles de l\u2019\u00e9t\u00e9 73 arrivent \u00e0 l\u2019an 2001 avec la fiert\u00e9 de s\u2019en \u00eatre sortis, \u00e0 l\u2019encontre de toutes les statistiques officielles, et cela dans la dignit\u00e9 et dans l\u2019honneur. Pour lui, mourir en paix signifiait n\u2019avoir jamais manqu\u00e9 \u00e0 la solidarit\u00e9 des humbles, celle pour qui un seul geste repr\u00e9sente le sens de toute une vie. On est rien sans partage. Et on conna\u00eet le bonheur du plein dans le rien apr\u00e8s avoir partag\u00e9.<\/p>\n<p>Et la fondation des clients du St-Vincent ?<\/p>\n<p>Elle a pay\u00e9 les \u00e9tudes de plusieurs<br \/>\nQuand je suis parti travailler sur les bateaux<br \/>\nJ\u2019ai continu\u00e9 \u00e0 envoyer mes cotisations<br \/>\nOn est une trentaine \u00e9parpill\u00e9s<br \/>\nA travers le monde<br \/>\nElle porte le nom de<br \/>\nChant-o-thon 73<br \/>\nEn souvenir de l\u2019\u00e9poque.<\/p>\n<p>Nous nous dirige\u00e2mes \u00e0 t\u00e2tons. L\u2019\u00e9difice de l\u2019administration \u00e9tant barr\u00e9 \u00e0 cl\u00e9, nous trouv\u00e2mes finalement un fanal devant le caveau \u00e0 patates. Nous l\u2019allum\u00e2mes et nous dirige\u00e2mes vers la for\u00eat . Tout autour de la maison en d\u00e9composition, les r\u00e2teaux et les pelles de cet \u00e9t\u00e9-l\u00e0 avaient \u00e9t\u00e9 attach\u00e9s deux par deux \u00e0 des arbres. M\u00eame le trou o\u00f9 avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9couvert le coffre n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 rempli.<\/p>\n<p>En remontant vers la salle communautaire, nous v\u00eemes le bivouac sur la plage, avec \u00e0 l\u2019horizon, en plein milieu du lac, donnant face \u00e0 la lune, la roche sacr\u00e9e. Nous e\u00fbmes beau essayer de p\u00e9n\u00e9trer par infraction, fen\u00eatres et portes \u00e9taient solidement verrouill\u00e9es elles aussi. Pendant que Clermont faisait le tour du b\u00e2timent, je montai l\u2019escalier ext\u00e9rieur. Rendu en haut. Je figeai de joie que cela fut possible.<\/p>\n<p>Rien n\u2019avait boug\u00e9 depuis 28 ans. Tous les b\u00e2timents \u00e9taient l\u00e0, inhabit\u00e9s dans la noirceur diamant\u00e9e de millions d\u2019\u00e9toiles. Le temps n\u2019aime pas qu\u2019on lui \u00e9chappe par des \u00e9tats paradoxaux. J\u2019avais en m\u00eame temps 21 ans et 49 ans. Etait-ce la surprise du paradoxe ? Vivre la m\u00eame chose \u00e0 deux \u00e9poques diff\u00e9rentes ? Je me sentis instantan\u00e9ment propulser dans un \u00e9tonnant d\u00e9lice d\u2019\u00e9ternit\u00e9 qu\u2019encore aujourd\u2019hui j\u2019aurais de la difficult\u00e9 \u00e0 nommer.<\/p>\n<p>Pas de peine, pas de souffrance, pas de deuil, pas de mal, par de surdose d \u2018adr\u00e9naline, pas de plongeon d\u00e9pressif&#8230; C\u2019\u00e9tait comme si j\u2019\u00e9tais tout et que tout \u00e9tait moi, le tout respectant le fait que mon moi fut diff\u00e9rent du tout, tout en m\u2019y imergeant\u2026. Oh God\u2026. C\u2019\u00e9tait donc \u00e7a l\u2019\u00e9ternit\u00e9 de l\u2019instant pr\u00e9sent de mon p\u00e8re et la fissure du temps de Renaud, le coup de sabot sur la t\u00eate de Rousseau.<\/p>\n<p>J\u2019y \u00e9tais enfin. Mon p\u00e8re m\u2019avait d\u00e9j\u00e0 dit que cela surprendrait comme un voleur. Et pour le po\u00e8te Paul Gouin, quand il levait les deux doigts en V comme Churchill pendant que Renaud chantait, cela signifiait qu\u2019il avait r\u00e9ussi \u00e0 accoster dans l\u2019\u00eele.