{"id":351,"date":"2006-06-07T20:24:49","date_gmt":"2006-06-08T01:24:49","guid":{"rendered":"http:\/\/demers.qc.ca\/?p=351"},"modified":"2009-01-26T10:04:27","modified_gmt":"2009-01-26T15:04:27","slug":"chapitre-21-chronique-des-pas-dans-le-sable-perdus","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/demers.qc.ca\/?p=351","title":{"rendered":"Chapitre 21 &#8211;  CHRONIQUE DES PAS DANS LE SABLE PERDUS"},"content":{"rendered":"<p><b>L\u00eele de l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 de l&rsquo;instant pr\u00e9sent<\/b><\/p>\n<figure id=\"attachment_460\" aria-describedby=\"caption-attachment-460\" style=\"width: 109px\" class=\"wp-caption alignleft\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/demers.qc.ca\/wp-content\/uploads\/2006\/06\/spinoza.jpg\" alt=\"Spinoza\" title=\"spinoza\" width=\"109\" height=\"150\" class=\"size-full wp-image-460\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-460\" class=\"wp-caption-text\">Spinoza<\/figcaption><\/figure>\n<p>Chapitre 21<\/p>\n<p>En guise de cadeau de remerciement pour l\u2019accueil magnifique qu\u2019il avait v\u00e9cu, Clermont me remit le manuscrit d\u2019une chanson de Renaud, qu\u2019il gardait pr\u00e9cieusement dans son portefeuille, consid\u00e9rant que l\u2019amiti\u00e9 \u00e9ternelle que je lui portais, m\u00e9ritait ce partage.<br \/>\nAmenez-moi au d\u00e9but du roman<br \/>\nTu me le redonneras<br \/>\nEn 2001<br \/>\nAu rendez-vous du camp Ste-Rose<br \/>\nPleura-t-il en riant.<\/p>\n<p>C\u2019est comme \u00e7a les a\u00e9roports. Lieux de larmes de joies ou de d\u00e9chirements, tout d\u00e9pendant qui arrive ou qui part.<\/p>\n<p>VOYAGE<\/p>\n<p>Chu rien qu\u2019un chanteur qui voyage<br \/>\nTu m\u2019verras jamais \u00e0 t.v.<br \/>\nJ\u2019ai 40 ans j\u2019fais pas mon \u00e2ge<br \/>\nJ\u2019fais du folklore dans mes tourn\u00e9es<\/p>\n<p>J\u2019ai comme des explosions dans t\u00eate<br \/>\nQue j\u2019ai besoin d\u2019te raconter<br \/>\nD\u2019un coup je meurs d\u2019un hasard b\u00eate<br \/>\nDans des pays trop \u00e9loign\u00e9s\u2026<\/p>\n<p>Au Japon j\u2019ai connu l\u2019boudhisme<br \/>\nAvec des temples de 12,000 ans<br \/>\nPuis en Afrique des musulmans<br \/>\nQui ont plusieurs femmes \u00e9videmment<\/p>\n<p>Moi catholique baptis\u00e9<br \/>\nTraumatis\u00e9 par le p\u00e9ch\u00e9<br \/>\nY a tellement de religions sur terre<br \/>\nQu\u2019aujourd\u2019hui j\u2019me sens lib\u00e9r\u00e9\u2026<\/p>\n<p>J\u2019ai vu des noirs bleus comme la mer<br \/>\nQui vendaient des serpents s\u00e9ch\u00e9s<br \/>\nDes noirs charbons en C\u00f4te d\u2019Ivoire<br \/>\nQui m\u2019ont donn\u00e9 leur amiti\u00e9<\/p>\n<p>Du fond de la brousse ma peau blanche<br \/>\nA eu honte de ses pr\u00e9jug\u00e9s<br \/>\nY a tellement de couleurs sur terre<br \/>\nQu\u2019aujourd\u2019hui j\u2019me sens lib\u00e9r\u00e9\u2026<\/p>\n<p>J\u2019ai vu des langues par dizaine<br \/>\nDes dialectes par centaine<br \/>\nSayonara good by je t\u2019aime<br \/>\nMidowo antimari midowo<\/p>\n<p>Moi qu\u00e9b\u00e9cois enracin\u00e9<br \/>\nQu\u2019on a mont\u00e9 contre les anglais<br \/>\nY a tellement de langages sur terre<br \/>\nQu\u2019aujourd\u2019hui j\u2019me sens lib\u00e9r\u00e9\u2026<\/p>\n<p>Les religions sont des po\u00e8tes<br \/>\nComme les langues et les couleurs<br \/>\nJ\u2019ai comme des explosions dans t\u00eate<br \/>\nQui font qu\u2019aujourd\u2019hui j\u2019ai pus peur<\/p>\n<p>D\u2019\u00eatre qu\u00e9b\u00e9cois dans l\u2019fond du c\u0153ur<br \/>\nEt j\u2019ose crier \u00e0 la jeunesse<br \/>\nMaudit d\u00e9niaise t\u2019as 18 ans<br \/>\nJe sais que la plan\u00e8te t\u2019attend<\/p>\n<p>J\u2019sais pas si j\u2019ai bien fait d\u2019parler<br \/>\nMais pour le reste, oubliez moi.<\/p>\n<p>P.S.<br \/>\nSur l\u2019air de la facterie de cotons<br \/>\nDe Cl\u00e9mence Desrochers<\/p>\n<p>\u00c0 mon ami Clermont<br \/>\nEn souvenir du camp Ste-Rose<\/p>\n<p>Renaud avait \u00e9crit cette chanson en 1990, dans l\u2019avion, entre l\u2019Afrique et la France, et cela pour f\u00eater ses quarante ans. Clermont m\u2019avait dit que la vie semblait lui avoir donn\u00e9 pour rituel, \u00e0 tous les dix ans, de c\u00e9l\u00e9brer la vie dans le ciel au-dessus des oc\u00e9ans. Pour ses vingt ans, il survola l\u2019espace entre le Japon et Hawai, pour ses trente ans, les nuages entre l\u2019Asie et l\u2019Allemagne. Peut-\u00eatre pour ses cinquante ans nous le verrions arriver de nulle part pour nulle part ou de Cuba aux Iles Marquises ? Qui sait ?