{"id":347,"date":"2006-05-02T18:01:38","date_gmt":"2006-05-02T23:01:38","guid":{"rendered":"http:\/\/demers.qc.ca\/?p=347"},"modified":"2006-05-02T20:46:31","modified_gmt":"2006-05-03T01:46:31","slug":"chapitre-18-heureux-qui-comme-ulysse","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/demers.qc.ca\/?p=347","title":{"rendered":"Chapitre 18 &#8211; HEUREUX QUI COMME ULYSSE"},"content":{"rendered":"<p><b>L&rsquo;\u00eele de l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 de l&rsquo;instant pr\u00e9sent<\/b><\/p>\n<p>Jean de Larousse \u00e9tait un adepte de ce qu\u2019on appelle aujourd\u2019hui \u00ab l\u2019eum\u00e9trie \u00bb, n\u00e9ologisme invent\u00e9 par un jeune philosophe de ses amis, Michel Onfray, signifiant la distance exacte pour \u00eatre heureux en relation homme-femme, et cela \u00e0 tous les niveaux. Et une fois la cuisine de l\u2019amour bien appr\u00eat\u00e9e, alors il lui apparaissait logique de signer un contrat amoureux sous forme de mariage ou de toute autre nature l\u00e9gale, la seule limite \u00e9tant l\u2019imagination. Il avait v\u00e9cu ce genre d\u2019approche avec feu son \u00e9pouse, leur unique loi ayant \u00e9t\u00e9 de ne pas se placer en situation de d\u00e9plaisir avant de mourir.<\/p>\n<p>Nous sommes deux plan\u00e8tes.<br \/>\nVoyez-vous Marie<br \/>\nIl me semble passionnant<br \/>\nD\u2019apprendre \u00e0 se croiser<br \/>\nDans nos rotations r\u00e9ciproques<br \/>\nJusqu\u2019\u00e0 ce que la distance id\u00e9ale soit atteinte.<\/p>\n<p>Je n\u2019exigeai qu\u2019une chose. Qu\u2019il garde le silence sur la mani\u00e8re dont lui et son ex-\u00e9pouse avaient r\u00e9solu l\u2019\u00e9quation au quotidien. J\u2019avoue cependant que cette libert\u00e9 intellectuelle de r\u00e9inventer l\u2019amour \u00e0 deux me plut. Il avait ses habitudes, j\u2019avais les miennes. Alors pourquoi tout pr\u00e9cipiter ? Lui retourna vivre Place de la Concorde au centre de Paris, moi chez Madame de Vincennes dans le 15eme. Nous conv\u00eemes de souper ensemble trois soirs par semaine, que j\u2019aille dormir chez lui le samedi et que le dimanche soit consacr\u00e9 \u00e0 Nellie-Rose. Jean pr\u00e9f\u00e9rait que je ne travaille pas, la petite ayant besoin de sa m\u00e8re, Ce qui m\u2019apparut sage dans les circonstances. De toute fa\u00e7on, j\u2019avais deux ans de p\u00e9cule devant moi.<\/p>\n<p>Jean m\u2019encourageant \u00e0 ouvrir notre relation, je me permis donc, chaque mardi de cet automne-l\u00e0, ma nuit de boh\u00e8me au p\u2019tit Qu\u00e9bec. Lui de son c\u00f4t\u00e9 avait une amie tr\u00e8s ch\u00e8re dont il ne pouvait se passer au niveau culture. Je l\u2019encourageai donc \u00e0 profiter des mardis pour aller dormir chez elle, puisqu\u2019elle habitait \u00e0 Versailles et qu\u2019il s\u2019y sentait si bien.<\/p>\n<p>Vous savez Marie,<br \/>\nOn peut tout se permettre dans cette vie<br \/>\nSauf le manque d\u2019int\u00e9grit\u00e9<br \/>\nl\u2019un envers l\u2019autre<br \/>\nMerci de votre confiance.