<\/p>\n<p>Les arbres dansaient de joie autour de moi, m\u00eame le vent avec cette fra\u00eecheur dont parlait mon p\u00e8re dans son journal. Et ce torrent d\u2019\u00e9ternit\u00e9 aur\u00e9olant le ciel et ce bonheur succ\u00e9dant au bonheur de Gauguin\u2026.<\/p>\n<p>Mais c\u2019est le \u00c7AJE de mon p\u00e8re, me dis-je<br \/>\nEt je fus \u00e9merveill\u00e9e que cela me fut arriv\u00e9<br \/>\nAu moins une fois dans ma vie.<br \/>\nJe venais \u00e0 mon tour de passer<br \/>\npar la fissure du temps<br \/>\net, comme Rousseau, jamais je ne pourrais oublier<br \/>\ncet oc\u00e9an d\u2019\u00e9ternit\u00e9,<br \/>\npr\u00e9sent m\u00eame dans la rivi\u00e8re du passeur de Sidharta.<\/p>\n<p>Je compris pourquoi mon p\u00e8re n\u2019arriva jamais \u00e0 me faire vivre ces \u00e9tats de b\u00e9atitude. Ce n\u2019est pas une religion qu\u2019on enseigne. C\u2019est une naissance intime et personnelle de l\u2019univers en soi, comme une goutte d\u2019eau infinie qui se d\u00e9pose sur les p\u00e9tales de ses sens sans autre but que de laisser l\u2019infinit\u00e9 de sa fragilit\u00e9 chanter en soi.<\/p>\n<p>Le temps,<br \/>\nQuand t\u2019es dans l\u2019\u00eatre<br \/>\nC\u2019est une succession<br \/>\nDe magnifiques instants pr\u00e9sents.<\/p>\n<p>Et je me sentis exactement comme le ier paragraphe du journal de Renaud :<\/p>\n<p>Il s\u2019abreuvait depuis toujours aux frissons de l\u2019\u00e9ternit\u00e9. Cela lui semblait si naturel qu\u2019il n\u2019avait jamais pu comprendre comment il se faisait que l\u2019on puisse souffrir. Son corps de 51 ans lui avait toujours paru en \u00e9tat de jeunesse. La puret\u00e9 de l\u2019\u00e2me, la sensation continuelle de flotter deux pieds au-dessus du sol, le rythme lent, amoureux, \u00e9tonn\u00e9, charm\u00e9. La sensation de ne rien peser, de se fondre dans le tout avec ravissement, de saisir dans ses mains l\u2019air comme des milliers de p\u00e9pites d\u2019or. Etait-il artiste, po\u00e8te de la vie, amant de l\u2019\u00eatre ou son enfant naissant encore aux langes ?<\/p>\n<p>Les filles vinrent finalement nous rejoindre au moment o\u00f9 Clermont r\u00e9ussit \u00e0 ouvrir la porte du dortoir. Nous mont\u00e2mes comme des enfants qui la nuit d\u00e9cident de conqu\u00e9rir leur libert\u00e9 pendant que les parents dorment encore. J\u2019ouvris la lumi\u00e8re.<\/p>\n<p>Chaque lit \u00e9tait occup\u00e9 par quelqu\u2019un en pyjama avec un panache d\u2019indien sur la t\u00eate.<\/p>\n<p>Zum galli galli galli zum<br \/>\nGalli galli zum<\/p>\n<p>Le feu de l\u2019amour br\u00fble la nuit<br \/>\nJe veux te l\u2019offrir pour la vie.<\/p>\n<p>Jean-Francois ! ! ! ! !<br \/>\ncriai-je autant de peur que d\u2019excitation.<\/p>\n<p>Et tous les lits de se vider avec du monde se pr\u00e9cipitant sur moi. \u00c7a s\u2019embrassait, \u00e7a pleurnichait, chacun jouant avec moi \u00e0 la devinette. Qui suis-je ? Mais je n\u2019arrivais pas \u00e0 reconna\u00eetre personne. Tiens deux personnes qui se ressemblent comme des jumeaux, \u00e7a doit \u00eatre eux autres\u2026 un plus que grassette, une moins que rectiligne\u2026.mes ex-enfants.<\/p>\n<p>Un discours\u2026 un discours\u2026 un discours\u2026.<\/p>\n<p>On m\u2019avait pr\u00e9par\u00e9 une sc\u00e8ne et un micro. La fondation des enfants de Ste-Rose avait donc fait un sp\u00e9cial juste pour moi, en d\u00e9pit des circonstances tragiques. La m\u00e2choire tremblotante et mes mains, chaque fois qu\u2019elles tenaient de dessiner mes \u00e9motions dans l\u2019espace, retombaient hagardes pendant que ma t\u00eate tournait de gauche \u00e0 droite incapable de croire que cela puisse m\u2019\u00eatre destin\u00e9, comme pour me consoler de la perte d\u2019un r\u00eave d\u2019amour. Je vis par le sourire de mes filles comme celui de Clermont qu\u2019elles \u00e9taient au courant depuis quelque temps d\u00e9j\u00e0.