<\/p>\n<p>Le plus \u00e9trange fut que ces voyages ne lui co\u00fbt\u00e8rent jamais un sous. Il \u00e9tait n\u00e9 en 1950. Et par un dr\u00f4le de hasard, on l\u2019avait invit\u00e9 \u00e0 chanter \u00e0 l\u2019Exposition d\u2019Osaka au Japon en 1970, \u00e0 la semaine canadienne d\u2019Abidjan en 1980 et pour les soldats de l\u2019arm\u00e9e canadienne \u00e0 Larh, en Allemagne de l\u2019ouest en 1990. La prochaine \u00e9tape serait donc l\u2019an 2000, un an avant le rendez-vous du camp Ste-Rose.<\/p>\n<p>Pour que la vie retrouve son eum\u00e9trie dans notre petit coin de paradis des \u00efles Marquises, Jean et moi r\u00e9install\u00e2mes la canne \u00e0 p\u00e8che de mon p\u00e8re \u00e0 la fen\u00eatre de la chambre vide de la d\u00e9pendance et j\u2019appris la fl\u00fbte pour remplacer Nellie-Rose dans nos concerts du dimanche soir.<\/p>\n<p>En 1993, Madame De Vincennes perdit graduellement la vue. Elle avait maintenant soixante-quatorze ans. Elle qui avait pass\u00e9 une partie de sa vie \u00e0 cr\u00e9er des mots crois\u00e9s pour des revues parisiennes apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 enseignante de grammaire fran\u00e7aise, connut la douloureuse exp\u00e9rience de se sentir diminu\u00e9e et d\u00e9pendante.<\/p>\n<p>Et l\u00e0 encore, nous resserr\u00e2mes nos liens de famille \u00e9largie. Frannie alla lui faire la lecture de quelques \u00e9crits de son philosophe favori, Spinoza. Madame de Vincennes adorait la philosophie \u00e0 cause des textes denses, si denses qu\u2019il fallait avoir, pour les lire, la m\u00eame concentration que lorsqu\u2019on invente des mots crois\u00e9s.<\/p>\n<p>Elle les avait tous plus ou moins parcourus au cours de sa vie, mais peu lui avaient donn\u00e9 le go\u00fbt d\u2019une relecture. Le monde des id\u00e9es de Platon lui semblait une perception inutilement fig\u00e9e de l\u2019univers, les a priori de Kant une erreur \u00e9pist\u00e9mologique de base, la dialectique de Hegel et de Marx, une religion d\u00e9guis\u00e9e du r\u00e9el, le surhomme de Nietsche un d\u00e9lire de l\u2019humanit\u00e9 tremblante sur ses bases et l\u2019existentialisme de Sartre l\u2019orgueil vaniteux de l\u2019homme moderne se vautrant dans le n\u00e9ant comme les cochons dans la boue, suite \u00e0 la mort sociale d\u2019un dieu \u00e0 qui on garde rancune parce qu\u2019on ne retrouve \u00e0 la place qu\u2019il occupait que du vide int\u00e9rieur. Mais Spinoza gardait de page en page ce myst\u00e8re intellectuel qui la suivait dans son sommeil tel l\u2019odeur d\u2019un bouilli dans une mijoteuse lorsque les nuits d\u2019hiver \u00e0 Paris lui paraissaient trop humides pour sortir des couvertures. De fait, \u00ab l\u2019\u00e9thique \u00bb de Spinoza \u00e9tait son livre de chevet depuis des ann\u00e9es. Le but de la philosophie \u00e9tant, selon ce grand penseur :<\/p>\n<p>\u00ab de rechercher un bien capable de se communiquer,<br \/>\ndont la d\u00e9couverte fera jouir pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9<br \/>\nd\u2019une joie continuelle et supr\u00eame \u00bb.<\/p>\n<p>Dans le bain des philosophes, elle prenait rarement la parole, n\u2019ayant pas d\u2019opinion sur quoi que ce soit, mais pr\u00e9f\u00e9rant se d\u00e9lecter de la science des mots des plus instruits comme ses lecteurs savaient appr\u00e9cier, de semaine en semaine \u00e0 l\u2019\u00e9poque, ses \u00e9nigmes du langage sous forme de jeu.<\/p>\n<p>Frannie \u00e9tait sa pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e, bien que Nellie-Rose ne le sut jamais et qu\u2019elle n\u2019en fut priv\u00e9e de rien. Il y avait entre elles deux cette complicit\u00e9 de c\u0153ur o\u00f9 par une seule phrase, elles arrivaient \u00e0 s\u2019apaiser l\u2019une et l\u2019autre dans les moments de doute ou d\u2019humeur douteuse qui ne duraient rarement que le temps d\u2019un nuage.<\/p>\n<p>Voyons donc Mamie disait Frannie<br \/>\nVous qui aimez le mots<br \/>\nPouvez maintenant les d\u00e9guster<br \/>\nSans \u00eatre oblig\u00e9s de les voir<br \/>\nLigne par ligne<br \/>\nEt vous avez ma voix en prime.<\/p>\n<p>Frannie avait toujours cet art de trouver une solution non seulement pour tout, mais rendant justice \u00e0 tous. Comme ce fameux soir par exemple o\u00f9 elle me trouva les yeux humides parce que je ne pouvais \u00eatre en m\u00eame temps pour No\u00ebl aux Iles marquises avec elle et en Suisse avec Nellie-Rose et Philippe.<\/p>\n<p>Voyons donc maman<br \/>\nJe vais t\u00e9l\u00e9phoner \u00e0 Nellie-Rose<br \/>\nEt on va gestionner le probl\u00e8me.