{"id":348,"date":"2006-05-16T20:24:49","date_gmt":"2006-05-17T01:24:49","guid":{"rendered":"http:\/\/demers.qc.ca\/?p=348"},"modified":"2009-01-26T10:01:17","modified_gmt":"2009-01-26T15:01:17","slug":"chapitre-19-la-maison-du-jouir","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/demers.qc.ca\/?p=348","title":{"rendered":"Chapitre 19 &#8211; LA MAISON DU JOUIR"},"content":{"rendered":"<p><b>L\u00eele de l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 de l&rsquo;instant pr\u00e9sent<\/b><\/p>\n<figure id=\"attachment_455\" aria-describedby=\"caption-attachment-455\" style=\"width: 150px\" class=\"wp-caption alignleft\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/demers.qc.ca\/wp-content\/uploads\/2006\/05\/gauguin_seins.jpg\" alt=\"Les seins aux fleurs rouges de Paul Gauguin\" title=\"gauguin_seins\" width=\"150\" height=\"183\" class=\"size-full wp-image-455\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-455\" class=\"wp-caption-text\">Les seins aux fleurs rouges de Paul Gauguin<\/figcaption><\/figure>\n<p>Chapitre 19<br \/>\nAmenez-moi au d\u00e9but du roman<br \/>\nMonsieur de Larousse \u00e9tait un \u00eatre g\u00e9n\u00e9reux et noble pour qui le r\u00eave avait une valeur intrins\u00e8que, peu importe que ce f\u00fbt plausible ou pas. Son enfance avait \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9e, par des faits antagonistes, quoique peu banals. Un ami de son p\u00e8re s\u2019\u00e9tait retrouv\u00e9 en automobile sur un pont au moment pr\u00e9cis o\u00f9 il n\u2019aurait pas fallu qu\u2019il y soit.. Une inondation d\u00e9racina la structure d\u2019acier. L\u2019automobile plongea dans le lac en \u00e9bullition. Son pied restant coinc\u00e9 dans la fen\u00eatre, il eut le choix entre sauver sa vie et broyer sa jambe. Et il en perdit un pied. C\u2019est ainsi qu\u2019il con\u00e7ut le r\u00eave de visiter \u00e0 pied avec ses enfants chaque village de France, d\u2019une fin de semaine \u00e0 l\u2019autre. Et sa jambe de bois se transforma en jambe de r\u00eave.<\/p>\n<p>Quand je lui parlai de la maison du jouir de Gauguin \u00e0 Tahiti, Monsieur de Larousse \u00e0 qui la mort de sa femme avait fait perdre pied dans la vie durant plus de cinq ans, con\u00e7ut le r\u00eave de visiter \u00e0 pied avec ses enfants chaque instant de tendresse, d\u2019une fin de semaine \u00e0 l\u2019autre. Et son pied d\u00e9teint se transforma en pied marin, puisque la voile po\u00e9tique de mon enfance donnait maintenant un sens au bateau de son existence.<\/p>\n<p>Car c\u2019\u00e9tait bien de cela qu\u2019il s\u2019agissait, de po\u00e9sie. Donner aux lieux et aux jours une valeur po\u00e9tique. Il avait \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s impressionn\u00e9 par tous ces touristes marchant comme par magie dans un sentier sortant de la mer comme de nulle part parce que le geste de saluer la tombe de Chateaubriand \u00e9tait en soi po\u00e9tique.<\/p>\n<p>Que mon p\u00e8re ait bas\u00e9 sa vie sur la lecture de l\u2019encyclop\u00e9die sur laquelle sa famille avait tant su\u00e9 d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration \u00e0 l\u2019autre \u00e9tait en soi un acte de po\u00e9sie. Combien de fois me demanda-t-il de lui raconter mon enfance ? Il r\u00eavait maintenant de s\u2019asseoir avec mon p\u00e8re sur un rocher face \u00e0 la mer et de partager le tabac d\u2019une pipe en \u00e9coutant les paroles rarissimes d\u2019un homme sage. Et il lui semblait que Tahiti fut le lieu le plus magique pour que cela devienne un rituel suave.<\/p>\n<p>Pour dire vrai, Monsieur de Larousse avait l\u2019argent. Mais l\u2019argent sans la po\u00e9sie du r\u00eave ne procure qu\u2019ennui et d\u00e9sillusion, par l\u2019abondance d\u2019\u00e9tourdissements qui doivent se succ\u00e9der \u00e0 pleine vitesse pour tenter de noyer le vide avant qu\u2019il ne nous noie et que l\u2019on perde pied dans une automobile dernier cri engloutie dans l\u2019inondation de la futilit\u00e9.<\/p>\n<p>Moi, voulant donner un sens \u00e0 ma vie, lui d\u00e9sirant enfin retrouver un sens \u00e0 son argent, nous fon\u00e7\u00e2mes vers notre r\u00eave sans trop nous poser de questions, en autant que les deux filles soient heureuses. En fait, nous f\u00fbmes sept \u00e0 monter sur le bateau : Mon p\u00e8re, Madame de Vincennes, G\u00e9rard le pianiste aveugle, Nellie-Rose, Frannie dans mon ventre, Monsieur de Larousse et moi. G\u00e9rard \u00e9tant devenu un ami intime de la famille.