<\/p>\n<p>C\u2019est \u00e0 ce moment-l\u00e0 que les patibulaires entr\u00e8rent, avec leurs vieux costumes quelques uns plus chauves que chevelus avec \u00e0 leur t\u00eate Jos Leroux.<\/p>\n<p>Il y a 28 ans<br \/>\nNous f\u00fbmes les seuls \u00e0 ne pas avoir de smarties<br \/>\nCette ann\u00e9e, on veut \u00eatre les premiers<br \/>\nA piger dans le coffre.<\/p>\n<p>Et les huit policiers \u00e0 cheveux maintenant plus gris que color\u00e9s entr\u00e8rent, suivis des parents du St-Vincent devenus grands-parents, suivis des parents des enfants du camp Ste-Rose devenus adultes. Le coffre arriva en m\u00eame temps que les deux avocats, le juge Boilard \u00e9tant mort depuis belle lurette. On le d\u00e9posa \u00e0 mes pieds.<\/p>\n<p>Un discours\u2026 un discours.. un discours\u2026 Jos s\u2019approcha du micro.<\/p>\n<p>Barnak, que c\u2019est bien organis\u00e9<br \/>\nQuelle belle mani\u00e8re de vivre<br \/>\nL\u2019enterrement de Renaud<br \/>\nAvec po\u00e9sie<br \/>\nComme il l\u2019aurait souhait\u00e9.<\/p>\n<p>Et ce fut le silence, \u00e9tonnant silence.<\/p>\n<p>Tu veux dire quelques mots Marie<br \/>\nAvant qu\u2019on pige dans le coffre<br \/>\nComme y a 28 ans ?<\/p>\n<p>Mes tr\u00e8s chers amis<\/p>\n<p>Ben l\u00e0l\u00e0l\u00e0<br \/>\nBen l\u00e0l\u00e0l\u00e0<\/p>\n<p>J\u2019avais d\u00e9j\u00e0 racont\u00e9 cette histoire \u00e0 Madame Martin<br \/>\nLe matin de la mort de Monsieur Gouin<br \/>\nVous vous souvenez les gars<br \/>\nQuand vous vous ventiez de vos conqu\u00eates amoureuses<br \/>\nEt Jos de sa pompe \u00e0 gaz ?<\/p>\n<p>Ben l\u00e0l\u00e0l\u00e0<br \/>\nBen l\u00e0l\u00e0l\u00e0<\/p>\n<p>Ben une fois partie<br \/>\nJ\u2019avais dit \u00e0 Jeanne<br \/>\nQue quand j\u2019\u00e9tais petite<br \/>\nJe demandais \u00e0 mon p\u00e8re ;<\/p>\n<p>Papa, est-ce que moi aussi un jour, je connaitrai le grand amour ?<br \/>\nMon p\u00e8re prenait une pause, fermait les yeux,<br \/>\nLevait le bras droit bien haut comme s\u2019il s\u2019adressait \u00e0 la terre enti\u00e8re<br \/>\nEt d\u00e9clamait :<\/p>\n<p>Si chaque nuit tu en fais la demande \u00e0 la vie,<br \/>\nElle te rendra plus fougueuse que Scarlett Ohara<br \/>\nD\u2019autant en emporte le vent,<br \/>\nPlus g\u00e9missante qu\u2019H\u00e9lo\u00efse pour Ab\u00e9lard<br \/>\nDans la nuit des temps,<br \/>\nPlus pure que Juliette dans les bras de Rom\u00e9o<br \/>\nL\u2019embrassant<br \/>\nDe telle sorte qu\u2019un soir, un myst\u00e9rieux soir<br \/>\nUn beau prince, ombrageux et charmant<br \/>\nPosant genou aux pieds de tes royaux atours<br \/>\nT\u2019offrira et son c\u0153ur et son or<br \/>\nEt la terre enti\u00e8re chantera<br \/>\nEn cet instant pr\u00e9sent<br \/>\nIls v\u00e9curent heureux<br \/>\nEt eurent beaucoup d\u2019enfants<br \/>\nAu paradis\u2026Mill\u00e9naire<br \/>\nDe la po\u00e9sie des bien-aim\u00e9s<br \/>\nDe l\u2019\u00eele de l\u2019\u00e9ternit\u00e9<\/p>\n<p>Ce soir,<br \/>\nComme il y a 28 ans<br \/>\nSi Anikouni se pr\u00e9sentait devant moi<br \/>\nEt me disait<br \/>\nDevant les enfants du camp Ste-Rose :<\/p>\n<p>Princesse Miel<br \/>\nVoulez-vous m\u2019\u00e9pouser ?<br \/>\nJe lui r\u00e9pondrais<br \/>\nAimez-moi tout simplement<br \/>\nMon p\u00e8re m\u2019a de toute fa\u00e7on<br \/>\nMari\u00e9e \u00e0 votre po\u00e9sie depuis ma naissance.