<\/p>\n<p>C\u2019est dans ce climat particulier que je descendis dans la cave du V1eme arrondissement retrouver mon pianiste aveugle. J\u2019avoue que je n\u2019avais jamais pens\u00e9 faire un v\u00e9ritablement connaissance avec lui. Il \u00e9tait \u00e0 la fois si pr\u00e9sent et si distant. Et comme je ne connaissais pas le chansonnier invit\u00e9 et que la client\u00e8le avait bien chang\u00e9, je lui dis :<\/p>\n<p>G\u00e9rard, c\u2019est Marie Gascon<br \/>\nLa locataire de Madame de Vincenne.<br \/>\nTu te rappelles de moi ?<\/p>\n<p>La Marie \u00e0 Renaud ?<\/p>\n<p>Tu connais Renaud lui dis-je ?<\/p>\n<p>Oui, il est venu dormir chez moi<br \/>\nUne semaine cet \u00e9t\u00e9.<br \/>\nAu moment o\u00f9 le p\u2019tit Qu\u00e9bec \u00e9tait ferm\u00e9.<br \/>\nJe lui ai pass\u00e9 de l\u2019argent<br \/>\npour se rendre en \u00c9gypte.<\/p>\n<p>Pourquoi l\u2019\u00c9gypte?<\/p>\n<p>Les grandes pyramides.<br \/>\nIl m\u2019a laiss\u00e9 un mot pour Clermont<br \/>\nMais personne n\u2019a de nouvelles de Clermont<\/p>\n<p>Je peux l\u2019envoyer \u00e0 mon p\u00e8re<br \/>\nQui va lui remettre.<\/p>\n<p>Fouille dans mon sac de toile<br \/>\nC\u2019est dans une enveloppe bleue.<br \/>\nTu peux la lire, c\u2019est pas cachet\u00e9.<\/p>\n<p>Cher Clermont,<\/p>\n<p>Le camp Ste-Rose fut peut-\u00eatre inconsciemment<br \/>\nUne tentative d\u2019installer sur terre<br \/>\nUne colonie \u00e9trange d\u2019instants pr\u00e9sents<br \/>\nvenus de nulle part, comme on le fera un jour sur Mars.<\/p>\n<p>Mais c\u2019est si loin tout \u00e7a<br \/>\nComme une m\u00e9t\u00e9orite qui s\u2019\u00e9loigne<br \/>\nDans l\u2019espace.<\/p>\n<p>Qu\u2019est-ce que la pauvret\u00e9?<br \/>\nRestreindre ses besoins<br \/>\nPour accro\u00eetre sa libert\u00e9<br \/>\nNous sommes esclaves de tant de petites choses<br \/>\nRadio, t\u00e9l\u00e9vision, frigidaire, automobile<br \/>\nQu\u2019on oublie de lever la t\u00eate vers le cosmos<br \/>\nComme le feront peut-\u00eatre un jour<br \/>\nD\u2019autres enfants d\u2019un certain camp Ste-Rose<br \/>\nEn vacance sur Mars.<\/p>\n<p>Ego sum pauper<br \/>\nNihil habeo<br \/>\nEt nihil dabo<\/p>\n<p>Ton ami Renaud<br \/>\nEn souvenir du camp Ste-Rose<\/p>\n<p>C\u2019est ainsi que mardi aux petites heures, apr\u00e8s la fermeture du p\u2019tit Qu\u00e9bec, Monsieur G\u00e9rard me tint le bras pour se rendre \u00e0 sa chambre au lieu de se fier \u00e0 sa canne blanche.<\/p>\n<p>Tu savais que Madame Martin est d\u00e9c\u00e9d\u00e9e<br \/>\nDurant l\u2019\u00e9t\u00e9 ?<\/p>\n<p>Non r\u00e9pondis-je.<\/p>\n<p>Comment l\u2019as-tu su ?<\/p>\n<p>Par Renaud, qui l\u2019avait appris de Clermont.<br \/>\nJeanne avait demand\u00e9 \u00e0 le voir avant de mourir.<br \/>\nIl est arriv\u00e9 au Qu\u00e9bec la journ\u00e9e de l\u2019enterrement.<br \/>\nIl a dormi une nuit chez ton p\u00e8re<br \/>\nTrois nuits ici<br \/>\nPuis\u2026 plus de nouvelles.