<br \/>\nPour que la premi\u00e8re fois de ta vie<br \/>\nTu puisses vivre deux No\u00ebl extraordinaires<br \/>\nDans la m\u00eame ann\u00e9e.<\/p>\n<p>Ch\u00e8re Frannie. Avec un art de vivre \u00e9tonnant pour son \u00e2ge, elle servait de canne \u00e0 G\u00e9rard, d \u2018eau de vie \u00e0 son p\u00e8re, de tendresse \u00e0 sa m\u00e8re et de voix \u00e0 Madame de Vincenne. Sans que ce passage d\u2019un r\u00f4le \u00e0 l\u2019autre ne lui cause aucun irritant. Tout lui souriait puisqu\u2019elle souriait \u00e0 tout. Madame de Vincenne passait toujours sa main sur la largeur de son sourire, pour \u00eatre certaine que cette lecture d\u2019un soir \u00e0 l\u2019autre ne privait pas sa petite fille de joies plus compatibles avec son \u00e2ge.<\/p>\n<p>Voyons donc, mamie<br \/>\nM\u00eame mon professeur de philosophie<br \/>\nTrouve que je fais du progr\u00e8s<br \/>\nAlors que je ne r\u00e9p\u00e8te que nos discussions<br \/>\nDans mes travaux<br \/>\nHahaha<\/p>\n<p>Pour Madame de Vincenne, Spinoza repr\u00e9sentait le centre de son univers intellectuel \u00e0 partir duquel elle refaisait pour Frannie l\u2019histoire de la philosophie. Elle avait pris sa mani\u00e8re de raconter dans son amour pour le professeur Henri Guillemin dont les conf\u00e9rences sur Napol\u00e9on et Jesus-Christ pr\u00e9sent\u00e9es \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision au d\u00e9but des ann\u00e9es soixante avaient \u00e9t\u00e9 des mod\u00e9les de passion intellectuelle filtr\u00e9es et vulgaris\u00e9es par la parole d\u2019un conteur exceptionnel. Et puis le fait d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 enseignante ne lui avait certainement pas nuit dans cette aventure de l\u2019esprit entre une mamie et sa petite fille.<\/p>\n<p>Spinoza (1632-1677) \u00e9tait un philosophe<br \/>\n\u00c0 l\u2019attitude libre \u00e0 l\u2019\u00e9gard<br \/>\nDes pratiques religieuses<br \/>\nExcommuni\u00e9 par sa religion h\u00e9bra\u00efque<br \/>\nIl se retira en ermite<br \/>\net consacra sa vie \u00e0 la m\u00e9ditation<br \/>\nReliant la science de son temps<br \/>\nau doute m\u00e9thodique de son ma\u00eetre Descartes.<\/p>\n<p>Le plus extraordinaire<br \/>\nC\u2019est qu\u2019il gagna sa vie<br \/>\nEn polissant des verres<br \/>\nAlors que Copernic<br \/>\nAvait fini par ruiner la sienne<br \/>\nEn montrant le ciel tel qu\u2019il \u00e9tait<br \/>\nAux grands de l\u2019Eglise<br \/>\nDans un t\u00e9lescope dont les verres<br \/>\nAvaient \u00e9t\u00e9 aussi polis de ses propres mains.<\/p>\n<p>Spinoza, Frannie.<br \/>\nC\u2019est le Copernic de l\u2019esprit<br \/>\nle philosophe<br \/>\nQui d\u00e9finit l\u2019homme \u00e9panoui comme<br \/>\nAyant r\u00e9ussi \u00e0 s\u2019int\u00e9grer librement<br \/>\nEt individuellement<br \/>\n\u00e0 la totalit\u00e9 cosmique.<\/p>\n<p>Deux si\u00e8cles plus tard,<br \/>\nLa lecture approfondie de son \u0153uvre<br \/>\npermit l\u2019\u00e9mergence d\u2019un disciple exceptionnel<br \/>\nEinstein et sa th\u00e9orie de la relativir\u00e9<br \/>\nAlors qu\u2019en son temps Spinoza<br \/>\nfut consid\u00e9r\u00e9 comme un ren\u00e9gat<br \/>\nPar certains hommes d\u2019Eglise attard\u00e9s<br \/>\nPour qui enseigner une r\u00e9v\u00e9lation<br \/>\nEtait plus important<br \/>\nQue de d\u00e9couvrir par la raison<br \/>\nqu\u2019elle n\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre qu\u2019une fable<br \/>\nPour gens na\u00effs<\/p>\n<p>Tu vois Frannie, Spinoza<br \/>\nComparativement \u00e0 son \u00e9poque<br \/>\nFig\u00e9e dans ses croyances<br \/>\nUn peu comme une grande partie<br \/>\nDe l\u2019humanit\u00e9<br \/>\nL\u2019est encore aujourd\u2019hui,<br \/>\nC\u2019est le Bob Dylan de la philosophie<\/p>\n<p>Hugues Aufray a traduit un texte de Dylan<br \/>\n\u00ab car le monde et les temps changent \u00bb<br \/>\nqui symbolise tr\u00e8s bien le frisson Spinoza.<br \/>\nDommage que j\u2019aie \u00e9gar\u00e9 le disque<br \/>\ndans le d\u00e9m\u00e9nagement de Paris aux Iles Marquises<br \/>\n\u00e7a m\u2019\u00e9tonnerait que ce soit r\u00e9\u00e9dit\u00e9 maintenant.<\/p>\n<p>Le 28 juin 1994, et cela durant les vacances scolaires des enfants, Madame de Vincenne eut soixante-quinze ans. Nous l\u2019amen\u00e2mes en chaise roulante au gazeeboo. G\u00e9rard au piano, Frannie au violon, Philippe \u00e0 la basse puisqu\u2019il \u00e9tait aussi musicien, Nellie-Rose et moi \u00e0 la fl\u00fbte, lui fimes la surprise d\u2019introduire la chanson d\u2019Aufray par une orchestration de notre cru. Et Frannie elle-m\u00eame lui chanta les paroles, d\u2019un couplet \u00e0 l\u2019autre.