{"id":354,"date":"2006-06-11T20:13:55","date_gmt":"2006-06-12T01:13:55","guid":{"rendered":"http:\/\/demers.qc.ca\/?p=354"},"modified":"2009-01-26T10:05:37","modified_gmt":"2009-01-26T15:05:37","slug":"chapitre-22-la-mort-de-renaud","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/demers.qc.ca\/?p=354","title":{"rendered":"Chapitre 22 &#8211; LA MORT DE RENAUD"},"content":{"rendered":"<p><b>L\u00eele de l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 de l&rsquo;instant pr\u00e9sent<\/b><\/p>\n<figure id=\"attachment_462\" aria-describedby=\"caption-attachment-462\" style=\"width: 112px\" class=\"wp-caption alignleft\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/demers.qc.ca\/wp-content\/uploads\/2006\/06\/rimbaud.jpg\" alt=\"Arthur Rimbaud\" title=\"rimbaud\" width=\"112\" height=\"115\" class=\"size-full wp-image-462\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-462\" class=\"wp-caption-text\">Arthur Rimbaud<\/figcaption><\/figure>\n<p>Cela me prit quelques ann\u00e9es avant d\u2019avoir la force de faire le m\u00e9nage dans les affaires de Jean. Nous avions un tel respect l\u2019un pour l\u2019autre que jamais il ne me serait venu \u00e0 l\u2019id\u00e9e de violer l\u2019intimit\u00e9 de son bureau de travail. Nous avions d\u2019ailleurs convenu, par eum\u00e9trie, que nos lieux d\u2019\u00e9criture r\u00e9ciproques serviraient de jardin secret, pour que l\u2019\u0153uvre \u00e0 \u00e9crire le soit sans censure de quelque nature que ce soit.<\/p>\n<p>Quelle ne fut pas ma surprise d\u2019y trouver une lettre de Renaud, dat\u00e9e de mai1991, soit trois mois apr\u00e8s la f\u00eate des chansonniers donn\u00e9e en l\u2019honneur des dix-huit ans de Nellie-Rose, \u00e0 laquelle le doux Clermont fut pr\u00e9sent.<\/p>\n<p>Mai 1991<br \/>\nCher bienfaiteur,<\/p>\n<p>Je me vois dans l\u2019obligation morale de mettre fin aux bienfaits de votre bont\u00e9. Vous et moi sommes les riches de cette terre. Il est facile de philosopher aux \u00eeles Marquises ou d\u2019avoir des brosses d\u2019\u00eatre et des attaques d\u2019\u00eatre dans une chambre vid\u00e9e de tout contenu quand on ne conna\u00eet pas la peur au ventre de millions d\u2019\u00eatres humains habitant sur cette terre, peur de ne pas savoir ce que l\u2019on va manger demain matin et si on sera encore vivant.<\/p>\n<p>Avoir de l\u2019argent ou devenir quelqu\u2019un nous transporte le plus incomp\u00e9tent des hommes au paradis de l\u2019insouciance. Faire le tour des tombes des magnifiques de ce monde ne donne peut-\u00eatre pour r\u00e9sultat que le p\u00e8lerinage de quelques illumin\u00e9s, aventuriers intellectuels ou touristes financi\u00e8rement d\u00e9sabus\u00e9s \u00e0 la recherche de quelques sensations bourgeoises comme doivent en \u00e9prouver ceux et celles qui participent aux croisi\u00e8res Gauguin aux \u00eeles Marquises, selon ce que m\u2019en a racont\u00e9 Clermont lors de votre passage chez vous.<\/p>\n<p>J\u2019ai utilis\u00e9 $32,515 pour faire le tour du monde \u00e0 marquer les tombes d\u2019un Ego sum pauper. Mon intention \u00e9tait noble. Tenter d\u2019attirer l\u2019attention sur le fait que certains grands hommes avaient v\u00e9cu la m\u00eame exp\u00e9rience de l\u2019\u00e9ternit\u00e9 de l\u2019instant pr\u00e9sent. J\u2019avoue que la d\u00e9couverte r\u00e9cente, et cela tout \u00e0 fait par hasard, de l\u2019\u0153uvre de Krishnamurti, m\u2019a sid\u00e9r\u00e9. Voil\u00e0 un philosophe., probablement le plus grand du vingti\u00e8me si\u00e8cle, dont les \u00e9crits ne contiennent aucun sophisme et qui d\u00e9crit avec une chirurgie de l\u2019esprit in\u00e9galable tous les ph\u00e9nom\u00e8nes qui sont miens depuis ma naissance. Ses carnets comme ses dialogues avec Niels Bohr, (physicien quantique universellement reconnu) sont d\u2019une telle pr\u00e9cision intellectuelle que toute recherche pass\u00e9e de ma part m\u2019appara\u00eet maintenant comme de l\u2019empirisme de bas \u00e9tage.