<\/p>\n<p>Mmmmm<\/p>\n<p>Quelle vie bizarre que la sienne, pensai-je \u00e0 haute voix ?<\/p>\n<p>Un aveugle parmi les aveugles<br \/>\nQui tente de retrouver la vue<br \/>\nMe r\u00e9pondit G\u00e9rard.<br \/>\nQu\u2019est-ce que tu veux dire G\u00e9rard ?<\/p>\n<p>Renaud m\u2019a d\u00e9j\u00e0 dit<br \/>\nQu\u2019au moins comme aveugle<br \/>\nJe n\u2019avais pas \u00e0 faire exploser<br \/>\nLes images pr\u00e9con\u00e7ues de l\u2019univers.<br \/>\nLe plus difficile \u00e9tant de perdre la vue<br \/>\nPour enfin voir le r\u00e9el int\u00e9rieur du r\u00e9el.<\/p>\n<p>Comme ?<\/p>\n<p>Remplacer le ciel, l\u2019enfer , le purgatoire<br \/>\nPar la terre, Saturne et Mars<\/p>\n<p>Comme ?<\/p>\n<p>Remplacer la terre, Saturne et Mars<br \/>\nPar atomes, mol\u00e9cules, particules<\/p>\n<p>Comme ?<br \/>\nDevenir aveugle de tout ce qui est<br \/>\nPour ne le voir que sous la forme de particules<br \/>\nOn ne sait pas encore ce qui se cache sous les particules<br \/>\n\u00c9nergie, lumi\u00e8re, instant pr\u00e9sent?<\/p>\n<p>Tu vois, quand Renaud passe dans la vie d\u2019un aveugle<br \/>\n\u00c7a y fait au moins de quoi songer quand y chante \u00e0 son piano.<br \/>\nC\u2019est pour \u00e7a que je lui ai pass\u00e9 quelques francs<br \/>\nDevenir un voyageur transquantique, pour un aveugle<br \/>\nQuelle \u00e9ventualit\u00e9.<br \/>\nHahaha<\/p>\n<p>Devenir un voyageur transquantique. Quelle id\u00e9e folle. J\u2019en parlai \u00e0 Jean le lendemain. Celui-ci en fut tellement fascin\u00e9 qu\u2019il m\u2019offrit de financer les recherches de Renaud, peut-\u00eatre en pla\u00e7ant l\u2019argent au nom de Clermont, pour que cela f\u00fbt fait avec le plus de discr\u00e9tion possible. Jean de Larousse ne pouvait supporter que des recherches fondamentales soient accompagn\u00e9es de servitudes ou d\u2019indigence, sa famille ayant toujours \u00e9t\u00e9 de nature philanthropique, depuis que la fortune leur avait souri. Voil\u00e0 comment, G\u00e9rard fut rembours\u00e9 rubis sur l\u2019ongle.<\/p>\n<p>G\u00e9rard fut touch\u00e9 du geste. Au point o\u00f9 il me d\u00e9voila l\u2019\u00e9trange exp\u00e9rience que Renaud lui avait fait vivre. Il l\u2019avait emmen\u00e9 dormir sur un banc \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019\u00e9glise Notre-Dame de Paris.<\/p>\n<p>Ne sens-tu pas G\u00e9rard comme le r\u00e9el devient f\u00e9brile ?<br \/>\nComme si le fait qu\u2019un humain marchant<br \/>\nL\u2019int\u00e9rieur de ce b\u00e2timent ,<br \/>\napr\u00e8s plusieurs si\u00e8cles de somnambulisme,<br \/>\nAit perc\u00e9 le secret de la conscience du solide<br \/>\nEt arrive presque \u00e0 d\u00e9stabiliser<br \/>\nLa vitesse des mol\u00e9cules non habitu\u00e9es<br \/>\n\u00c0 une telle ing\u00e9rence ?