<\/p>\n<p>O\u00f9 que vous soyez, accourez braves gens<br \/>\nL\u2019eau commence \u00e0 monter soyez plus clairvoyants<br \/>\nAdmettez que bient\u00f4t vous serez submerg\u00e9s<br \/>\nEt que si nous valons la peine d\u2019\u00eatre sauv\u00e9s<br \/>\nIl est temps maintenant d\u2019apprendre \u00e0 nager<br \/>\nCar le monde et les temps changent<\/p>\n<p>Et vous gens de lettres dont la plume est d\u2019or<br \/>\nOuvrez tout grand vos yeux car il temps encore<br \/>\nLa roue de la fortune est en train de tourner<br \/>\nEt nul ne sait encore o\u00f9 elle va s\u2019arr\u00eater<br \/>\nLes perdants d\u2019hier vont peut-\u00eatre gagner<br \/>\nCar le monde et les temps changent<\/p>\n<p>Vous les p\u00e8res et les m\u00e8res de tous les pays<br \/>\nNe critiquez plus car vous n\u2019avez pas compris<br \/>\nVos enfants ne sont plus sous votre autorit\u00e9<br \/>\nSur les routes anciennes les pav\u00e9s sont us\u00e9s<br \/>\nMarchez sur les nouvelles ou bien restez cach\u00e9s<br \/>\nCar le monde et les temps changent<\/p>\n<p>Messieurs les d\u00e9put\u00e9s \u00e9coutez maintenant<br \/>\nN\u2019encombrez plus le monde de propos dissonants<br \/>\nSi vous n\u2019avancez pas vous serez d\u00e9pass\u00e9s<br \/>\nCar les fen\u00eatres craquent et les murs vont tomber<br \/>\nC\u2019est la grande bataille qui va se lever<br \/>\nCar le monde et les temps changent<\/p>\n<p>Et le sort et les d\u00e9s maintenant sont jet\u00e9s<br \/>\nCar le pr\u00e9sent bient\u00f4t sera d\u00e9pass\u00e9<br \/>\nUn peu plus chaque jour l\u2019ordre est boulevers\u00e9<br \/>\nCeux qui attendent encore vont bient\u00f4t arriver<br \/>\nLes premiers aujourd\u2019hui demain seront derniers<br \/>\nCar le mondent et les temps changent<\/p>\n<p>Car le monde et les temps changent.<\/p>\n<p>G\u00e9rard nous avait \u00e9crit des arrangements vocaux pour les deux derni\u00e8res phrases de chaque couplet, de fa\u00e7on \u00e0 donner l\u2019impression d\u2019une descente musicale des \u00e9toiles sur la terre, lui-m\u00eame \u00e9tant aveugle, tentant par les sons de redonner en image les frissons provoqu\u00e9s par Spinoza en Madame de Vincenne, et tout cela sous la direction artistique de Frannie.<\/p>\n<p>Ce fut un moment d\u2019une intense beaut\u00e9. Nous r\u00e9alisions tous \u00e0 quel point Madame de Vincenne avait accept\u00e9, dans notre eum\u00e9trie familiale, le r\u00f4le le plus humble. Celui de cuisin\u00e8re et de superviseuse des deux petites pendant que Jean et moi voguions \u00e0 nos \u00e9critures et que mon p\u00e8re et G\u00e9rard peignaient leur vie de travail arc-en-ciel-\u00e9e de contemplation. Elle avait profond\u00e9ment particip\u00e9 \u00e0 notre r\u00eave par simple amour de la philosophie, reconnaissant dans notre aventure le sceau de la puret\u00e9 d\u2019intention.<\/p>\n<p>Quelques semaines plus tard, elle perdit peu \u00e0 peu la m\u00e9moire. \u00c0 un point tel que, sans en comprendre le moindre sens d\u2019une phrase \u00e0 l\u2019autre, seule la musique des mots de Spinoza parvenait maintenant \u00e0 lui redonner cette s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 de l\u2019\u00e2me qui avait toujours \u00e9t\u00e9 la sienne. Quelquefois, une lueur d\u2019intelligence s\u2019allumait dans ses yeux. Et cela donnait des phrases comme :<\/p>\n<p>Je vis le m\u00eame drame que le philosophe Kant<br \/>\nLui qui fut l\u2019\u00eatre le plus brillant de son \u00e9poque<br \/>\nFinit sa vie hors de la notion des choses<br \/>\nNe parvenant qu\u2019\u00e0 pleurer de rage<br \/>\nParce qu\u2019on lui avait enlev\u00e9<br \/>\nun biscuit des mains.<\/p>\n<p>Cette longue descente aux limbes dura plus de deux ans. Et Madame de Vincennes s\u2019\u00e9teignit doucement le 1er ao\u00fbt I996, quelques jours apr\u00e8s les dix-sept ans de Frannie. Celle-ci v\u00e9cut un tel choc que nous cr\u00fbmes bon, Jean et moi l\u2019envoyer vivre un peu chez sa s\u0153ur en Suisse.Et nous ne rest\u00e2mes que trois, fougueusement d\u00e9cid\u00e9s \u00e0 ne pas nous laisser blesser par un destin contraire.<\/p>\n<p>Les dimanches furent dor\u00e9navant consacr\u00e9s \u00e0 notre soir\u00e9e r\u00e9cital sous le gazeboo, les lundis soirs au bain philosophique et les mardis \u00e0 une lecture commune de l\u2019\u0153uvre de Spinoza. Ainsi nous gard\u00e2mes l\u2019impression joyeuse que toute la famille trouvait encore la coquinerie de se r\u00e9unir malgr\u00e9 le fait que nous habitions maintenant des espaces et des mondes diff\u00e9rents.