<\/p>\n<p>Je suis triste de penser que j\u2019aurais pu le rencontrer avant sa mort, survenue il y a deux ans, celui-ci ayant tent\u00e9 de transmettre son exp\u00e9rience de l\u2019instant pr\u00e9sent en fondant des \u00e9coles et n\u2019ayant pas rencontr\u00e9 ni form\u00e9 une seule personne vivant ce qu\u2019il exp\u00e9rimentait quotidiennement. Il en mourut d\u2019ailleurs afflig\u00e9 d\u2019une immense tristesse.<\/p>\n<p>Je me suis trouv\u00e9 ridicule avec cette histoire de voyage d\u2019une tombe \u00e0 l\u2019autre.<\/p>\n<p>Alors pour d\u00e9couvrir la nature intrins\u00e8que de l\u2019instant pr\u00e9sent, je m\u2019emmurai en moi-m\u00eame pendant trois mois, ayant utilis\u00e9 pour se faire $438.00 de votre argent.<\/p>\n<p>Il y avait un divan, un lit, un douteux frigo et une salle de bain. J\u2019exigeai que l\u2019on vid\u00e2t la pi\u00e8ce, ne gardant que le strict n\u00e9cessaire, soit mon sac de couchage et un oreiller. J\u2019empilai sur le mur du fond des conserves et des biscuits de fa\u00e7on \u00e0 ne pas avoir \u00e0 sortir avant trois mois, vivant dans la plus stricte noirceur,. Je me couchai et ne bougeai plus, ou si peu.<\/p>\n<p>Je ne savais pas ce que serait la vie sans t\u00e9l\u00e9vision, radio, automobile, t\u00e9l\u00e9phone, interactions sociales, sc\u00e8ne, public, chansons, folie de vivre, \u00e9tourdissements, vertiges, fascination, d\u00e9sirs, pulsion, compulsion, propulsion\u2026. Mais je savais qu\u2019il existait des brosses d\u2019\u00eatre et des attaques d\u2019\u00eatre me transportant dans une immobilit\u00e9 \u00e0 ce point passionnante que toute agitation de la vie humaine en milieu urbain autant qu\u2019\u00e0 la campagne finissait par agresser le bonheur de vivre telle une pure science-fiction, comme si j\u2019avais \u00e9t\u00e9 plong\u00e9 dans un nid de fourmis, Gulliver au pays des inaudibles.<\/p>\n<p>Je cherchais le canyon de la fissure du temps comme jadis on dut chercher la route des Indes ou celle des \u00e9pices. J\u2019aurais pu me contenter de brosses d\u2019\u00eatre et d\u2019attaques d\u2019\u00eatre, si naturelles telle une chute d\u2019eau bruisselant la for\u00eat dans l\u2019\u00eele de l\u2019\u00e9ternit\u00e9 de l\u2019instant pr\u00e9sent et y mourir d\u2019abondance. Mais je ne pouvais accepter au plus profond de mon \u00eatre que les hommes et les femmes de ce monde n\u2019aient point au moins le choix d\u2019y avoir acc\u00e8s, partageant ironiquement la souffrance intellectuelle de Krishnamurti.<\/p>\n<p>Le probl\u00e8me c\u2019est que les brosses d\u2019\u00eatre longues et vaporeuses et les attaques d\u2019\u00eatre fulgurantes ont \u00e9t\u00e9 presque en \u00e9tat de permanence durant ces trois mois. je ne pouvais pas partir de l\u2019\u00eele pour aller \u00e0 l\u2019homme mais l\u2019inverse, de l\u2019homme pour aller \u00e0 l\u2019\u00eele lorsque l\u2019\u00eatre s\u2019est retir\u00e9 de moi ou que moi je me suis retir\u00e9 de lui.. Mais il semble que je ne peux me retirer de lui par ma simple volont\u00e9. Que tout cela est myst\u00e9rieux.<\/p>\n<p>De voir aussi que la folle du logis peut gambader \u00e0 son aise parce que \u00e7a n\u2019atteint jamais le cerveau me stup\u00e9fie. Finalement, la folle va se coucher d\u2019elle-m\u00eame, par ennui de n\u2019affoler personne. Et le corps devient d\u2019une telle beaut\u00e9 \u00e9nerg\u00e9tique presque permanente que mon esprit assiste impuissant \u00e0 cet esth\u00e9tisme cosmique. Le r\u00eave ayant une fonction mineure, simple r\u00e9gulateur entre les besoins physiques comme avoir raisonnablement chaud ou froid ou aller \u00e0 la toilette. Suis sur une brosse d\u2018\u00eatre, je crois. Trop endormi de b\u00e9atitude pour voir la diff\u00e9rence. C\u2019est encore l\u00e0 en permanence que je dorme ou que je sois \u00e9veill\u00e9.