<\/p>\n<p>Un jour,<br \/>\nL\u2019homme quantique sera<br \/>\nLe nouveau bossu<br \/>\nD\u2019un Notre-Dame cosmique<\/p>\n<p>\u00c0 la seconde<br \/>\no\u00f9 il acc\u00e9dera aux voyages quantiques<br \/>\nToutes les religions du monde s\u2019effondreront<br \/>\nEn m\u00eame temps que leurs \u00e9glises<br \/>\nPar simple col\u00e8re de l\u2019humain de s\u2019\u00eatre fait avoir<br \/>\nPar des fables qui rel\u00e8vent plus de l\u2019imagination<br \/>\nQue de l\u2019ordre des faits scientifiques.<\/p>\n<p>Et l\u2019homme jouira enfin<br \/>\nde l\u2019abordage<br \/>\nDe l\u2019\u00eele de l\u2019\u00e9ternit\u00e9 de l\u2019instant pr\u00e9sent<\/p>\n<p>\u00ab Est-ce un hasard ?, dit G\u00e9rard, mais la foudre tomba dans un fracas assourdissant. Et l\u2019orage s\u2019exprima avec une violence inhabituelle. J\u2019ai beau \u00eatre aveugle, mais je peux dire que les tremblements qui me parcoururent le corps \u00e0 ce moment-l\u00e0 ressembl\u00e8rent plus aux vagues de mer d\u00e9cha\u00een\u00e9e en dedans de moi-m\u00eame qu\u2019\u00e0 de la peur ou de l\u2019angoisse. Je sais que tout \u00e7a, c\u2019est de la science-fiction, mais quand on est aveugle, le quantique c\u2019est ce qui nous est peut-\u00eatre le plus accessible. Alors, je cherche moi aussi, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019une communaut\u00e9 de recherche, comme Renaud r\u00eave d\u2019en tisser une ,des plus informelles, \u00e0 travers la plan\u00e8te.<\/p>\n<p>\u00ab Communaut\u00e9 de recherche \u00bb C\u2019est la seule chose que j\u2019aimais vraiment dans tout le charabia de Renaud. Jean et moi y travaillions au niveau des relations amoureuses, chaque souper devenant un havre de paix pour imaginer une eum\u00e9trie plus cr\u00e9atrice. Monsieur de Larousse, comme je l\u2019appelais parfois en le taquinant, sentait maintenant le besoin d\u2019innover. Il voulait tenter l\u2019exp\u00e9rience de louer une chambre \u00e0 quelques b\u00e2timents de la mienne, pour que la nuit, \u00e0 n\u2019importe quelle heure, je puisse venir le rejoindre dans son lit, de fa\u00e7on \u00e0 ce que nous ayons la chance d\u2019inventer notre intimit\u00e9.<\/p>\n<p>Cela me fit du bien de me sentir chatte de ruelle. Comment dire. Comme si le calcul de la distance devenait, en soi, un excitant sexuel. Jean n\u2019y venait que la nuit, retournant le jour \u00e0 ses occupations, son groupe d\u2019amis et ses relations. Nous prenions plaisir \u00e0 r\u00e9inventer le monde, parfois en nous saoulant joyeusement \u00e0 la chandelle et au vin blanc. Une r\u00e9flexion de ma part le fit bien rire.<\/p>\n<p>Pendant que Renaud tente d\u2019abolir le temps<br \/>\nNous, on abolit l\u2019espace<br \/>\nDieu aura bien du mal<br \/>\nPour remettre tout \u00e7a en place.<br \/>\nhahaha<\/p>\n<p>Je m\u2019ennuie de Nellie-Rose<br \/>\nMe dit soudain Jean<br \/>\nPourquoi on ne ferait pas notre sortie familiale<br \/>\nSamedi plut\u00f4t que dimanche ?<\/p>\n<p>Jean, je suis enceinte de Frannie.