<\/p>\n<p>Jean et moi, prenions quotidiennement de longues marches sur la plage. Il \u00e9tait gravement malade et je ne me doutais de rien. Seul G\u00e9rard \u00e9tait au courant. Il tentait de quitter cette terre de la mani\u00e8re la plus douce possible, tout en \u00e9tant paniqu\u00e9 \u00e0 l\u2019id\u00e9e qu\u2019un cancer de la prostate, \u00e7a finit par se voir et se savoir. Il se sentait pi\u00e9g\u00e9. Ne voulant pas que je souffre d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 mise \u00e0 l\u2019\u00e9cart ou que je l\u2019apprenne trop t\u00f4t, ni que les filles brisent leur vie en Suisse pour une simple question de temps. Car le temps lui \u00e9tait compt\u00e9. Six mois,au plus, lui avait dit le docteur. On avait d\u00e9couvert des m\u00e9tastases au poumon droit. Et comme son corps risquait d\u2019\u00eatre d\u00e9charn\u00e9 \u00e0 une vitesse plus rapide que pr\u00e9vue, il n\u2019eut plus vraiment le choix. Soit qu\u2019il partait en voyage pour r\u00e9gler des choses avec son fr\u00e8re et mourait au loin, soit qu\u2019il prenait la chance de voyager avec moi dans l\u2019inconnu de la souffrance physique.<\/p>\n<p>Nous v\u00eemes arriver son fr\u00e8re Ars\u00e8ne, \u00e9nigmatique personnage pour qui il \u00e9prouvait une admiration et un respect sans borne. J\u2019\u00e9tais assise avec G\u00e9rard sur la grosse roche quand nous v\u00eemes au loin Jean et Ars\u00e8ne, le dos courb\u00e9, marchant \u00e0 pas lents. Le corps de Jean me sembla terriblement ch\u00e9tif et son pas, curieusement h\u00e9sitant.<\/p>\n<p>G\u00e9rard, mon mari va mourir bient\u00f4t.<br \/>\nEt il ne veut pas me le dire.<\/p>\n<p>G\u00e9rard sentit par l\u2019intense solidit\u00e9 de ma voix qu\u2019il \u00e9tait important que je sache, maintenant, car Jean risquait de s\u2019enfuir plut\u00f4t que d\u2019affronter le fait de me faire mal. Et il me raconta tout. Comment les douleurs l\u2019avaient terrass\u00e9 durant la maladie de Madame de Vincenne, le bal de ses h\u00e9sitations et la solide confiance qu\u2019il avait mis en en lui, en esp\u00e9rant aussi qu\u2019il soit muet et sourd qu\u2019aveugle.<\/p>\n<p>Je compris alors pourquoi il avait achet\u00e9 les deux propri\u00e9t\u00e9s adjacentes \u00e0 la n\u00f4tre, sous pr\u00e9texte d\u2019agrandir notre domaine. Bien s\u00fbr il les avait fait d\u00e9truire et n\u2019avait gard\u00e9 que les terrains. Mais je soup\u00e7onnai qu\u2019il d\u00e9sirait, qu\u2019avec leur h\u00e9ritage, mes filles, se construisent et viennent m\u2019entourer avec leur famille, quitte \u00e0 ce que ce ne soit que durant leurs vacances, sachant fort bien que je refuserais jusqu\u2019\u00e0 ma mort de quitter mes ch\u00e8res Marquises, mon p\u00e8re, madame de Vincenne et lui ayant nich\u00e9 leurs tombes en ces lieux enchanteurs.<\/p>\n<p>Je ne m\u2019\u00e9tonnai plus aussi qu\u2019il ait d\u00e9j\u00e0 fait inscrire sur la pierre tombale familiale son nom et son \u00e9pitaphe, la m\u00eame que celle du qu\u00e9b\u00e9cois Doris Lussier dont il admirait la sagesse philosophique face \u00e0 la mort ; phrase qui disait substantiellement ceci :<\/p>\n<p>Je m\u2019en vais voir<br \/>\nsi l\u2019\u00e9ternit\u00e9 existe.<\/p>\n<p>Le destin fait parfois dr\u00f4lement les choses. Ce soir-l\u00e0, apr\u00e8s le d\u00e9part d\u2019Ars\u00e8ne, nous re\u00e7umes un appel de Suisse.<\/p>\n<p>Maman je suis enceinte de quatre mois.<br \/>\nJe tenais \u00e0 ce que tu sois la premi\u00e8re \u00e0 le savoir<br \/>\nEt Jean le deuxi\u00e8me<br \/>\nEt G\u00e9rard le troisi\u00e8me.<br \/>\nJ\u2019aimerais accoucher aux Marquises<br \/>\nJ\u2019en ai parl\u00e9 \u00e0 Philippe, il serait d\u2019accord<br \/>\n\u00c7a nous permettrait de passer nos vacances<br \/>\nd\u2019\u00e9t\u00e9 ensemble.<\/p>\n<p>Nellie-Rose \u00e9tait intarissable de joie. Pas moyen de l\u2019interrompre. On avait beau de passer l\u2019appareil, Jean, G\u00e9rard et moi, on aurait qu\u2019elle continuait sur sa lanc\u00e9e comme si c\u2019\u00e9tait toujours la m\u00eame personne.<\/p>\n<p>Puis tu vois bien que j\u2019ai encore besoin de toi<br \/>\nDe tes petits mots dans mon pique-nique<br \/>\nPis surtout ta question du soir \u00bb<br \/>\nQuel a \u00e9t\u00e9 le plus bel \u00e9v\u00e9nement de ta journ\u00e9e ?<br \/>\nJe tiens plus en place maman<br \/>\nSi seulement l\u2019\u00e9t\u00e9 peut arriver.<\/p>\n<p>Attends, Frannie veut te dire quelque chose<\/p>\n<p>Et Frannie de demander des nouvelles de tout le monde, puisque sa s\u0153ur avait parl\u00e9 pour deux et qu\u2019elle-m\u00eame en \u00e9tait fort aise, elle-m\u00eame occupant tout l\u2019espace dans les conversations.