<\/p>\n<p>Mais qu\u2019en est-il lorsque tu meurs de faim, lorsque le filet de s\u00e9curit\u00e9 \u00e9conomique dispara\u00eet sous ta respiration ?<\/p>\n<p>Je vous enverrai \u00e0 l\u2019occasion quelques lettres dont la publication sous forme d\u2019articles, parviendra, j\u2019esp\u00e8re, \u00e0 vous d\u00e9dommager. On ne d\u00e9couvre rien d\u2019essentiel en agissant comme je l\u2019ai fait. Veiller mettre le tout sur le compte de la na\u00efvet\u00e9 plut\u00f4t que sur celui du raisonnement calcul\u00e9. On peut \u00eatre int\u00e8gre d\u2019intention tout en \u00e9tant maladroit d\u2019action.<\/p>\n<p>Le voyageur quantique<\/p>\n<p>Pourquoi Jean m\u2019avait-il cach\u00e9 l\u2019existence de cette lettre ?<\/p>\n<p>L\u2019an 2000 \u00e9tait arriv\u00e9 plus vite que pr\u00e9vu. Le temps ne prend-il pas de la vitesse quand on avance en \u00e2ge ? Nous n\u2019\u00e9tions maintenant plus que deux. Les filles vivaient en Suisse, revenant uniquement pour les vacances d\u2019\u00e9t\u00e9. Frannie avait elle aussi \u00e9pous\u00e9 un universitaire europ\u00e9en. Alors, G\u00e9rard et moi avions resserr\u00e9 nos liens d\u2019amiti\u00e9 en attendant le jour o\u00f9 les enfants et les petits-enfants viendraient \u00e9merveiller nos journ\u00e9es. C\u2019est dans le bain des philosophes que je lus les \u00e9crits de Renaud \u00e0 mon ami aveugle.<\/p>\n<p>Jean t\u2019avait parl\u00e9,<br \/>\nde cette lettre<br \/>\nDemandai-je ?<\/p>\n<p>Oui,<br \/>\nIl se sentait affaibli<br \/>\nEt se doutait qu\u2019il \u00e9tait victime de cancer.<br \/>\nIl ne voulait pas aller voir un m\u00e9decin<br \/>\nIl avait peur que tu l\u2019abandonnes<br \/>\nTu sais, la jalousie<br \/>\nQuand \u00e7a arrive occasionnellement<br \/>\nDans une vie<br \/>\nCe n\u2019est parfois que la cons\u00e9quence de la maladie<br \/>\nQui progresse.<\/p>\n<p>Et nous n\u2019en d\u00eemes pas plus. Quand l\u2019an 2000 arriva, il y eut un \u00e9norme feu d\u2019artifice, au-dessus d\u2019Atuona. Nous \u00e9tions tous r\u00e9unis : Frannie et son nouveau copain l\u2019informaticien Vivier, Nellie-Rose et Philippe, Socrate \u00e2g\u00e9 maintenant de sept ans, l\u2019\u00e2ge de raison. Et G\u00e9rard, le fid\u00e8le ami de la famille qui dit soudain .<\/p>\n<p>Tu sais qu\u2019on raconterait \u00e0 des Qu\u00e9b\u00e9cois<br \/>\nComment on vit ce passage \u00e0 l\u2019an 2000<br \/>\nAux \u00eeles Marquises<\/p>\n<p>Et personne ne nous croirait.<\/p>\n<p>La vie est si \u00e9trange G\u00e9rard<br \/>\nMon p\u00e8re eut une enfance si pauvre<br \/>\nQue sa m\u00e8re veillait autour de ses enfants<br \/>\nLa nuit, l\u2019hiver, autour du po\u00eale \u00e0 bois<br \/>\nPour que personne ne tombe malade<br \/>\nD\u2019hypothermie<br \/>\nEt lui est mort au soleil<br \/>\nApr\u00e8s avoir f\u00eat\u00e9 la vie<br \/>\ndans le bain des philosophes.<\/p>\n<p>La vie c\u2019est comme un feu d\u2019artifice, Marie<br \/>\nOn ne sait jamais le dessin que \u00e7a va faire dans le ciel<br \/>\nSuite \u00e0 l\u2019explosion.<br \/>\nMais quand on est aveugle,<br \/>\non apprend \u00e0 deviner<\/p>\n<p>tu veux dire\u2026fis-je ?<\/p>\n<p>ton amour pour Renaud a explos\u00e9 jadis dans ta chair<br \/>\net le dessin ne s\u2019est jamais effac\u00e9 non ?<\/p>\n<p>non, r\u00e9pondis-je apr\u00e8s une pause soutenue<br \/>\nm\u00eame que certains soirs<br \/>\nla lune me refait le m\u00eame dessin<br \/>\nqu\u2019une certaine nuit au camp Ste-Rose<\/p>\n<p>et dans mes r\u00eaves, parfois, c\u2019est pire<br \/>\nJe me retrouve avec lui sur la roche sacr\u00e9e<br \/>\nEt je reste l\u00e0<br \/>\nPlut\u00f4t que de m\u2019enfuir comme une fascinante<br \/>\nVers Vancouver.<\/p>\n<p>Pourquoi tu ne pars pas \u00e0 sa recherche<br \/>\nFit G\u00e9rard d\u2019un rire coquin ?<\/p>\n<p>Le rendez-vous 15 ao\u00fbt 2001<br \/>\nau camp Ste-Rose s\u2019en vient non ?