<\/p>\n<p>Mon p\u00e8re d\u2019ailleurs avait insist\u00e9 pour que G\u00e9rard vive avec lui dans sa d\u00e9pendance, de fa\u00e7on \u00e0 se sentir moins redevable \u00e0 Monsieur de Larousse, l\u2019un aveugle et l\u2019autre m\u00e9ditatif, partageant le bonheur des humbles de ne rien demander \u00e0 la vie m\u00eame si elle d\u00e9borde de g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 \u00e0 n\u2019en plus savoir comment faire cesser le flot de bienfaits. Madame de Vincennes adorant cuisiner, et nous ramener du march\u00e9 les ingr\u00e9dients du jour le jour, il nous semblait que notre vie de famille \u00e9largie serait d\u2019une eum\u00e9trie encore plus riche et vari\u00e9e que si nous \u00e9tions partis seuls avec les enfants. Et comme dit si bien Monsieur de Larousse en riant au moment o\u00f9 le bateau accosta dans l\u2019\u00eele ?<\/p>\n<p>Et vive le Koka-Kola<br \/>\nIls en ont \u00e0 Tahiti vous croyez ?<\/p>\n<p>Le seul fait que Gauguin y eut v\u00e9cu, dans le bonheur succ\u00e9dant au bonheur, procurait d\u00e9j\u00e0 \u00e0 mon p\u00e8re une b\u00e9atitude intarissable. En fait, Gauguin ne connut cet \u00e9tat qu\u2019\u00e0 une seule occasion dans sa vie \u00e0 Tahiti, lors de son mariage de Koke, tel que rapport\u00e9 dans ses \u00e9crits.<\/p>\n<p>Juin 1892, Tahiti, Gauguin \u00e9crit \u00e0 Daniel de Monfreid :<\/p>\n<p>\u00ab J\u2019\u00e9clate de rire dans ma case quand j\u2019y pense.<br \/>\nNon il n\u2019y a qu\u2019\u00e0 moi que cela arrive<br \/>\nToute mon existence est comme cela :<br \/>\nJe vais au bord de l\u2019abime et puis je ne tombe pas.<br \/>\nQuand Van Gogh est devenu fou, j\u2019\u00e9tais foutu.<br \/>\nEh bien je m\u2019en suis relev\u00e9.<br \/>\nCela m\u2019a oblig\u00e9 \u00e0 me remuer<br \/>\nC\u2019est \u00e9gal, il y a un dr\u00f4le d\u2019enchev\u00eatrement<br \/>\nde hasards pour moi<br \/>\nJ\u2019ai encore gagn\u00e9 quelques jours avant de tomber<br \/>\nEt je vais travailler. \u00bb<\/p>\n<p>Mais il a faim. D\u00e9muni d\u2019argent, tentant en vain de se faire rapatrier en France, il n\u2019arrive plus \u00e0 se concentrer sur ses recherches en peinture. Alors, il d\u00e9cide d\u2019explorer l\u2019\u00eele de Tahiti, n\u2019\u00e9tant jamais sorti du centre-village de Mata\u00efa depuis son arriv\u00e9e, il y a un an. Empruntant un cheval au gendarme, il parcourt la route de la c\u00f4te est pour s\u2019enfoncer \u00e0 travers une for\u00eat de cocotier. Il existe une vieille tradition d\u2019hospitalit\u00e9 gr\u00e2ce \u00e0 laquelle on l\u2019invite \u00e0 manger dans une hutte sur l\u2019heure du midi.<\/p>\n<p>Allong\u00e9 avec ses h\u00f4tes sur l\u2019herbe s\u00e8che d\u2019aretu, \u00e0 la mani\u00e8re tahitienne, il mange des bananes sauvages et des crevettes d\u2019eau douce. On lui demande que lui vaut ce grand voyage. Et Gauguin de raconter :<\/p>\n<p>\u00ab je ne sais quelle id\u00e9e me traversa la cervelle,<br \/>\nJe leur r\u00e9pondis : pour chercher une femme \u00bb<\/p>\n<p>Si tu veux, je vais t\u2019en donner une, c\u2019est ma fille \u00bb<\/p>\n<p>Mais il y a une condition. La jeune fille doit passer huit jours chez lui. Si elle n\u2019est pas heureuse, elle est en droit de le quitter.<\/p>\n<p>\u00ab Une semaine se passa pendant laquelle<br \/>\nJe fus d\u2019une enfance qui m\u2019\u00e9tait inconnue<br \/>\nJe l\u2019aimais et je lui dis<br \/>\nCe qui la faisait sourire.<\/p>\n<p>Je me remis au travail Et le bonheur succ\u00e9dait au bonheur Chaque jour au petit lev\u00e9 du soleil. La lumi\u00e8re \u00e9tait radieuse dans mon logis L\u2019or du visage de Teha\u2019amana inondait Tout l\u2019alentour et tous deux Dans un ruisseau voisin Nous allions naturellement, simplement, Comme au paradis, nous rafra\u00eechir\u2026 Moi je n\u2019ai plus la conscience du jour et des heures Du mal et du bien : Tout est beau tout est bien. \u00bb<\/p>\n<p>Ne plus avoir la conscience des jours et des heures, du mal et du bien. Quelle belle description de l\u2019instant pr\u00e9sent \u00e9crite de la main de Gauguin et racont\u00e9e par Monsieur de Larousse, homme exquis et cultiv\u00e9, et cela plut \u00e0 mon p\u00e8re.<\/p>\n<p>Monsieur de Larousse lui offrit en cadeau de bienvenue dans la vie de notre petite famille, une reproduction de la maison du jouir de Gauguin construite vers la fin de sa vie. Au rez-de-chauss\u00e9e, deux pi\u00e8ces ferm\u00e9es. \u00c0 droite, une cuisine, \u00e0 gauche un atelier de sculpture. Au milieu, un espace vide bien a\u00e9r\u00e9 servant de salle \u00e0 manger. Premier \u00e9tage un immense studio muni de grands auvents. Et la fameuse canne \u00e0 p\u00eache qui lui permettait de faire monter de l\u2019eau fra\u00eeche \u00e0 partir du puits du jardin. La minuscule chambre \u00e0 coucher se trouvant \u00e0 l\u2019autre extr\u00e9mit\u00e9, o\u00f9 se trouve l\u2019escalier ext\u00e9rieur montant au deuxi\u00e8me \u00e9tage. N\u2019y avait-il pas peint d\u2019ailleurs un des chefs-d\u2019\u0153uvre de sa vie : \u00ab D\u2019o\u00f9 je viens, qui suis-je, o\u00f9 vais-je ? \u00bb (1898-1899), cinq ans avant sa mort ?