<\/p>\n<p>Deux larmes coul\u00e8rent le long de mon visage. Jos me prit dans ses bras devant tout le monde. Puis, d\u2019un ton grave, il dit au micro :<\/p>\n<p>Tout le monde debout s\u2019il vous plait<br \/>\nJe demanderais une minute de silence<br \/>\nNon pas en m\u00e9moire de Renaud<br \/>\nMais de tous les po\u00e8tes<br \/>\nDont il fut une m\u00e9moire vivante.<\/p>\n<p>J\u2019ai souvent entendu dire que lorsque l\u2019on meurt, on revoit notre vie enti\u00e8re \u00e0 la vitesse de l\u2019\u00e9clair. Ce fut le cas pour moi durant cette minute-l\u00e0.<\/p>\n<p>CAIA\u2026. Fit Jos<br \/>\nBOUM r\u00e9pondit l\u2019assistance avec un rire un peu triste.<\/p>\n<p>Renaud n\u2019aurait pas voulu d\u2019un enterrement triste<br \/>\nAlors en tant que chef des patibulaires<br \/>\nQu\u2019on ouvre le coffre<br \/>\nPour que comme il y a 28 ans<br \/>\nLes enfants du camp Ste-Rose<br \/>\nSe jettent dans les smarties<br \/>\nMais apr\u00e8s mes fr\u00e8res patibulaires<\/p>\n<p>Ben lalalala<br \/>\nBen lalala<\/p>\n<p>Je ris de bon c\u0153ur moi aussi. Le souvenir du proc\u00e8s conduisant \u00e0 la surprise des smarties dans le coffre restait un moment si magique pour chacun de nous. Jos fit sauter le cadenas du coffre comme mon p\u00e8re jadis, d\u2019un coup de hache. Jos leva le couvercle.<\/p>\n<p>Je vis soudain dans le coffre, surgir au beau milieu des smarties une t\u00eate d\u2019homme \u00e0 barbe blanche Je reculai en criant d\u2019horreur pendant que tout le monde se roulait de rire. Et le fou dans le coffre qui n\u2019arr\u00eatait pas de crier<\/p>\n<p>VIVE LA PO\u00c9SIE VIVE LA PO\u00c9SIE<\/p>\n<p>J\u2019approche\u2026 je regarde\u2026.non Ah ben Barnak hurlai-je Renaud<\/p>\n<p>Je m\u2019approchai du coffre, l\u2019embrassant comme une folle pendant que Jos m\u2019accusait de sabotage ayant peur que je lui vole les premiers smarties. Quand je vis Clermont et les filles se tordre de rire elles aussi, je r\u00e9alisai \u00e0 quel point on s\u2019\u00e9tait pay\u00e9 ma t\u00eate. Et je me mis \u00e0 faire le tour de la salle, sautant d\u2019un lit \u00e0 l\u2019autre, criant comme une folle.<\/p>\n<p>\u00c7a se peut pas<br \/>\n\u00c7a se peut pas<br \/>\nVous \u00eates une gagne de\u2026<br \/>\nJ\u2019ai pay\u00e9 $20,000 pour qu\u2019on se paye ma t\u00eate<br \/>\nVous \u00eates une gagne de\u2026.<\/p>\n<p>Ben lalala<br \/>\nBen lalala<\/p>\n<p>Je donnais une gifle \u00e0 un, mordais l\u2019autre, sautais dans les bras du troisi\u00e8me, une vraie folle, incontr\u00f4lable. Et je finis par me rouler de rire et de pleurs en embrassant Renaud, puis en embrassant le coffre, puis le micro, puis les smarties un par un.<\/p>\n<p>Et Jos de crier<br \/>\nVive la po\u00e9sie<br \/>\nHip hip hip\u2026\u2026Hey Hip hip hip\u2026\u2026Hey<\/p>\n<p>Tout le monde se mit \u00e0 lancer des smarties, puis les plumes de taies d\u2019oreillers surgirent de partout. Et c\u2019est dans cette tourmente que je ne cessai d\u2019embrasser Renaud incapable de quitter sa bouche, ses l\u00e8vres, t\u00e2tant son corps de partout n\u2019arrivant pas \u00e0 croire qu\u2019il vive si po\u00e9tiquement en ces lieux et en moi.<\/p>\n<p>CAIA\u2026.cria Jos<br \/>\nBOUM\u2026r\u00e9pondit la salle<\/p>\n<p>Prenez une torche \u00e0 la sortie et tout le monde \u00e0 la plage.<\/p>\n<p>Tout le personnel du camp de l\u2019\u00e9poque nous attendait devant le bivouac allum\u00e9, Robert, l\u2019ex-directeur du camp en t\u00eate. Renaud mit un genou par terre.<\/p>\n<p>Princesse Miel<br \/>\nAcceptez-vous de m\u2019\u00e9pouser ?<\/p>\n<p>Aimez moi tout simplement<br \/>\nMon p\u00e8re m\u2019a de toute fa\u00e7on<br \/>\nMari\u00e9e \u00e0 votre po\u00e9sie depuis ma naissance.