<br \/>\n\u00c7a fait moins mal que de tenter de ressusciter<br \/>\nPar obstination<\/p>\n<p>Un amour de jeunesse<br \/>\nQui n\u2019\u00e9prouve peut-\u00eatre plus rien pour toi<br \/>\nDepuis bien des lunes.<\/p>\n<p>Les enfants repartirent et revinrent pour l\u2019\u00e9t\u00e9. J\u2019appr\u00e9ciai particuli\u00e8rement nos concerts du dimanche soir sous le gazebo, d\u2019autant plus que G\u00e9rard avait maintenant une femme dans sa vie. Il l\u2019avait rencontr\u00e9e \u00e0 son piano-bar. \u00c0 vrai dire, elle et son mari y venaient toutes les semaines. Puis celui-ci \u00e9tant d\u00e9c\u00e9d\u00e9, il avait \u00e9t\u00e9 l\u00e0 pour elle. Elle fut jadis pianiste de concert. C\u2019est ainsi que, de duo en duo, ils en vinrent \u00e0 se compl\u00e9ter, elle, lui d\u00e9chiffrant des partitions de Bach et lui les apprenant \u00e0 l\u2019oreille.<\/p>\n<p>D\u2019\u00eatre entour\u00e9e de ces couples me rendit l\u2019esp\u00e9rance du camp Ste-Rose encore plus vive. La vie avait \u00e9t\u00e9 magnifique pour moi, le serait-elle encore ? Septembre arriva. J\u2019avais un calendrier o\u00f9 je biffais les mois avec des papillons dans le ventre. Il restait maintenant moins d\u2019un an.<\/p>\n<p>C\u2019est alors qu\u2019une lettre arriva au nom de Monsieur Jean de Larousse. C\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re depuis plus de deux ans, et le c\u0153ur me d\u00e9battit lorsque je vis qu\u2019elle venait de Renaud.<\/p>\n<p>13 septembre, 2000<\/p>\n<p>Cher bienfaiteur,<br \/>\nPardonnez ces neuf ans<br \/>\nSans vous donner de nouvelles.<\/p>\n<p>D\u2019abord merci pour ce temps o\u00f9 je pus faire mes recherches intellectuelles gr\u00e2ce \u00e0 votre aide g\u00e9n\u00e9reuse. Les ann\u00e9es qui suivirent me conduisirent myst\u00e9rieusement en dehors des sentiers de la pure recherche. J\u2019avais \u00e9mis comme hypoth\u00e8se de travail qu\u2019une brosse d\u2019\u00eatre \u00e9tait finalement le fait d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 bourgeoise o\u00f9 l\u2019on n\u2019avait pas vraiment \u00e0 se battre pour manger. Alors, j\u2019osai aller plus loin.<\/p>\n<p>Me transformer en clochard dans les rues des soci\u00e9t\u00e9s industrielles au Canada ou en Europe, reste encore une exp\u00e9rience o\u00f9 il existe une chance de tricher au niveau existentiel. Je cherchais la texture intrins\u00e8que de l\u2019instant pr\u00e9sent en me d\u00e9pouillant le plus possible m\u00eame d\u2019un lieu pour dormir. \u00c0 l\u2019automne1996, je d\u00e9cidai d\u2019aller plus loin : me d\u00e9poss\u00e9der et d\u2019un lieu g\u00e9ographique connu et d\u2019une langue.<\/p>\n<p>Je ne conservai qu\u2019une guitare de fortune, seul lien hyperbolique entre le pass\u00e9 du caf\u00e9 St-Vincent et mon rendez-vous avec la condition humaine dans ce qu\u2019elle a de plus inhospitali\u00e8re. Et une nouvelle compagne de voyage apparu avec la faim, elle s\u2019appelait la peur au ventre. J\u2019avais choisi sur la carte la Yougoslavie, un territoire autonome dont je savais par les lectures qu\u2019il faisait partie de la Serbie. J\u2019adorais le nom de la capitale : Pristina. Mon passeport canadien et mes visas \u00e9tant en ordre, gr\u00e2ce \u00e0 une aide financi\u00e8re de Clermont, je voyageai sur le pouce. Incroyable comme une guitare peut devenir un symbole international et en m\u00eame temps une cible parfaite pour ceux qui n\u2019ont plus rien \u00e0 perdre tellement l\u2019estomac leur fait mal. Et toujours ces brosses d\u2019\u00eatre qui parfois s\u2019accentuaient. Comment cela \u00e9tait-il possible dans de pareilles circonstances ?<\/p>\n<p>Je m\u2019\u00e9tais fix\u00e9 comme objectif, une fois \u00e0 Pristina, de m\u2019enfoncer dans les campagnes, juste pour voir si mes brosses d\u2019\u00eatre ou attaques d\u2019\u00eatres tiendraient le coup lorsque tu te retrouves au plus bas de l\u2019\u00e9chelle sociale, sans r\u00e9elle possibilit\u00e9 de remonter et cela au risque de ta vie.