<\/p>\n<p>Je n\u2019ai jamais vu un homme aussi heureux. Il sautait partout, criait. Tellement excit\u00e9 qu\u2019\u00e0 trois heures et demie du matin, il alla cogner \u00e0 la porte de la propri\u00e9taire.<\/p>\n<p>Ma femme est enceinte, Madame<br \/>\n\u00c7a vaut un r\u00e9veil non ?<\/p>\n<p>La pauvre femme. Jean la tra\u00eena quasiment de force pour partager le verre de la chance avec nous. Mais comme elle avait une v\u00e9n\u00e9ration quasi religieuse pour le nom de Larousse, elle se sentit honor\u00e9e de faire partie du cercle de ses intimes. C\u2019est comme \u00e7a en France, une particule au nom et hop\u2026 tu es quelqu\u2019un.<\/p>\n<p>C\u2019est avec ma particule Madame<br \/>\nQue j\u2019ai fait cet enfant-l\u00e0<br \/>\nFrannie vient De Larousse<br \/>\nHahahaha<\/p>\n<p>Si vous continuez \u00e0 hurler comme \u00e7a, Monsieur<br \/>\nLa petite va \u00eatre tellement turbulente<br \/>\nQu\u2019elle va vous donner la frousse<br \/>\nMais si elle a le sourire de Madame,<\/p>\n<p>Elle sera charmante toute sa vie.<\/p>\n<p>Fascinante, ch\u00e8re amie<br \/>\nFascinante comme sa m\u00e8re<br \/>\nEt juste pour moi \u00e0 part \u00e7a<\/p>\n<p>Et ces p\u00e8res, tous pareils<br \/>\nComme s\u2019il y en avait que pour eux<\/p>\n<p>Nous partimes, Jean et moi, chercher Nellie-Rose, de fa\u00e7on \u00e0 nous endormir en famille tout autour de Frannie, comme pour lui souhaiter la bienvenue. Mais cette nuit-l\u00e0, je fis un cauchemar. Je vis Jeanne Martin sur son lit de mort, puis ma m\u00e8re, puis mon p\u00e8re\u2026..NON ! ! non pas mon p\u00e8re ! Je dus \u00eatre tr\u00e8s agit\u00e9e, car Jean tenta de me r\u00e9veiller :<\/p>\n<p>Qu\u2019est-ce que tu vis Marie ?<\/p>\n<p>Jean j\u2019ai peur de la mort.<\/p>\n<p>Explique.<\/p>\n<p>Je ne veux pas que mon p\u00e8re meure<br \/>\nLes petites vont avoir besoin d\u2019un grand-p\u00e8re.<\/p>\n<p>Alors il n\u2019a qu\u2019\u00e0 venir habiter avec nous<\/p>\n<p>Il ne voudra jamais<br \/>\nDe peur de d\u00e9ranger je crois.<\/p>\n<p>Viens, allons boire un jus d\u2019orange<br \/>\n\u00c7a va te calmer.<\/p>\n<p>On aurait dit que tout d\u2019un coup, je me sentais \u00e0 ce point orpheline que m\u00eame mes racines semblaient s\u2019estomper sous mes pieds. \u00c9tait-ce le fait d\u2019\u00eatre enceinte et d\u2019avoir besoin de me blottir dans les bras de mon p\u00e8re comme une petite fille ou encore l\u2019\u00e9tranget\u00e9 de Renaud qui ne pouvait accepter que les choses soient comme elles sont?<\/p>\n<p>Jean,<br \/>\nJ\u2019ai jamais accept\u00e9 la mort de ma m\u00e8re<br \/>\nPas plus que j\u2019accepte celle de Jeanne Martin<br \/>\nEt s\u2019il fallait que mon p\u00e8re meure loin de moi<br \/>\nCe serait la catastrophe.<\/p>\n<p>Ton besoin d\u2019eum\u00e9trie<br \/>\nEst en train de se modifier<br \/>\nFit-il en riant ?<\/p>\n<p>Peut-\u00eatre dis-je<br \/>\n\u00c7a te d\u00e9\u00e7oit ?<\/p>\n<p>Qu\u2019est-ce que tu vis ?