<\/p>\n<p>Bien s\u00fbr, Gauguin traversa dans cette maison une p\u00e9riode \u00e9picurienne. Vin, rhum, partie de la nuit \u00e0 chanter et \u00e0 boire, une vahin\u00e9 parmi d\u2019autres restant \u00e0 coucher jusqu\u2019au petit matin. Mais lorsqu\u2019il se retrouvait seul \u00e0 p\u00eacher son eau fra\u00eeche dans le puits, le nom \u00ab maison du jouir \u00bb prenait alors toute sa signification, par le simple fait de po\u00e9tiser le r\u00e9el, comme Rodolphe l\u2019avait fait lui-m\u00eame dans son enfance si pauvre alors qu\u2019il oubliait instantan\u00e9ment qu\u2019il p\u00eachait pour survivre, par le simple bonheur de p\u00eacher des instants pr\u00e9sents.<\/p>\n<p>Ainsi, nous nous install\u00e2mes \u00e0 Atuona, l\u2019\u00eele de la maison du jouir de Gauguin. Je ne sais pas si mon p\u00e8re se rendit vraiment compte \u00e0 quel point Monsieur de Larousse \u00e9tait financi\u00e8rement \u00e0 l\u2019aise. Il lui parut normal de se trouver un emploi de concierge dans une institution protestante, le type de religion n\u2019ayant aucune importance, en autant qu\u2019il y ait respect et recueillement. Ce qui lui permit de payer son loyer et de ne d\u00e9pendre de personne. Quant \u00e0 G\u00e9rard, il devint le pianiste attitr\u00e9 du Hanakee Pear Lodge. L\u2019un travaillant de jour et l\u2019autre de nuit, l\u2019un en d\u00e9but de semaine et l\u2019autre en fin de semaine ; ils v\u00e9curent une eum\u00e9trie parfaite d\u00e8s le d\u00e9but de leur s\u00e9jour dans l\u2019\u00eele.<\/p>\n<p>Un exemple pour illustrer l\u2019importance que prend le passage des magnifiques sur cette plan\u00e8te :On avait organis\u00e9 une croisi\u00e8re que les propri\u00e9taires de l\u2019entreprise touristique appelaient : \u00ab le voyage Gauguin \u00bb. On y faisait le tour des \u00eeles Marquises de la Polyn\u00e9sie fran\u00e7aise, avec lecture des textes du peintre et visite de ses principaux lieux d\u2019\u00e9mergence, de son \u0153uvre comme de sa vie. Alors que de son vivant, cet homme faillit mourir de pauvret\u00e9 et de faim. \u00c9tait-ce le fait qu\u2019il osa vivre sa vie en homme libre, hors des servitudes, hors des r\u00e9alit\u00e9s, hors du temps ou le t\u00e9moignage de son \u0153uvre ou les deux \u00e0 la fois ? Celui qui refuse le collier , \u00e9conomique comme religieux, et cela de son vivant, sans concessions suscite toujours la v\u00e9n\u00e9ration des g\u00e9n\u00e9rations futures, apr\u00e8s avoir subi le m\u00e9pris de ses contemporains. \u00c9trange, si \u00e9trange. Horripil\u00e9 par sa femme, sa belle-famille, les institutions culturelles des bien-pensants de son temps, il devient par l\u2019usure du pass\u00e9 et de ses mesquins disparus, un mythe, sa tombe prenant valeur de bien historique universel. \u00c9trange, si \u00e9trange. Combien de tombes \u00e0 travers le monde m\u00e9ritent-elles r\u00e9ellement la visite des porteurs de colliers en recherche de\u2026 comme asservis par le temps, qu\u2019importe d\u2019o\u00f9 ils proviennent \u00e0 travers la plan\u00e8te ? Si peu qu\u2019on les compte sur le bout des doigts.<\/p>\n<p>C\u2019est dans ce paradis eum\u00e9trique que naquit Frannie. Monsieur de Larousse vivant au deuxi\u00e8me \u00e9tage, consacrant ses loisirs \u00e0 \u00e9crire un livre sur Gauguin, Madame de Vincenne le c\u00f4t\u00e9 gauche de la villa, les enfants aux centres et moi \u00e0 droite, ramassant de note en note, mes souvenirs pour tenter de comprendre cette \u00e9trange aventure que fut le camp Ste-Rose.<\/p>\n<p>La veille de la naissance de Frannie, mon p\u00e8re termina de creuser son puits, de fa\u00e7on \u00e0 ce que lui au deuxi\u00e8me \u00e9tage de son in-d\u00e9pendance et G\u00e9rard au premier puissent aller \u00e0 la p\u00eache d\u2019eau de source \u00e0 n\u2019importe quelle heure du jour et de la nuit, renouvelant ainsi le rituel po\u00e9tique du grand peintre.<\/p>\n<p>Le lendemain, nous baptisions nous-m\u00eames Frannie \u00e0 la ligne \u00e0 p\u00eache de Gauguin, nous mariant par la m\u00eame occasion Jean et moi sur simple b\u00e9n\u00e9diction de mon p\u00e8re, avec comme t\u00e9moins G\u00e9rard et madame de Vincennes, Nellie-Rose gambadant de l\u2019un \u00e0 l\u2019autre tout heureuse que la f\u00eate fut perp\u00e9tuelle. Elle n\u2019avait m\u00eame pas besoin d\u2019aller \u00e0 l\u2019\u00e9cole. Jean lui enseignait en avant-midi seulement, le reste de la journ\u00e9e \u00e9tant consacr\u00e9 \u00e0 jouir de la vie.