<\/p>\n<p>Pristina \u00e9tant une ville de cinquante mille habitants, je n\u2019y restai que le temps d\u2019y passer l\u2019hiver, dormant avec les plus d\u00e9munis des d\u00e9munis dans des abris de fortune. Nous ne d\u00fbmes notre survie qu\u2019aux organisations religieuses sur place. Puis je m\u2019enfon\u00e7ai \u00e0 travers les routes de montagne, d\u2019un pouce \u00e0 l\u2019autre, demandant l\u2019hospitalit\u00e9 que les plus pauvres m\u2019offrirent d\u2019ailleurs avec chaleur et humilit\u00e9. Le 5 mars 1998, j\u2019\u00e9tais dans le village de Prekaz, quand les Serbes attaqu\u00e8rent . Je fus bless\u00e9 d\u2019une balle et ne fus sauv\u00e9 que par l\u2019intervention d\u2019un groupe d\u2019adolescents qui le firent au risque de leur vie.<\/p>\n<p>Je dus encore une fois ma survie \u00e0 la solidarit\u00e9 d\u2019inconnus, rendus charitables par leur implication religieuse dans leur communaut\u00e9. Ils furent les seuls \u00e0 voir en moi un \u00eatre humain, alors que j\u2019avais les deux pieds dans la mis\u00e8re. Ils m\u2019entra\u00een\u00e8rent avec eux dans la horde des r\u00e9fugi\u00e9s fuyant la guerre. Nous f\u00fbmes accueillis dans les camps de survie de l\u2019arm\u00e9e, dispers\u00e9s les uns des autres et je fus finalement rapatri\u00e9 au Canada. Et durant tout ce temps, les ph\u00e9nom\u00e8nes eurent lieu, quoiqu\u2019\u00e0 une fr\u00e9quence plus espac\u00e9e.<\/p>\n<p>Je n\u2019ai pas vraiment le go\u00fbt d\u2019en conter plus. Trop d\u2019images d\u2019enfants tu\u00e9s. On m\u2019a d\u00e9j\u00e0 racont\u00e9 que les v\u00e9t\u00e9rans de la deuxi\u00e8me Guerre mondiale, une fois revenus chez eux, hurlent la nuit dans leur sommeil parce que les horreurs v\u00e9cues sont impr\u00e9gn\u00e9es \u00e0 jamais dans la m\u00e9moire de leur chair.<\/p>\n<p>Qui est-on quand on n\u2019est plus personne ? Quelqu\u2019un qui a besoin non pas de piti\u00e9, cet ar\u00f4me que l\u2019on trouve parfois dans le don condescendant des biens nantis, non pas de compassion, cet \u00e9tat d\u2019\u00e9quanimit\u00e9 que l\u2019on d\u00e9c\u00e8le dans l\u2019armature spirituelle des biens pensants, mais simplement d\u2019empathie. Une attitude gratuite, \u00e9galitaire et solidaire, si infime soit-elle.<\/p>\n<p>Je reste aujourd\u2019hui avec la honte d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 finalement quelqu\u2019un \u00e0 cause d\u2019un simple passeport canadien. Que sont devenus ceux qui me redonn\u00e8rent une dignit\u00e9 alors que je fr\u00f4lais la mort comme un animal ?<\/p>\n<p>On revient chez soi. Quelqu\u2019un se souvient de toi comme chanteur dans le Vieux Montr\u00e9al. On t\u2019offre de chanter l\u2019\u00e9t\u00e9 dans un th\u00e9\u00e2tre, o\u00f9 tu peux cacher ta fragilit\u00e9 dans une cage coll\u00e9e au plafond et t\u2019apercevoir que tu es enfin rendu au bout du chemin, celui o\u00f9 toute r\u00e9ponse au sens de l\u2019existence est \u00e9vacu\u00e9e. Ne reste que les questions les plus universelles : D\u2019o\u00f9 viens-tu ? qui es-tu ? o\u00f9 vas-tu ?<\/p>\n<p>Un ami chansonnier m\u2019h\u00e9bergea gratuitement dans sa maison \u00e0 Val-David, comme il l\u2019avait fait \u00e0 plusieurs reprises dans le pass\u00e9, ce qui m\u2019avait permis de construire un chemin de pierre jusqu\u2019en dessous de la sc\u00e8ne du th\u00e9\u00e2tre de la Butte \u00e0 Mathieu o\u00f9 j\u2019esp\u00e8re que mes cendres reposent un jour. J\u2019ai encore des brosses d\u2019\u00eatre et des attaques d\u2019\u00eatre et les questions restent les m\u00eames que celles pos\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e9gard de ma propre existence : D\u2019o\u00f9 viennent-elles ? que sont-elles ? O\u00f9 m\u2019am\u00e8nent-t-elles ? Et surtout que valent-elles puisque les quatre cinqui\u00e8mes de l\u2019humanit\u00e9 n\u2019ont pas le minimum pour sauver de la mort pr\u00e9matur\u00e9e leurs propres enfants ?