<\/p>\n<p>Il est temps de construire la maison de Nellie-Rose<br \/>\nQu\u2019est-ce que t\u2019en penses, Marie ?<\/p>\n<p>Je sus par ces paroles que Jean venait de d\u00e9cider qu\u2019il voulait se battre pour survivre, au moins jusqu\u2019\u00e0 l\u2019arriv\u00e9e du b\u00e9b\u00e9. Nellie-Rose et sa s\u0153ur avaient pr\u00e9vu d\u00e9barquer aux Marquises le 24 juin, le soir de la St-Jean-Baptiste, f\u00eate nationale des qu\u00e9b\u00e9cois. Il tint \u00e0 ce que leur chez soi fut la r\u00e9plique exacte de la maison du jouir de Gauguin dans sa forme g\u00e9n\u00e9rale, ne meublant qu\u2019une chambre de fa\u00e7on \u00e0 ce que Philippe et elle puissent magasiner ensemble un mobilier selon leurs go\u00fbts. Ce furent des jours heureux et intenses, Jean pr\u00e9textant un virus pour expliquer sa mauvaise mine et sa perte de poids. Nous r\u00e9alis\u00e2mes soudain que cette naissance risquait de se produire dans la m\u00eame p\u00e9riode que les dix-huit ans de Frannie. Que de sensations neuves en perspective.<\/p>\n<p>J\u2019allai seule \u00e0 l\u2019a\u00e9roport chercher les enfants, Jean pr\u00e9f\u00e9rant mettre la main aux derniers d\u00e9tails pour leur faire la surprise de la maison neuve. Mais je devinai qu\u2019il pr\u00e9f\u00e9rait qu\u2019ils voient la maison avant son visage de fa\u00e7on \u00e0 att\u00e9nuer le choc caus\u00e9 par les changements physiques de sa personne qu\u2019ils ne manqueraient s\u00fbrement pas de remarquer. Nellie \u00e9tait magnifique avec son ventre rond comme une lune. Et Frannie n\u2019avait pas perdu une seule dent de ce sourire aussi large qu\u2019une fen\u00eatre ouverte sur l\u2019oc\u00e9an d\u2019Atuona. Quand \u00e0 Philippe, il flottait entre nous trois avec la d\u00e9licatesse de l\u2019intelligence affective d\u2019un jeune homme sinc\u00e8rement amoureux de sa compagne.<\/p>\n<p>Jean est victime d\u2019un virus, dis-je,\u00e0 mes jeunes<br \/>\nIl a un peu maigri\u2026.<br \/>\nAlors ne lui parlez pas de sa sant\u00e9<br \/>\n\u00c7a va juste lui g\u00e2cher le plaisir<br \/>\nDe vous recevoir.<\/p>\n<p>Comme Jean l\u2019avait pr\u00e9vue, la joie de Nellie-Rose fut tr\u00e8s vive, excit\u00e9e bien plus par le fait qu\u2019elle laisserait un jour un h\u00e9ritage \u00e0 sa propre fille que par le bien mat\u00e9riel lui-m\u00eame. Cela l\u2019impressionna. Car il voyait dans ces propos la cons\u00e9quence directe des nombreuses discussions philosophiques qu\u2019avait eues la famille \u00e0 travers les ann\u00e9es.<\/p>\n<p>Les \u0153uvres philosophiques ne sont pas fondamentalement une biblioth\u00e8que d\u2019\u00e9nigmes r\u00e9serv\u00e9 aux gens cultiv\u00e9s. Monsieur Rodolphe par exemple, en avait saisi la substance universelle en lisant uniquement l\u2019encyclop\u00e9die, ce qui lui donnait une culture g\u00e9n\u00e9rale suffisante pour en converser avec \u00e9merveillement. Mais lorsque Jean fit comprendre aux filles qu\u2019il existait une caverne d\u2019Ali Baba avec des tr\u00e9sors intellectuels inestimables qui nous permettaient de faire des choix pour atteindre l\u2019art de vivre heureux et repu, elles commenc\u00e8rent \u00e0 pr\u00eater oreille.<\/p>\n<p>Comme il \u00e9tait leur professeur principal depuis l\u2019enfance, madame de Vincenne s\u2019occupant surtout de la beaut\u00e9 de la langue fran\u00e7aise et des r\u00e8gles grammaticales, il lui arrivait de souligner les passages les plus \u00e9mouvants d\u2019\u0153uvres qui en soi semblaient disparates : Comme les nourritures terrestres de Gide, le mythe de Sisyphe de Camus, Siddharta d\u2019Hermann Hesse. Puis il leur parlait de la biographie des auteurs, de leur envo\u00fbtement \u00e0 tenter de red\u00e9finir le sens de l\u2019existence par une recherche fondamentale. Insistant parfois sur la musique de la langue, parfois sur l\u2019aide que cela pouvait apporter dans les \u00e9v\u00e8nements difficiles de notre propre vie, la culture \u00e9tant le meilleur m\u00e9decin devant les \u00e9preuves, les filles finissaient par lire le volume. Elles pouvaient donc lors des s\u00e9ances du bain des philosophes, d\u00e9passer le stade de l\u2019opinion personnelle pour atteindre celui de participante \u00e0 plein titre d\u2019une communaut\u00e9 de r\u00e9flexions o\u00f9 l\u2019id\u00e9e la plus esth\u00e9tique, \u00e0 la forme g\u00e9om\u00e9trique la plus s\u00e9duisante devenait un vin de l\u2019esprit offert \u00e0 l\u2019enivrement de chacun. Car on se donnait de la culture d\u2019abord pour avoir le bonheur de porter un toast \u00e0 la subtilit\u00e9 de rire joyeusement au sein de cette forme originale que constituait notre famille \u00e9largie.