<\/p>\n<p>Que nos soir\u00e9es furent douces durant toutes ces ann\u00e9es. Les filles grandissaient. Et G\u00e9rard leur apprenait les chansons du St-Vincent de mon \u00e9poque et du p\u2019tit Qu\u00e9bec du temps o\u00f9 sa vie ressemblait \u00e0 la cave o\u00f9 il se faisait un peu exploiter financi\u00e8rement.<\/p>\n<p>Tous les lundis soirs, apr\u00e8s le souper familial sur la plage, il y avait concert des chansons du Qu\u00e9bec. Parfois G\u00e9rard s\u2019abandonnait au piano pendant que nous entourions les filles de notre affection, parfois nous suivions les paroles dans le livre de chant publi\u00e9 par Monsieur de Larousse sp\u00e9cialement pour ces occasions, mais la plupart du temps Nellie-Rose de sa fl\u00fbte et Frannie de son violon accompagnaient G\u00e9rard, puis chantaient avec lui \u00e0 trois partitions. Comme cette belle chanson de F\u00e9lix Leclerc :<\/p>\n<p>Cette nuit dans mon sommeil<br \/>\nJe t\u2019ai enlev\u00e9e de ta tour<br \/>\nJ\u2019avais d\u00e9rob\u00e9 l\u2019soleil<br \/>\nPour que jamais vienne le jour<br \/>\nNous courions dans la prairie<br \/>\nLes rubans volaient au vent<br \/>\nNous avons bu dans nos mains<br \/>\n\u00c0 la source du matin<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait le passage favori de mon p\u00e8re : boire dans ses mains \u00e0 la source du matin. N\u2019y avait-il pas plus belle po\u00e9sie pour symboliser chacun de ses r\u00e9veils sur l\u2019\u00eele la plus po\u00e9tique de ce bord de mer, celle du jouir ?<\/p>\n<p>Un soir, pour mon anniversaire, Jean me r\u00e9serva une surprise. Le chansonnier, Pierre L\u00e9tourneau, de passage dans les Marquises vint nous faire un concert intime. Il \u00e9tait n\u00e9, comme artiste, de la premi\u00e8re \u00e9poque des bo\u00eetes \u00e0 chanson, celle des ann\u00e9es 60. Il avait m\u00eame apport\u00e9 son journal intime de cette jeunesse boh\u00e8me dont la lecture de certains extraits nous causa un mal du pays tr\u00e8s vif.<\/p>\n<p>8 juillet 1960,<\/p>\n<p>Un jeune troubadour, arriv\u00e9 tout droit du lac Saguay<br \/>\nD\u00e9sempar\u00e9, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, quelque part dans la grande<br \/>\nVille de Montr\u00e9al, et que j\u2019ai rencontr\u00e9 d\u00e9j\u00e0<br \/>\n\u00c0 quelques reprises, m\u2019a t\u00e9l\u00e9phon\u00e9 ce matin.<br \/>\nIl s\u2019appelle Claude Gauthier.<br \/>\nIl parle de F\u00e9lix Leclerc sans arr\u00eat, fume des gitanes<br \/>\nEt me para\u00eet plut\u00f4t sympathique.<\/p>\n<p>Je m\u2019en vais \u00e0 la mer qu\u2019il me dit.<br \/>\nJe t\u2019invite<br \/>\nEt n\u2019oublie surtout pas d\u2019apporter ta guitare.<br \/>\nOn pourra peut-\u00eatre chanter dans les salles paroissiales<br \/>\nSur les perrons des presbyt\u00e8res ou d\u2019\u00e9glise<br \/>\nEt ainsi payer nos d\u00e9penses.<\/p>\n<p>L\u2019occasion \u00e9tait trop belle et je n\u2019ai pas h\u00e9sit\u00e9 longtemps<br \/>\nEt moi qui ne connais de la mer<br \/>\nQue ce que j\u2019en ai vu \u00e0 L\u00e9vis ou sur les cartes postales<br \/>\nJe pars demain pour la Gasp\u00e9sie<br \/>\nAvec ma guitare, mon inconscience<br \/>\nEt mon pouce.<\/p>\n<p>Aux mots de \u00ab ma guitare, mon inconscience et mon pouce \u00bb j\u2019eus une pens\u00e9e pour Renaud. Nous \u00e9tions en 1985 et personne n\u2019avait eu de nouvelles depuis pr\u00e8s de quatre ans. En quittant le Qu\u00e9bec, mon p\u00e8re avait confi\u00e9 ses encyclop\u00e9dies soulign\u00e9es de traits fins \u00e0 Clermont pour que le tout soit donn\u00e9 en h\u00e9ritage spirituel \u00e0 Renaud. Cela prit bien toutes ces ann\u00e9es avant qu\u2019il me parle de ce qui s\u2019\u00e9tait pass\u00e9, apr\u00e8s l\u2019enterrement de Madame Martin, la fameuse nuit o\u00f9 Renaud alla coucher chez lui. Mais ce soir-l\u00e0, apr\u00e8s le r\u00e9cital de L\u00e9tourneau, sentant ma relation avec Jean solide et harmonieuse, il me glissa quelques phrases, comme s\u2019il ne faisait que continuer une vieille conversation suspendue par pur hasard.<\/p>\n<p>Je ne sais pas s\u2019il a r\u00e9alis\u00e9 son projet, dit mon p\u00e8re ?<\/p>\n<p>Lequel fis-je ?<\/p>\n<p>Faire le tour des tombeaux<br \/>\nDes magnifiques de la plan\u00e8te<br \/>\nEt aller dormir au pied de chaque monument<br \/>\nLe nez dans les \u00e9toiles<br \/>\nEt le corps dans un sac de couchage.<br \/>\nC\u2019est quoi son objectif, dis-je ?<\/p>\n<p>Il me dit que je le saurais en temps et lieu.