<\/p>\n<p>L\u2019automne venant d\u2019arriver, je pars dor\u00e9navant \u00e0 la d\u00e9couverte de la route des po\u00e8tes : Villon, Ruthebeuf, Ronsard, Verlaine, Rimbaud, Malharm\u00e9, Nelligan, Pr\u00e9vert. Cela convient mieux \u00e0 mon \u00e2ge et \u00e0 ma condition, ceux-ci n\u2019ayant pas tent\u00e9 de saisir le monde par l\u2019intelligence, mais de le vivre simplement comme jadis les enfants du camp Ste-Rose gambadant dans les prairies de l\u2019\u00eatre, se moquant des questions universelles qui ne sont que l\u2019\u00e9cho de la fra\u00eecheur du vent dans les chevelures enfantines folles et heureuses.<\/p>\n<p>Avec pour voile l\u2019empathie \u00e9galitaire-solidaire,<br \/>\nEt pour bateau la honte de l\u2019impuissance.<br \/>\nJ\u2019accosterai au pays de Rimbaud<br \/>\nEt d\u00e9barquerai \u00e0 bon port<br \/>\npour y marcher et m\u2019y ressourcer<\/p>\n<p>SENSATION DE RIMBAUD<\/p>\n<p>Par les soirs bleus d\u2019\u00e9t\u00e9<br \/>\nJ\u2019irai dans les sentiers<br \/>\nLigot\u00e9 par les bl\u00e9s<br \/>\nFouler l\u2019herbe menue<\/p>\n<p>R\u00eaveur j\u2019en sentirai<br \/>\nLa fra\u00eecheur \u00e0 mes pieds<br \/>\nJe laisserai le vent<br \/>\nBaigner ma t\u00eate nue<\/p>\n<p>Je ne parlerai pas<br \/>\nJe ne penserai rien<br \/>\nEt l\u2019amour infini<br \/>\nMe montera dans l\u2019\u00e2me<\/p>\n<p>Et j\u2019irai loin tr\u00e8s loin<br \/>\nBien loin comme un boh\u00e9mien<br \/>\nPar la nature<br \/>\nHeureux comme avec une femme<br \/>\nPar la nature<br \/>\nHeureux comme une femme<\/p>\n<p>Le voyageur inconnu<br \/>\nAntique, si antique<br \/>\nDans son jadis quantique.<\/p>\n<p>Au mois de janvier 2001, je re\u00e7us une lettre de Jos Leroux. Il d\u00e9sirait faire une surprise \u00e0 Renaud et avait commenc\u00e9 \u00e0 faire des recherches pour r\u00e9unir tous les acteurs du St-Vincent et du camp Se-Rose de jadis. Il me demanda dans quelle mesure j\u2019accepterais de participer au financement.<\/p>\n<p>Cher Jos,<\/p>\n<p>Je finance tout. Serait-il possible de venir avec ton \u00e9pouse aux Marquises. J\u2019ai conserv\u00e9 dans un journal \u00e9crit plus ou moins au jour le jour toute la chronologie de l\u2019\u00e9poque. Peut-\u00eatre qu\u2019ensemble, on pourrait rassembler nos souvenirs pour que le pass\u00e9 rejaillisse dans toute sa beaut\u00e9. Clermont serait le bienvenu tu sais, si t\u2019arrives \u00e0 mettre la main dessus entre deux escales. Je suis tout excit\u00e9e \u00e0 l\u2019id\u00e9e de cette f\u00eate-souvenir.<\/p>\n<p>P.-S.<\/p>\n<p>quand Clermont et toi viendrez<br \/>\npourriez-vous apporter tout papier photo<br \/>\narchives permettant de compl\u00e9ter<br \/>\nma documentation sur ce camp Ste-Rose<br \/>\nafin de lui remettre,<br \/>\nen reconnaissance pour la po\u00e9sie qu\u2019il nous a fait vivre,<br \/>\nun manuscrit racontant cet \u00e9t\u00e9 73 qui nous unit depuis<br \/>\n\u00e0 travers temps et espace.<\/p>\n<p>Marie<br \/>\nMiel pour les enfants.<\/p>\n<p>H\u00e9las, ni Jos ni Clermont ne purent venir aux Marquises.<\/p>\n<p>Avant de repartir sur la route, Renaud avait laiss\u00e9 au petit gros des patibulaires de l\u2019\u00e9poque son journal \u00e9crit durant son \u00e9t\u00e9 au th\u00e9\u00e2tre le patriote, ainsi que d\u2019autres intimit\u00e9s. Jos m\u2019en envoya des photocopies, me demandant discr\u00e9tion totale puisqu\u2019il brisait ainsi le sceau de la confidentialit\u00e9 et qu\u2019il ne se sentait pas tr\u00e8s bien l\u00e0-dedans. Je commen\u00e7ai donc mon livre par ce paragraphe tir\u00e9 de ses \u00e9crits sur lui-m\u00eame \u00e0 la troisi\u00e8me personne qui n\u2019eut de cesse de m\u2019intriguer, \u00e0 un point tel que je le remis en t\u00eate de plusieurs chapitres, y pressentant beaucoup plus des hi\u00e9roglyphes \u00e0 d\u00e9coder que la description vaniteuse de sa personne humaine. Comme si le fait d\u2019habiter l\u2019\u00eele de l\u2019\u00e9ternit\u00e9 de l\u2019instant pr\u00e9sent transformait n\u2019importe qui vivant cela en un tel \u00e9tat comme ses mots tentent de le d\u00e9crire dans son journal.