<br \/>\nDis-le simplement<br \/>\nSans tenir compte de ma r\u00e9action<\/p>\n<p>J\u2019ai besoin de repartir \u00e0 z\u00e9ro<br \/>\n\u00c0 un point de la plan\u00e8te<br \/>\nQui va rendre mon p\u00e8re heureux<\/p>\n<p>Hummm<br \/>\nC\u2019est nouveau \u00e7a ?<br \/>\nT\u2019as une id\u00e9e ?<br \/>\nLes \u00eeles Galapagos ?<\/p>\n<p>Ne te moque pas de moi<\/p>\n<p>\u00c9coute je suis rentier<br \/>\nMon fr\u00e8re et ses enfants s\u2019occupent de l\u2019entreprise<br \/>\nJe suis ouvert \u00e0 tout ce qui va nous donner du bonheur<\/p>\n<p>Et le bonheur succ\u00e9dait au bonheur<\/p>\n<p>C\u2019est quoi \u00e7ette phrase ?<\/p>\n<p>\u00c7a vient de Gauguin lorsqu\u2019il v\u00e9cut le paradis de l\u2019amour dans les bras de sa Tahitienne Teha\u2019amana. Mon p\u00e8re m\u2019a fait r\u00eaver de Tahiti et de Gauguin durant toute mon enfance.<\/p>\n<p>Alors allons \u00e9lever notre famille \u00e0 Tahiti<\/p>\n<p>T\u2019es s\u00e9rieux ?<\/p>\n<p>Ton p\u00e8re viendrait tu crois ?<\/p>\n<p>Non, j\u2019arrive pas \u00e0 y croire. Tu ferais une telle folie ?<\/p>\n<p>Ton p\u00e8re viendrait tu crois ?<\/p>\n<p>Non c\u2019est trop fou.<\/p>\n<p>Achetons une villa<br \/>\nPr\u00e8s de la maison du jouir de Gauguin si tu veux<br \/>\nEmmenons ton p\u00e8re, madame de Vincennes si tu veux<br \/>\nMais vivons nos r\u00eaves si \u00e7a prend \u00e7a pour nous rendre heureux<br \/>\nJe ne me nomme pas Chateaubriand pour les vivre dans ma tombe.<\/p>\n<p>Et pour l\u2019eum\u00e9trie \u00e0 laquelle tu tiens tant ?<\/p>\n<p>On verra l\u00e0-bas.<br \/>\n\u00c7a serait extraordinaire que Frannie naisse \u00e0 Tahiti non ? Non c\u2019est trop fou, Jean,<br \/>\non va se casser la gueule<\/p>\n<p>Si Charlie Chaplin a fond\u00e9 une famille<br \/>\nEn repartant \u00e0 z\u00e9ro<br \/>\nDans un endroit perdu de l\u2019univers<br \/>\nJe ne vois pas pourquoi un De Larousse<br \/>\nN\u2019aurait pas droit au m\u00eame bonheur !<\/p>\n<p>Allez viens te coucher Juste par ta mani\u00e8re de dormir dans mes bras Je vais bien finir par sentir si le projet nous Permettra de fonder une vraie famille.<\/p>\n<p>Jean, j\u2019ai jamais oubli\u00e9 Renaud M\u00eame si Renaud est mort pour moi<\/p>\n<p>Marie, j\u2019ai jamais oubli\u00e9 Rosanne, feu mon \u00e9pouse<br \/>\nM\u00eame si Rosanne est morte pour moi<\/p>\n<p>Tu peux vivre avec \u00e7a ?<br \/>\nOui<br \/>\nToi aussi ?<br \/>\nOui<\/p>\n<p>C\u2019est \u00e7a un compagnonnage heureux mon amour<br \/>\nRien n\u2019est parfait mais tout est int\u00e8gre.<br \/>\nAllez viens te coucher.<\/p>\n<p>Je tentai d\u2019oublier cette discussion. Mais, Jean ne tenait plus en place. Chaque souper entra\u00eenait avec lui sa pile de cartes et de livres sur Tahiti. Il avait consult\u00e9 une agence immobili\u00e8re internationale et on lui avait propos\u00e9 trois villas, dont une donnant directement sur la mer, comprenant en plus une petite d\u00e9pendance o\u00f9 mon p\u00e8re pourrait vivre selon le degr\u00e9 eum\u00e9trique de solitude qui lui plairait.