<br \/>\nLe camp Ste-Rose \u00e9tant pour lui<br \/>\nLe noyau particulaire<br \/>\nD\u2019une explosion atomique et po\u00e9tique<\/p>\n<p>Aux mots \u00ab le nez dans les \u00e9toiles \u00bb, cela me fit r\u00e9aliser \u00e0 quel point le principe de l\u2019eum\u00e9trie tel que cultiv\u00e9 dans notre famille \u00e9largie, avait permis au quotidien un bonheur d\u2019une enivrante culture. Notre syst\u00e8me solaire se constituait de trois plan\u00e8tes dont les orbites se croisaient quelquefois par jour. Madame de Vincennes et les deux filles vivaient une intimit\u00e9 tr\u00e8s \u00ab morale grand-m\u00e8re \u00bb. Elle aimait les g\u00e2ter tout en s\u2019imposant. Elle savait \u00eatre s\u00e9v\u00e8re avec un jugement tel que les filles trouvaient toujours du plaisir \u00e0 retourner sous ses jupes. Jean et moi-m\u00eame cultivions une relation intellectuelle, fascin\u00e9s par l\u2019\u00e9criture de nos livres respectifs et allant marcher sur la plage dans nos bas de courbe de cr\u00e9ativit\u00e9. Nous aimions nous lever vers quatre heures du matin et \u00e9crire jusqu\u2019\u00e0 huit heures. Puis nous d\u00e9jeunions en famille, changeant de territoire chaque matin, de fa\u00e7on \u00e0 ce que ce ne soit pas toujours au m\u00eame \u00e0 faire le repas. Nous consacrions notre apr\u00e8s-midi aux loisirs des filles, Jean leur ayant enseign\u00e9 le matin. Puis le soir, quand il n\u2019y avait pas de soir\u00e9e, nous retournions \u00e0 nos \u00e9critures, mon p\u00e8re se transformant en conteur pour mes filles, comme il l\u2019avait \u00e9t\u00e9 pour moi enfant.<\/p>\n<p>Je n\u2019ai pas parl\u00e9 de la troisi\u00e8me plan\u00e8te, celle de G\u00e9rard et mon p\u00e8re. Elle fut d\u2019abord empreinte de respect et de silence. Le fait que mon p\u00e8re ait pens\u00e9 \u00e0 lui pour qu\u2019il puisse, de sa fen\u00eatre, p\u00eacher l\u2019eau du puits, l\u2019\u00e9mut profond\u00e9ment. Comme il \u00e9tait aveugle, il ne sut pas trop au d\u00e9but ce qu\u2019il pouvait faire pour donner du bonheur \u00e0 mon p\u00e8re, celui-ci \u00e9tant d\u00e9j\u00e0 suffisamment heureux. Il remarqua cependant que lorsqu\u2019il parlait par intervalles, disant le minimum de mots comme une danse des silences entre phrases douces de leur immense, cela rendait la voix de mon p\u00e8re joyeuse. Il cultiva donc l\u2019\u00e9coute, le rythme des mots et l\u2019abandon \u00e0 l\u2019essentiel. La pr\u00e9sence de G\u00e9rard plut tellement \u00e0 mon p\u00e8re qu\u2019il prit l\u2019habitude, le dimanche matin \u00e0 l\u2019aurore de l\u2019emmener avec lui pour assister au lever du jour r\u00e9veillant les vagues d\u2019une mer b\u00e9ante. Un jour G\u00e9rard lui dit simplement :<\/p>\n<p>Tiens l\u2019instant pr\u00e9sent vient juste d\u2019arriver.<\/p>\n<p>Et mon p\u00e8re de dire :<br \/>\nC\u2019est magnifique que tu sentes<br \/>\nLa m\u00eame chose que moi<br \/>\nL\u2019\u00eatre qui attaque de son bonheur d\u2019\u00eatre.<\/p>\n<p>Non cela ne m\u2019est pas encore accessible dit G\u00e9rard<br \/>\nMais je sais la seconde exacte de sa venue<br \/>\nParce que l\u2019air autour de vous, Monsieur Rodolphe,<br \/>\nFait comme des vagues de fra\u00eecheur.<\/p>\n<p>Et ce fut tout. Aller plus loin dans la conversation aurait \u00e9t\u00e9 un manque de respect et \u00e7a, G\u00e9rard n\u2019aurait pu supporter d\u2019avoir manqu\u00e9 de talent vis-\u00e0-vis mon p\u00e8re, la musique des sons que l\u2019on touche de la caresse des doigts \u00e9tant le seul champ d\u2019\u00e9nergie dans lequel l\u2019aveugle pouvait exceller.<\/p>\n<p>Mon p\u00e8re avait demand\u00e9 \u00e0 Monsieur de Larousse, une dr\u00f4le de question ?<\/p>\n<p>Vous qui avez le bonheur de la culture,<br \/>\nVous pourriez faire des recherches<br \/>\nSur un exemple que je pourrais suivre<br \/>\nAu cas o\u00f9 il me viendrait \u00e0 l\u2019id\u00e9e de mourir ?<br \/>\nJ\u2019aimerais mourir avec talent, voyez-vous Jean<br \/>\nPour ne pas faire peur \u00e0 mes petites filles.<\/p>\n<p>Avec d\u00e9licatesse et \u00e0 mon insu, Jean appela ses recherchistes \u00e0 Paris. Et au bout de quelques semaines, on lui envoya une douzaine d\u2019exemples de fa\u00e7on de mourir \u00e0 travers l\u2019histoire. Il sembla \u00e0 Jean que mon p\u00e8re appr\u00e9cierait particuli\u00e8rement celle d\u2019\u00c9picure et prit sur lui de ne lui pr\u00e9senter que celle-l\u00e0. C\u2019est ainsi que mon p\u00e8re eut en sa possession le texte de sa derni\u00e8re lettre \u00e0 M\u00e9n\u00e8que, \u00e9crite 2000 ans avant l\u2019apparition d\u2019Einstein sur terre. Bref, cette lettre raconte que quand \u00c9picure fut \u00e0 la mort, il commanda un bon bain chaud et du vin. Il parla du jour de cette mort comme du jour le plus heureux de sa vie, parce qu\u2019il est plein de souvenirs de discussions philosophiques.