<\/p>\n<p>Il s\u2019abreuvait depuis toujours aux frissons de l\u2019\u00e9ternit\u00e9.<br \/>\nCela lui semblait si naturel qu\u2019il n\u2019avait jamais pu comprendre<br \/>\ncomment il se faisait que les humains puissent souffrir.<br \/>\nSon corps de 51 ans lui avait toujours paru sous la forme de la jeunesse \u00e9ternelle.<br \/>\nLa puret\u00e9 de l\u2019\u00e2me, la sensation continuelle de flotter deux pieds au-dessus du sol,<br \/>\nle rythme lent, amoureux, \u00e9tonn\u00e9, charm\u00e9. La sensation de ne rien peser,<br \/>\nde se fondre dans le tout avec ravissement, de saisir dans ses mains<br \/>\nl\u2019air comme des milliers de p\u00e9pites d\u2019or.<br \/>\n\u00c9tait-il artiste, po\u00e8te de la vie, amant de l\u2019\u00eatre ou<br \/>\nson enfant naissant encore aux langes ?<\/p>\n<p>Enfin l\u2019\u00e9t\u00e9 2001 arriva. Je n\u2019eus besoin que de mes filles et mes filles n\u2019eurent besoin que de moi. Je ne sais trop comment expliquer. Je me sentais comme une voyageuse d\u00e9barquant du train du devenir fou parce qu\u2019elle r\u00e9alise soudainement qu\u2019il ne s\u2019arr\u00eatera que rendu \u00e0 la destination finale, PLACE DE LA MORT. Quand elles descendirent de l\u2019avion, Philippe retenant \u00e0 son bras le petit Socrate, mes filles et moi ne p\u00fbmes nous retenir de courir en direction l\u2019une de l\u2019autre. Et cette euphorie de jouer nos vies en harmonie ne nous quitta pas d\u2019une journ\u00e9e \u00e0 l\u2019autre sous le vent des Marquises. Qu\u2019est-ce que le temps ? Il arrive qu\u2019il parte en vacances.<\/p>\n<p>Chaque matin au r\u00e9veil, Nellie-Rose m\u2019amenait une fleur du jardin en disant :<\/p>\n<p>Joyeux anniversaire maman.<br \/>\nIl ne reste que cinquante jours<br \/>\nAvant le quinze ao\u00fbt<\/p>\n<p>Il n\u2019en reste que quarante-neuf maman\u2026<\/p>\n<p>Il n\u2019en reste que quarante-huit maman\u2026<\/p>\n<p>Qu\u2019est-ce que le temps ? Il arrive qu\u2019il revienne de vacances.<\/p>\n<p>Certains matins, je retrouvais mes vingt ans. Il me semblait \u00eatre chez mon p\u00e8re en lui disant :<\/p>\n<p>Papa, depuis hier soir, je me meurs enfin d\u2019amour.<\/p>\n<p>Je me rappelais sa mani\u00e8re dont il m\u00e2chouillait le manche de sa pipe qu\u2019il retenait des larmes de joie. Il aurait voulu me poser mille questions, mais\u2026. On n\u2019arrose pas d\u2019eau fra\u00eeche une fleur qui a besoin de soleil pour ass\u00e9cher ses craintes. J\u2019ajoutai&#8230;<\/p>\n<p>Cet amour me fait souffrir<br \/>\nVous devez bien vous en douter<br \/>\nY a des douleurs qui se racontent mal<br \/>\nJ\u2019ai trop de passions bouillant au-dedans de moi<br \/>\nPour que je me sente bien de les vivre \u00e0 la maison<br \/>\nJ\u2019aimerais me louer un petit meubl\u00e9 demain<br \/>\nSi vous n\u2019y voyez pas d\u2019inconv\u00e9nient.<\/p>\n<p>Puis, il suffisait que je regarde ce visage un peu fl\u00e9tri dans le miroir pour que je reperde confiance en moi. Sans doute une plus jeune \u00e9tait-elle tomb\u00e9e sous le charme du vieux sage qu\u2019il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 \u00e0 l\u2019\u00e9poque sous ses airs d\u2019indien flottant d\u2019un calumet de paix \u00e0 un autre.<\/p>\n<p>Un soir, G\u00e9rard et les filles jou\u00e8rent de la musique et je dansai pieds nus. Qu\u2019est-ce que le temps pour que je le danse ainsi, le fuyant d\u2019une gambade, le harcelant d\u2019un entre jambes, le s\u00e9duisant d\u2019une courbade, le remerciant pour ses bravades ? C\u2019est ainsi que Frannie au violon, Nellie-Rose \u00e0 la fl\u00fbte et moi aux pieds tam-tam, Au c\u0153ur fem-fem, tent\u00e2mes de s\u00e9duire l\u2019inaccessible.