<\/p>\n<p>Il m\u2019entra\u00eena par la main. Nous nage\u00e2mes jusqu\u2019\u00e0 la roche sacr\u00e9e pendant que les chansonniers sortirent leur guitare. Autour du feu.<\/p>\n<p>Et Renaud qui n\u2019eut cesse de crier sa joie \u00e0 la lune, les deux mains en porte-voix :<\/p>\n<p>Vive la po\u00e9sie<br \/>\nOn a r\u00e9ussi<br \/>\nOn a r\u00e9ussi<\/p>\n<p>Et pendant que, couch\u00e9 sur le dos, il d\u00e9gustait ce moment de beaut\u00e9 vol\u00e9 \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9, je lui fis sauvagement l\u2019amour pour m\u2019engorger de lui. Puis, avant qu\u2019il ne dise mot, je sautai \u00e0 l\u2019eau et nageai sans regarder en arri\u00e8re. Rendue sur la plage, on se pressa de couvrir ma nudit\u00e9 d\u2019une couverture, \u00e9tant trop heureuse pour ressentir quelque besoin que ce soit de pudeur indue. Et je me mis \u00e0 crier \u00e0 r\u00e9p\u00e9tition.<\/p>\n<p>Renaud<br \/>\nJe ne pars pas pour Vancouver.<\/p>\n<p>Il sauta \u00e0 l\u2019eau et vint me rejoindre \u00e0 la nage, sans v\u00eatements lui non plus. Nous f\u00eat\u00e2mes toute la nuit dans la douceur des chansons du St-Vincent de l\u2019\u00e9poque, le simple \u00e9merveillement d\u2019\u00eatre encore vivants, amoureux , aussi nus qu\u2019Adam et Eve sur l\u2019\u00eele de l\u2019\u00e9ternit\u00e9 de l\u2019instant pr\u00e9sent avant qu\u2019un pommier n\u2019y soit install\u00e9\u2026 simple erreur d\u2019un paysagiste nomm\u00e9 Dieu.<\/p>\n<!-- AddThis Advanced Settings generic via filter on the_content --><!-- AddThis Share Buttons generic via filter on the_content -->","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;\u00eele de l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 de l&rsquo;instant pr\u00e9sent Quand nous v\u00eemes Clermont an arrivant aux barri\u00e8res de l\u2019a\u00e9roport de Dorval, les filles et moi dispar\u00fbmes dans ses bras. Nous pleurions les quatre sans honte. M\u00e9lange du bonheur de se revoir et d\u2019un pass\u00e9 commun dont nous ne poss\u00e9dions chacun et chacune qu\u2019une mince partie. Apr\u00e8s avoir d\u00e9pos\u00e9 [&hellip;]<!-- AddThis Advanced Settings generic via filter on wp_trim_excerpt --><!-- AddThis Share Buttons generic via filter on wp_trim_excerpt --><\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[26],"tags":[47,48,73,89,75,70,74,79,85,81,52,78,76,72,83,53,88,71,80,77,49,69,87,82,86,84,57],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/demers.qc.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/357"}],"collection":[{"href":"https:\/\/demers.qc.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/demers.qc.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/demers.qc.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/3"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/demers.qc.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=357"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/demers.qc.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/357\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":465,"href":"https:\/\/demers.qc.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/357\/revisions\/465"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/demers.qc.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=357"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/demers.qc.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=357"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/demers.qc.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=357"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}