<\/p>\n<p>Ecoute, si mon p\u00e8re accepte, on enclenche<br \/>\nS\u2019il refuse on recule<br \/>\n\u00c7a te va Jean ?<\/p>\n<p>Cher Papa,<\/p>\n<p>Vous vous rappelez : \u00ab Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage. \u00bb Cette phrase venait du po\u00e8te Du Bellay, plus pr\u00e9cis\u00e9ment de la page 585 du livre dix de Larousse. Vous voyez, je n\u2019ai rien oubli\u00e9. Du Bellay signifiait l\u2019importance de revenir au pays natal mourir aupr\u00e8s de ceux qu\u2019on aime, \u00e0 la fin du long voyage de la vie. J\u2019ai longtemps pens\u00e9 que vos origines avaient \u00e9t\u00e9 la maison \u00e0 un mur de votre m\u00e8re. Je r\u00e9alise aujourd\u2019hui que votre pays d\u2019origine fut plut\u00f4t celui de la po\u00e9sie. Rappelez-vous ce que l\u2019encyclop\u00e9die disait \u00e0 propos de la po\u00e9sie :<\/p>\n<p>Le po\u00e8te<br \/>\nEst celui qui d\u00e9couvre<br \/>\nL\u2019immuable virginit\u00e9 du monde<br \/>\nRetrouvant les dons et les vertus de l\u2019enfance.<\/p>\n<p>La po\u00e9sie,<br \/>\nElle n\u2019est \u00e9vasion du r\u00e9el<br \/>\nQue pour \u00eatre invasion de l\u2019essentiel.<\/p>\n<p>Et cette phrase de Gauguin<\/p>\n<p>Et le bonheur succ\u00e9dait au bonheur<\/p>\n<p>Et celle de Renoir \u00e0 son fils :<\/p>\n<p>Je me rappelle<br \/>\nLa merveilleuse sensation de l\u00e9g\u00e8ret\u00e9<\/p>\n<p>De ne rien poss\u00e9der<br \/>\nQui nous permettait, \u00e0 Monet et \u00e0 moi,<br \/>\nDe v\u00e9g\u00e9ter les deux mains dans les poches\u2026<br \/>\nIl faut toujours \u00eatre pr\u00eat \u00e0 partir<br \/>\nPour le bon motif<br \/>\nPas de bagages, une brosse \u00e0 dents<br \/>\nEt un morceau de savon<\/p>\n<p>Auriez-vous la bont\u00e9 de venir me rejoindre \u00e0 Tahiti, pr\u00e8s de la maison du jouir de Gauguin ? Jean et moi d\u00e9sirons nous y marier, y habiter une villa, \u00e9lever notre famille. Une d\u00e9pendance vous y attend si vous pr\u00e9f\u00e9rez vous retirer dans la solitude.<\/p>\n<p>Avant de me dire non, sachez que j\u2019attends un autre enfant et que mes petites auront besoin de leur grand-p\u00e8re. Je ne peux leur offrir moins que ce que j\u2019ai re\u00e7u.<\/p>\n<p>Auriez-vous la bont\u00e9 de faire de Tahiti<br \/>\nPour vos deux petites filles<br \/>\nLe paradis mill\u00e9naire<br \/>\nDe la po\u00e9sie des bien-aim\u00e9s<\/p>\n<p>p.s.<br \/>\nJe ne veux pas vous perdre<br \/>\nComme j\u2019ai perdu maman<\/p>\n<p>Une chambre s\u2019\u00e9tant lib\u00e9r\u00e9e dans l\u2019immeuble connexe \u00e0 celui de Madame de Vincennes, Jean la loua plut\u00f4t que l\u2019autre. Notre eum\u00e9trie resserr\u00e9e permettait maintenant \u00e0 Nellie-Rose d\u2019aller se faire g\u00e2ter par le voisin papa de sa petite s\u0153ur. Curieusement, rien d\u2019autre ne l\u2019int\u00e9ressa que de s\u2019occuper de ma fille. M\u00eame cette nuit du mardi chez sa grande amie devint une corv\u00e9e dont il voulut s\u2019esquiver d\u2019une semaine \u00e0 l\u2019autre.