<\/p>\n<p>Un bon bain chaud et du vin<br \/>\nQuelle id\u00e9e formidable<br \/>\nPour c\u00e9l\u00e9brer son entr\u00e9e<br \/>\nAu creux du myst\u00e8re de la nature.<\/p>\n<p>Et c\u2019est ainsi qu\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9 de son puits, mon p\u00e8re construisit un bain avec des si\u00e8ges pour sept personnes, juste pour le bonheur de philosopher entre nous dans l\u2019eau douce et fra\u00eeche du puits \u00e0 l\u2019ombre des cocotiers.<\/p>\n<p>Renaud aurait ador\u00e9 \u00c9picure, je crois, mais pas pour les m\u00eames raisons. Selon l\u2019encyclop\u00e9die de la famille Larousse :<\/p>\n<p>\u00c9picure consid\u00e8re la nature comme mat\u00e9rielle<br \/>\nEt compos\u00e9e d\u2019atomes en mouvement<br \/>\nDont les combinaisons forment toutes les choses.<br \/>\nLe syst\u00e8me reposant sur l\u2019id\u00e9e d\u2019une mati\u00e8re \u00e9ternelle<br \/>\nSans aucune intervention des dieux.<br \/>\nL\u2019\u00e2me elle-m\u00eame, faite d\u2019atomes subtils<br \/>\nEst mat\u00e9rielle et mortelle<br \/>\nIl n\u2019y a donc pas d\u2019au-del\u00e0.<\/p>\n<p>Et c\u2019est dans le bain philosophique de mon p\u00e8re que nous appr\u00eemes vraiment \u00e0 nous conna\u00eetre. Nous avions un vase dans lequel tous et chacun d\u00e9posaient un sujet \u00e0 d\u00e9battre, la r\u00e8gle \u00e9tant que l\u2019opinion donnant le plus de bonheur intellectuel servait \u00e0 faire le m\u00e9nage de vieilles croyances rendues inutiles par notre rythme de vie. Ce qui permit \u00e0 Jean, \u00e0 l\u2019item \u00ab Morale \u00bb de nous exposer son amour de l\u2019\u00e9picurisme moral.<\/p>\n<p>La morale d\u2019\u00c9picure a pour objectif<br \/>\nD\u2019atteindre le bonheur<br \/>\nPar un usage raisonnable des plaisirs<br \/>\nRecommandant ceux qui sont naturels et n\u00e9cessaires,<br \/>\nAdmettant ceux qui sont naturels, mais non n\u00e9cessaires<br \/>\nEt fuyant ceux qui ne sont ni naturels, ni n\u00e9cessaires<br \/>\nDans un bonheur fait de repos, de paix<br \/>\nD\u2019accord avec la nature<br \/>\nEt de lib\u00e9ration face aux pr\u00e9jug\u00e9s.<\/p>\n<p>Nellie-Rose alla chercher l\u2019encyclop\u00e9die juste pour voir si Jean avait trich\u00e9. Jean avait beau lui dire qu\u2019il avait contribu\u00e9 lui-m\u00eame \u00e0 la d\u00e9finition d\u00e9finitive du mot \u00c9picure, la petite ne pouvait comprendre qu\u2019on puisse r\u00e9p\u00e9ter mot \u00e0 mot ce qui se trouvait dans un livre, ce qui fit bien rire tout le monde.<\/p>\n<p>La semaine o\u00f9 le mot \u00ab instant pr\u00e9sent \u00ab apparut, nous sent\u00eemes par la voix de mon p\u00e8re, qu\u2019il tentait de nous l\u00e9guer son testament.<\/p>\n<p>L\u2019instant pr\u00e9sent<br \/>\nC\u2019est chacun de vous<br \/>\nPr\u00e9sent \u00e9ternellement dans l\u2019\u00eele de moi-m\u00eame<br \/>\nJe vous aime tellement<br \/>\nQue parfois je me transforme en \u00e9toile<br \/>\nJuste pour que vous ne viviez jamais la noirceur,<br \/>\nEn soleil pour que vous n\u2019ayez jamais froid<br \/>\nEn nuage pour que vous n\u2019ayez pas trop chaud<br \/>\nEn eau de mer pour que vous nagiez<br \/>\nDans les vagues par lesquelles mon c\u0153ur bat pour vous.<br \/>\nQuand ce bain sera vide et que le vin sera bu<br \/>\nRemplissez le tout \u00e0 nouveau<br \/>\nEt buvez \u00e0 ma sant\u00e9<br \/>\nComme je bois \u00e0 la v\u00f4tre en ce moment<br \/>\nDans l\u2019\u00eele de l\u2019\u00e9ternit\u00e9 de l\u2019instant pr\u00e9sent.<\/p>\n<p>Mon p\u00e8re mourut cette nuit-l\u00e0, dans son sommeil.<\/p>\n<p>G\u00e9rard fut le premier \u00e0 le d\u00e9couvrir. Quand nous arriv\u00e2mes, il se tordait de douleur en palpant le corps de partout avec ses mains comme pour tenter de l\u2019impr\u00e9gner \u00e0 jamais en ses yeux obscurs. Je demandai \u00e0 Jean d\u2019emmener Madame de Vincennes et les filles \u00e0 la mer, le temps que je retrouve moi-m\u00eame mes sens. A quoi bon vivre tous en m\u00eame temps le m\u00eame choc ? Je restai assise sur la chaise de cordages, rongeant mes poings pour ne pas hurler \u00e0 mon tour. Le pianiste-aveugle se mit \u00e0 tournoyer en rebondissant d\u2019un mur \u00e0 l\u2019autre. Pour l\u2019emp\u00eacher de se blesser, je me jetai sur lui et nous tomb\u00e2mes par terre.<\/p>\n<p>G\u00e9rard, ressaisis-toi<br \/>\nFaut pas que les filles nous voient<br \/>\nDans cet \u00e9tat-l\u00e0<\/p>\n<p>Oui oui\u2026 les filles, les filles<br \/>\nNon non\u2026faut pas que les filles<br \/>\nJe veux pas\u2026j,\u2019peux pas<\/p>\n<p>Mon p\u00e8re a mis du talent dans sa mort<br \/>\nVa falloir en avoir dans le deuil<\/p>\n<p>Ton p\u00e8re, c\u2019est le premier \u00e0 m\u2019avoir trait\u00e9<br \/>\nEn \u00eatre humain.