<\/p>\n<p>Quelque temps apr\u00e8s la mort de mon p\u00e8re, il arriva que, dans le bain des philosophes, nous e\u00fbmes \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir sur des questions d\u2019actualit\u00e9. Comme cette fois o\u00f9, en 1988, Christina Onassis, la femme la plus riche du monde, se suicida. Jean parla alors d\u2019un livre, tr\u00e8s difficile \u00e0 comprendre, qui demandait beaucoup d\u2019intelligence (ce qui ne manquait jamais son but au niveau p\u00e9dagogique, l\u2019adolescence adorant relever des d\u00e9fis) sans lequel selon lui, toute discussion sur le suicide semblait incompl\u00e8te.<\/p>\n<p>Il s\u2019agissait de \u00ab l\u2019Utopie \u00bb, l\u2019\u0153uvre de Thomas Moore, \u00e9crite en latin (1515) puis traduite en anglais (1551) , dont l\u2019encyclop\u00e9die Larousse dit textuellement ceci :<\/p>\n<p>Thomas Moore imagine une terre inconnue<br \/>\nDans laquelle l\u2019organisation id\u00e9ale de la soci\u00e9t\u00e9<br \/>\nSera organis\u00e9e.<br \/>\nLa premi\u00e8re partie en est toute critique<br \/>\nC\u2019est le tableau tr\u00e8s pouss\u00e9 au noir<br \/>\nDe l\u2019Angleterre d\u2019alors<br \/>\nEt des autres Etats Europ\u00e9ens\u2026.<br \/>\nDans la seconde partie du livre,<br \/>\nAu lieu de proposer ses r\u00e9formes dogmatiquement,<br \/>\nIl les raconte comme si elles \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 appliqu\u00e9es<br \/>\nDans une \u00eele lointaine.<br \/>\nC\u2019est la description tr\u00e8s d\u00e9taill\u00e9e<br \/>\nD\u2019un \u00e9tat socialiste et d\u00e9mocratique.<\/p>\n<p>Et Jean de nous confier que s\u2019il n\u2019avait pas lu ce livre dans sa jeunesse, jamais il n\u2019aurait \u00e9t\u00e9 tenter de relever le d\u00e9fi de Thomas Moore.<\/p>\n<p>Est-ce qu\u2019on peut r\u00e9aliser une soci\u00e9t\u00e9 utopique dans cette vie,<br \/>\no\u00f9 le bonheur de vivre ensemble est sup\u00e9rieur<br \/>\nau bonheur de vivre isol\u00e9 ?<\/p>\n<p>Quand j\u2019ai rencontr\u00e9 Marie, je me suis souvenu de Thomas Moore et j\u2019ai fon\u00e7\u00e9 vers mon r\u00eave de jeunesse. Si Christina Onassis avait eu un r\u00eave d\u2019enfance qu\u2019on ne peut parfois d\u00e9finir qu\u2019\u00e0 la suite d\u2019un certain nombre de lectures, jamais elle n\u2019aurait pos\u00e9 un geste aussi d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9. L\u2019argent sans le r\u00eave \u00e9tant peut-\u00eatre le plus perfide des poisons.<\/p>\n<p>Voil\u00e0 pourquoi Nellie Rose re\u00e7ut cette maison en cadeau avec le d\u00e9tachement qu\u2019aurait eu Gauguin. C\u2019est-\u00e0-dire comme un r\u00eave \u00e0 transmettre \u00e0 sa fille et non comme une valeur comptabilisable en chiffres.<\/p>\n<p>La date de l\u2019accouchement approchait. Jean tenait le coup, tentant de quitter cette vie avec le m\u00eame talent que lui avait enseign\u00e9 Epicure \u00e0 travers l\u2019expression philosophique originale de mon p\u00e8re. Depuis des ann\u00e9es, philosopher pour notre famille correspondait \u00e0 l\u2019art exquis de la conversation, comme prendre plaisir \u00e0 s\u2019attarder autour d\u2019une bonne table en bonne compagnie. Jean \u00e9tant plut\u00f4t de nature sauvage, aimant profond\u00e9ment ses proches et se m\u00e9fiant des autres, nos invit\u00e9s s\u2019introduisaient dans notre site enchanteur sous forme de livres, et si possible, d\u2019\u0153uvres majeures. Aucun domaine n\u2019\u00e9tait exclu. Bande dessin\u00e9e : toute la collection des \u00ab Pieds Nickel\u00e9s \u00bb du d\u00e9but du si\u00e8cle o\u00f9 la subversion sociale \u00e9tait port\u00e9e \u00e0 un d\u00e9lice in\u00e9gal\u00e9. Science fiction : la trilogie \u00ab fondation \u00bb d\u2019Isaac Asimov o\u00f9 le rapport entre la logique lumineuse de la math\u00e9matique et l\u2019imagination donnait le vertige intellectuel. En \u00e9rotisme : les oeuvres d\u2019Andr\u00e9a de Nerciat, comp\u00e9titeur du marquis de Sade, dont la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 exquise du libertinage atteignit par le biais de la litt\u00e9rature la quintessence d\u2019une certaine philosophie des m\u0153urs.<\/p>\n<p>En fait, tout ce domaine des Iles Marquises qui co\u00fbtait des centaines de milliers de dollars, valait en lui-m\u00eame mille fois moins que le bain des philosophes de mon p\u00e8re, qui \u00e0 lui seul nous permit comme famille de devenir intimement heureux et amoureux de la vie.