<\/p>\n<p>Je ne fr\u00e9quentai plus la cave du p\u2019tit Qu\u00e9bec. Par contre, j\u2019allai rendre visite r\u00e9guli\u00e8rement \u00e0 G\u00e9rard, le pianiste-aveugle, lui rendant quelques services, comme lui pr\u00e9parer un bon repas ou ranger son \u00e9picerie. Il adorait entre autres que je l\u2019accompagne \u00e0 la cath\u00e9drale Notre-Dame de Paris parce qu\u2019il sentait le besoin de faire sa part dans la communaut\u00e9 de recherches dans le but de d\u00e9couvrir comment on devient un voyageur quantique.<\/p>\n<p>Si quelqu\u2019un peut y arriver le premier<br \/>\nC\u2019est bien un aveugle non ?<\/p>\n<p>Cela me troubla beaucoup de le voir caresser les pierres, tenter d\u2019en impr\u00e9gner sa chair dans le but de faire transmuer la mati\u00e8re.<\/p>\n<p>Et vint ce fameux souper o\u00f9 Monsieur de Larousse me fit porter des fleurs avec un trousseau de cl\u00e9s dans une enveloppe.<\/p>\n<p>Ce sont les cl\u00e9s de notre villa \u00e0 Tahiti mon amour<\/p>\n<p>Mais on n\u2019a m\u00eame pas de r\u00e9ponse de mon p\u00e8re, lui dis-je<\/p>\n<p>J\u2019ai achet\u00e9 la villa avec option, selon ce que votre p\u00e8re<br \/>\nPrendra comme d\u00e9cision.<\/p>\n<p>Jean me remit \u00e9galement une lettre de mon p\u00e8re. Je l\u2019ouvris. Il n\u2019y avait qu\u2019une seule phrase d\u2019\u00e9crite :<\/p>\n<p>Heureux qui comme Rodolphe<br \/>\nA fait un beau voyage<\/p>\n<p>Commentaires<\/p>\n<p>1. Le mercredi 3 mai 2006 \u00e0 08:56, par Pierrot<\/p>\n<p>    Quelle \u00e9trange chose que la vie. 6 ans d\u00e9ja que j&rsquo;ai termin\u00e9 ma<br \/>\n    carriere de chanteur. Ca se peut pas&#8230; 6 ans&#8230;. woww&#8230;.. et ce roman qui<br \/>\n    semble venir de nulle part&#8230;. wow&#8230;. devenir l&rsquo;antiquaire de son<br \/>\n    \u00e2me&#8230;.par le biais d&rsquo;un ami<br \/>\n    merci<\/p>\n<p>    Pierrot<\/p>\n<p>2. Le mercredi 3 mai 2006 \u00e0 10:48, par Claude<\/p>\n<p>    \u00ab\u00a0&#8230;l&rsquo;antiquaire de son \u00e2me\u00a0\u00bb. Quelle belle trouvaille.<br \/>\n    Au nombre de lecteurs qui viennent lire ton roman \u00e0 tous les jours je constate que l&rsquo;id\u00e9e valait son pesant d&rsquo;or.<br \/>\n    J&rsquo;ai bien h\u00e2te de te revoir.<br \/>\n    Claude<\/p>\n<!-- AddThis Advanced Settings generic via filter on the_content --><!-- AddThis Share Buttons generic via filter on the_content -->","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;\u00eele de l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 de l&rsquo;instant pr\u00e9sent Jean de Larousse \u00e9tait un adepte de ce qu\u2019on appelle aujourd\u2019hui \u00ab l\u2019eum\u00e9trie \u00bb, n\u00e9ologisme invent\u00e9 par un jeune philosophe de ses amis, Michel Onfray, signifiant la distance exacte pour \u00eatre heureux en relation homme-femme, et cela \u00e0 tous les niveaux. 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