<br \/>\nAvant lui j\u2019ai toujours \u00e9t\u00e9<br \/>\nRien qu\u2019un aveugle.<\/p>\n<p>Et nous rest\u00e2mes l\u00e0 tous les deux, \u00e0 genoux, l\u2019un en face de l\u2019autre, tentant de s\u00e9cher les larmes de nos visages, lui voyant les miennes avec ses mains, moi touchant les siennes avec mes yeux. Nous savions tous les deux qu\u2019il fallait trouver un moyen pour faire du choc quelque chose de supportable. Que faire, que faire\u2026. Qu\u2019aurait fait Renaud au camp Ste-Rose en pareille circonstance ? Et sa passion de transformer la r\u00e9alit\u00e9 en tableau, en \u0153uvre d\u2019art me revint \u00e0 la m\u00e9moire. Qu\u2019est-ce qui manque au tableau pour que cela soit magnifique ?<\/p>\n<p>Je me levai, pla\u00e7ai la t\u00eate de mon p\u00e8re dignement sur l\u2019oreiller, enveloppai son corps d\u2019une couverture, croisai les deux mains. J\u2019allai chercher le symbole de son s\u00e9jour sur l\u2019\u00eele, la canne \u00e0 p\u00eache \u00ab Gauguin \u00bb Je la d\u00e9posai entre ses deux mains, la perche d\u00e9coupant la bordure de sa joue le long de son \u00e9paule. Je fus \u00e9tonn\u00e9e de voir \u00e0 quel point il n\u2019y avait aucun bien mat\u00e9riel dans cette chambre. Un lit, quelques v\u00eatements, une table sur laquelle tr\u00f4nait en permanence un volume de la nouvelle \u00e9dition Larousse.<\/p>\n<p>Je levai G\u00e9rard, lui pris les mains et lui fis toucher la canne \u00e0 p\u00eache.<\/p>\n<p>Il faut trouver les bons mots pour les filles, G\u00e9rard.<\/p>\n<p>Quand Jean arriva avec Madame de Vincenne, Nellie-Rose et Frannie, il put les faire asseoir autour du lit, leurs larmes ayant d\u00e9j\u00e0 beaucoup coul\u00e9 entre deux vagues de mer.<\/p>\n<p>Vous vous rappelez les derniers v\u0153ux de Monsieur Rodolphe ? Dit G\u00e9rard<\/p>\n<p>Quand le bain sera vide et que le vin sera bu<br \/>\nRemplissez le tout \u00e0 nouveau<br \/>\nEt buvez \u00e0 ma sant\u00e9<\/p>\n<p>G\u00e9rard prit sa canne blanche, descendit seul. Nous l\u2019entendimes remplir le bain en montant l\u2019eau du puits, panier par panier. Puis plus rien. Cela d\u00fb prendre une bonne demie-heure avant que quelqu\u2019un pense \u00e0 aller voir par la fen\u00eatre. Le pianiste-aveugle, une coupe de vin \u00e0 la main levait son verre au ciel. Frannie et Nellie-Rose all\u00e8rent se blottir contre lui pour le consoler.<\/p>\n<p>Mon p\u00e8re aurait pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 \u00eatre incin\u00e9r\u00e9 et que ses cendres soient jet\u00e9es \u00e0 la mer. Nous l\u2019enterr\u00e2mes plut\u00f4t dans le m\u00eame cimeti\u00e8re que Gauguin. Sur le monument, nous \u00e9crivimes en \u00e9pitaphe :<\/p>\n<p>Buvez \u00e0 ma sant\u00e9<br \/>\nComme je bois \u00e0 la v\u00f4tre en ce moment<br \/>\nDans l\u2019\u00eele de l\u2019\u00e9ternit\u00e9 de l\u2019instant pr\u00e9sent.<\/p>\n<p>Nous travers\u00e2mes alors notre p\u00e9riode \u00ab Hanakee Pear Lodge \u00bb Je ne sais pas si G\u00e9rard s\u2019en rendit compte, mais sans sa musique, nous aurions tous sombr\u00e9 dans le d\u00e9sespoir. Nous y allions en famille, de vingt heures \u00e0 vingt deux heures. Comme Nellie-Rose l\u2019accompagnait \u00e0 la fl\u00fbte et Frannie au violon, le trio conquit rapidement la client\u00e8le de touristes \u00e0 la recherche de Gauguin.<\/p>\n<p>Un de ces soirs l\u00e0, Il y eut un journal qui tra\u00eenait sur le piano-bar. En premi\u00e8re page, il y avait un article sur un inconnu qui faisait le tour du monde pour profaner les monuments des personnes c\u00e9l\u00e8bres en gravant de curieuses lettres : Ego sum pauper, nihil habeo, et nihil dabo. Tous l\u2019avaient rencontr\u00e9 \u00e0 un endroit ou l\u2019autre de la plan\u00e8te, mais personne ne pouvait mettre un nom sur le visage. Un seul journaliste disait l\u2019avoir interview\u00e9 alors qu\u2019il dormait pr\u00e8s de la tombe de Jean-Jacques Rousseau.<\/p>\n<p>Je suis un r\u00e9volutionnaire quantique<br \/>\nUn terroriste de la r\u00e9alit\u00e9<br \/>\nUne bombe cervicale cosmique<br \/>\nSi j\u2019arrive \u00e0 marquer d\u2019un m\u00eame symbole<br \/>\nchaque tombe<br \/>\nde chaque magnifique<br \/>\nDe la terre<br \/>\nAyant connu l\u2019\u00e9ternit\u00e9 de l\u2019instant pr\u00e9sent<br \/>\nL\u2019humanit\u00e9 passera<br \/>\nDe l\u2019\u00e8re de la mati\u00e8re<br \/>\n\u00c0 celle de la po\u00e9sie de la mati\u00e8re.