<\/p>\n<p>Mais on ne provoque pas le temps par la danse, car \u00e0 son tour il commence \u00e0 danser autour de vous, autour de vous, vautour de vous, vautour de vous, autour de vous, vautour.<\/p>\n<p>Le 3 ao\u00fbt 2001, je re\u00e7us une lettre de la communaut\u00e9 o\u00f9 travaillait jadis mon p\u00e8re.<\/p>\n<p>Ch\u00e8re Madame ,<\/p>\n<p>Un homme qui vous a beaucoup aim\u00e9<br \/>\nEt qui a bien connu votre p\u00e8re<br \/>\nEst d\u00e9c\u00e9d\u00e9 chez nous, durant son sommeil<br \/>\nAlors qu\u2019il vivait une retraite ferm\u00e9e.<br \/>\nSes cendres ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9pos\u00e9es<br \/>\nSelon sa volont\u00e9,<br \/>\nDans une urne, qui repose<br \/>\nChez nous<br \/>\nAu couvent des s\u0153urs grises<br \/>\nOn m\u2019a confi\u00e9 la lourde t\u00e2che<br \/>\nDe vous le communiquer<br \/>\nPuisque selon son testament<br \/>\nVous ne devriez \u00eatre avertie<br \/>\nQu\u2019une semaine apr\u00e8s le fait<\/p>\n<p>S\u0153ur H\u00e9l\u00e8ne<\/p>\n<p>Jos m\u2019appela le soir m\u00eame. Tout avait \u00e9t\u00e9 annul\u00e9. La f\u00eate du camp Ste-Rose n\u2019aurait pas lieu. Par contre, il y aurait une messe chant\u00e9e par les chansonniers le 16 ao\u00fbt au matin, \u00e0 l\u2019\u00e9glise Bonsecours, l\u00e0 o\u00f9 le po\u00e8te Paul Gouin avait \u00e9t\u00e9 jadis accompagn\u00e9 dans son d\u00e9part vers l\u2019au-del\u00e0.<\/p>\n<p>\u00ab Un homme qui vous a beaucoup aim\u00e9 \u00bb<\/p>\n<p>Nonnnnnnnnn<\/p>\n<p>Et je m\u2019enfermai dans une prison de souffrance. Aucun cri, aucune larme, que la chute d\u2019un corps dans un ravin, sans fin, d\u00e9j\u00e0 mort au milieu de nulle part.<\/p>\n<p>Nous \u00e9tions le treize ao\u00fbt. J\u2019\u00e9tais atterr\u00e9e. Deux jours avant le rendez-vous de ma vie.<\/p>\n<p>Nellie-Rose revint dans ma chambre avec trois sacs \u00e0 dos.<\/p>\n<p>Maman ne dis pas un mot<br \/>\nFrannie et moi on part avec toi \u00e0 Montr\u00e9al.<\/p>\n<p>Et nous prime l\u2019avion. Toutes les trois.<\/p>\n<p>\u00ab Un homme qui vous a beaucoup aim\u00e9e \u00bb Cette phrase tournoyait dans ma t\u00eate, plongeant tout \u00e0 coup dans le lac de mon c\u0153ur, pour nager par mes sens allum\u00e9s d\u2019un pass\u00e9 jaillissant comme on jaillit parfois lorsqu\u2019on d\u00e9couvre au pourtour d\u2019un sentier de for\u00eat une source pure conduisant \u00e0 une chute, comme la chevelure d\u2019une jeune fille heureuse m\u00e8ne \u00e0 la chute de ses reins.<\/p>\n<p>\u00ab Un homme qui vous a beaucoup aim\u00e9e \u00bb<\/p>\n<p>Il avait fallu en plus que j\u2019\u00e9crive le livre de nos amours, lui po\u00e8te perdu dans les folies de sa passion de donner aux autres la beaut\u00e9 qui l\u2019habitait, moi fascinante \u00e9gar\u00e9e dans le r\u00f4le qu\u2019il m\u2019avait dessin\u00e9 dans le tableau de vie de ses r\u00eaves. Parfois, jadis, quand on lui demandait comment il allait, il r\u00e9pondait.<\/p>\n<p>Oh \u00e7a va bien, j\u2019habite ma lune.<\/p>\n<p>Et l\u2019avion glissait dans le ciel en saluant sa lune.<br \/>\nComme je m\u2019\u00e9tendis en sa mort<br \/>\nPour enfin pleurer ma vie<br \/>\nChacune de mes filles<br \/>\nM\u2019accompagnant de leurs mains<br \/>\nPlong\u00e9es dans les miennes et mes sentiments.<\/p>\n<!-- AddThis Advanced Settings generic via filter on the_content --><!-- AddThis Share Buttons generic via filter on the_content -->","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u00eele de l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 de l&rsquo;instant pr\u00e9sent Cela me prit quelques ann\u00e9es avant d\u2019avoir la force de faire le m\u00e9nage dans les affaires de Jean. Nous avions un tel respect l\u2019un pour l\u2019autre que jamais il ne me serait venu \u00e0 l\u2019id\u00e9e de violer l\u2019intimit\u00e9 de son bureau de travail. 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