<\/p>\n<p>Ce ne fut donc pas \u00e9tonnant de voir Jean prendre plaisir \u00e0 y recevoir les filles et Philippe, parfois en groupe, parfois seul \u00e0 seul. Il avait pris le parti d\u2019\u00e9couter. De poser des questions et d\u2019\u00eatre attentif aux questions que cela suscitait en cette jeunesse dont il admirait l\u2019enthousiasme \u00e0 d\u00e9couvrir ce qu\u2019il s\u2019appr\u00eatait \u00e0 quitter.<\/p>\n<p>Comme il ne se confiait qu\u2019\u00e0 G\u00e9rard, c\u2019est par ce biais que je sus sa fiert\u00e9 de laisser \u00e0 tous autant qu\u2019\u00e0 moi le souvenir d\u2019un homme apais\u00e9 de ne pas avoir mis ses proches dans la douleur du deuil avant qu\u2019il ne soit n\u00e9cessaire.<\/p>\n<p>Nellie-Rose accoucha chez elle, aid\u00e9e d\u2019une sage femme, le jour des dix-huit ans de Frannie, comme pour lui faire un cadeau. Et nous all\u00e2mes f\u00eater l\u2019\u00e9v\u00e9nement dans le bain des philosophes, Nellie ayant manifest\u00e9 le d\u00e9sir qu\u2019on l\u2019y emm\u00e8ne tout pr\u00e8s de la bordure de ciment, dans son lit avec son poupon dans les bras.<\/p>\n<p>Nous e\u00fbmes \u00e0 d\u00e9cider du pr\u00e9nom. Chacun y alla de ses pr\u00e9f\u00e9rences. Philippe parlant de \u00ab Philippe Junior \u00bb, ce qui provoqua un certain nombre de taquineries au sujet de sa vanit\u00e9 de p\u00e8re atteignant le gonflement du ventre d\u2019une grenouille. Jean de \u00ab Rodolphe \u00bb en hommage \u00e0 mon p\u00e8re. Mais Frannie trouvait que \u00e7a faisait pas assez moderne. Nellie-Rose de \u00ab G\u00e9rard \u00bb Mais G\u00e9rard lui-n\u00eame souligna qu\u2019il y avait assez d\u2019un aveugle dans la famille. Je fis bien attention de parler la derni\u00e8re pour que ma parole prenne tout le poids de son d\u00e9sir.<\/p>\n<p>Moi je propose qu\u2019il s\u2019appelle Socrate.<br \/>\nEn hommage \u00e0 mon p\u00e8re qui l\u2019adorait pour sa sagesse<br \/>\n\u00c0 Madame de Vincenne qui le respectait pour son courage<br \/>\nEt \u00e0 Jean qui malgr\u00e9 le pouvoir de son argent<br \/>\nJamais ne tenta de nous poss\u00e9der ou nous \u00e9craser<br \/>\nMais au contraire, nous apprit l\u2019art de poser les questions<br \/>\nLes plus jolies face \u00e0 la vie comme \u00e0 la mort.<\/p>\n<p>Et nous lev\u00e2mes notre verre \u00e0 la sant\u00e9 de Socrate. Et Jean parvint \u00e0 boire le verre de la cigue avec ce sourire bienfaisant qu\u2019ont les gens trop heureux, malgr\u00e9 d\u2019intenses douleurs au ventre.<\/p>\n<p>Le lendemain, G\u00e9rard cogna \u00e0 ma porte affol\u00e9. Jean avait d\u00e9cid\u00e9 d\u2019aller mourir chez son fr\u00e8re Ars\u00e8ne, ne pouvant accepter qu\u2019une naissance soit g\u00e2ch\u00e9e par une mort. Que dire, que faire ? Nous avions depuis longtemps nos chambres s\u00e9par\u00e9es, question d\u2019eum\u00e9trie, pr\u00e9f\u00e9rant nous visiter comme par irr\u00e9sistible besoin plut\u00f4t que de perdre le d\u00e9sir au quotidien. Cette nuit-l\u00e0, j\u2019allai me blottir dans ses bras. Je sentais que chaque toucher de ma part lui provoquait de la douleur. Cela devait \u00eatre horrible de tout cacher.<\/p>\n<p>Mais je le laissai partir, faisant confiance en son jugement. Une semaine plus tard, Ars\u00e8ne nous appela en catastrophe. Jean voulait tous nous voir \u00e0 Paris avant de mourir. Rendus \u00e0 son chevet, nous ne p\u00fbmes qu\u2019\u00e9clater de chagrin Et Jean de r\u00e9pondre.<\/p>\n<p>Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage<\/p>\n<p>Il s\u2019\u00e9teignit sur cette phrase. Et nous ramen\u00e2mes le corps pr\u00e8s de celui de mon p\u00e8re, en lui demandant de l\u2019accueillir au moment o\u00f9 celui-ci lui dirait :<\/p>\n<p>Bonsoir Rodolphe<br \/>\nJe m\u2019en viens voir si l\u2019\u00e9ternit\u00e9 existe.<\/p>\n<!-- AddThis Advanced Settings generic via filter on the_content --><!-- AddThis Share Buttons generic via filter on the_content -->","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u00eele de l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 de l&rsquo;instant pr\u00e9sent Chapitre 21 En guise de cadeau de remerciement pour l\u2019accueil magnifique qu\u2019il avait v\u00e9cu, Clermont me remit le manuscrit d\u2019une chanson de Renaud, qu\u2019il gardait pr\u00e9cieusement dans son portefeuille, consid\u00e9rant que l\u2019amiti\u00e9 \u00e9ternelle que je lui portais, m\u00e9ritait ce partage. 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