<\/p>\n<p>L\u2019article mentionnait que la surveillance avait \u00e9t\u00e9 accrue \u00e0 J\u00e9rusalem comme \u00e0 Rome. L\u2019homme \u00e9tant contre les religions, la CIA avait pr\u00e9vu le gouvernement am\u00e9ricain qu\u2019il tenterait peut-\u00eatre de faire sauter les mythes imaginaires de la race humaine. Un mandat international fut donc lev\u00e9 contre lui. Une r\u00e9compense d\u2019un million de dollars \u00e9tant offerte \u00e0 toute personne poss\u00e9dant des informations conduisant \u00e0 son arrestation.<\/p>\n<p>Et nous nous mimes \u00e0 surveiller les journaux. La semaine suivante, l\u2019individu avait fait parvenir une d\u00e9p\u00eache au Financial Post, qui fut reprise par une agence de presse internationale un peu partout \u00e0 travers le monde.<\/p>\n<p>Puisque la science a d\u00e9couvert l\u2019univers<br \/>\nn\u2019est qu\u2019un immense champ quantique<br \/>\nsous des formes vari\u00e9es \u00e0 l\u2019infini<br \/>\npourquoi n\u2019est-il pas possible de faire sauter<br \/>\nle champ de la conscience<br \/>\npour avoir acc\u00e8s \u00e0 cet infini ?<\/p>\n<p>ego sum pauper<br \/>\nnihil habeo<br \/>\net nihil dabo<br \/>\nsign\u00e9, le voyageur quantique<\/p>\n<p>Puis on rapporta que la tombe du po\u00e8te am\u00e9ricain Withman avait \u00e9t\u00e9 elle aussi marqu\u00e9e par la phrase \u00e9nigme : Ego sum pauper, nihil habeo, et nihil dabo. Et lorsqu\u2019on d\u00e9couvrit que l\u2019individu avait r\u00e9ussi \u00e0 l\u2019inscrire sur la tombe de Pie X11 \u00e0 Rome, ce fut la panique dans les milieux religieux. Pas tellement \u00e0 cause de l\u2019acte lui-m\u00eame, mais parce que toute l\u2019information concernant l\u2019explication quantique du monde commen\u00e7ait \u00e0 parvenir aux oreilles du peuple. La science contredisant la religion officielle, on eut peur de voir s\u2019effondrer le syst\u00e8me religieux. N\u2019eut-on pas la m\u00eame angoisse quand Copernic prouva que la lune n\u2019\u00e9tait pas lisse et que des \u00e9toiles tournaient autour d\u2019autres plan\u00e8tes comme la terre autour du soleil, ce qui contredisait dramatiquement la bible.<\/p>\n<p>Mais quand le journal officiel de Tahiti \u00ab le papeete \u00bb publia en premi\u00e8re page que la tombe de Gauguin venait elle aussi d\u2019\u00eatre profan\u00e9e par le Robin des bois quantique, nous s\u00fbmes que Renaud \u00e9tait venu sans m\u00eame avoir pu nous saluer. Nous nous rend\u00eemes, toute la famille, \u00e0 la tombe de mon p\u00e8re. Et nous ne f\u00fbmes pas surpris d\u2019y retrouver les m\u00eames graffitis enfonc\u00e9s \u00e0 coups de couteau dans la pierre. Et c\u2019\u00e9tait sign\u00e9 comme sur les autres pierres tombales des magnifiques de ce monde<\/p>\n<p>Le voyageur quantique.<\/p>\n<!-- AddThis Advanced Settings generic via filter on the_content --><!-- AddThis Share Buttons generic via filter on the_content -->","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u00eele de l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 de l&rsquo;instant pr\u00e9sent Chapitre 19 Amenez-moi au d\u00e9but du roman Monsieur de Larousse \u00e9tait un \u00eatre g\u00e9n\u00e9reux et noble pour qui le r\u00eave avait une valeur intrins\u00e8que, peu importe que ce f\u00fbt plausible ou pas. Son enfance avait \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9e, par des faits antagonistes, quoique peu banals. Un ami de son p\u00e8re [&hellip;]<!-- AddThis Advanced Settings generic via filter on wp_trim_excerpt --><!-- AddThis Share Buttons generic via filter on wp_trim_excerpt --><\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[26],"tags":[47,73,89,75,74,79,85,81,52,78,76,83,53,88,71,80,77,49,69,87,82,86,84,57],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/demers.qc.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/348"}],"collection":[{"href":"https:\/\/demers.qc.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/demers.qc.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/demers.qc.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/3"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/demers.qc.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=348"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/demers.qc.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/348\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":456,"href":"https:\/\/demers.qc.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/348\/revisions\/456"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/demers.qc.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=348"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/demers.qc.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=348"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/demers.qc.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=348"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}