{"id":333,"date":"2006-04-06T17:46:39","date_gmt":"2006-04-06T22:46:39","guid":{"rendered":"http:\/\/demers.qc.ca\/?p=333"},"modified":"2009-01-26T09:56:16","modified_gmt":"2009-01-26T14:56:16","slug":"chapitre-15-le-creuseur-d%e2%80%99etoiles","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/demers.qc.ca\/?p=333","title":{"rendered":"Chapitre 15 &#8211; LE CREUSEUR D\u2019ETOILES"},"content":{"rendered":"<p><b>L&rsquo;\u00eele de l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 de l&rsquo;instant pr\u00e9sent<\/b><\/p>\n<figure id=\"attachment_450\" aria-describedby=\"caption-attachment-450\" style=\"width: 93px\" class=\"wp-caption alignleft\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/demers.qc.ca\/wp-content\/uploads\/2006\/04\/claudeleveille.jpg\" alt=\"Claude L\u00e9veill\u00e9\" title=\"claudeleveille\" width=\"93\" height=\"105\" class=\"size-full wp-image-450\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-450\" class=\"wp-caption-text\">Claude L\u00e9veill\u00e9<\/figcaption><\/figure>\n<p>Curieusement, le fait de partir pour Vancouver changea ma vie. Je pris plaisir \u00e0 garder John sous tension amoureuse, s\u00e9duite sans l\u2019aimer vraiment par cette passion profonde qu\u2019il \u00e9prouvait pour moi. J\u2019avais appris comment on joue avec la vie quand on est une fascinante. On provoque, on suscite, mais on ne livre jamais la marchandise. On devient le symbole de l\u2019inaccessible dont la particularit\u00e9 est de ne jamais appartenir \u00e0 personne.<\/p>\n<p>Techniquement cela se traduisait par des jeux d\u2019int\u00e9r\u00eat. Dans sa famille, on enseignait la litt\u00e9rature fran\u00e7aise \u00e0 travers le monde depuis trois g\u00e9n\u00e9rations, on n\u2019avait pas de probl\u00e8me d\u2019argent et surtout on carburait au regard de l\u2019autre, l\u2019\u00eatre humain valant essentiellement le pouvoir qu\u2019il a. Cette classe sociale, tout en \u00e9tant tr\u00e8s libre de m\u0153urs, vivait quand m\u00eame selon des r\u00e8gles qu\u2019il fallait rapidement d\u00e9coder et ne pas outrepasser. On pouvait avoir des aventures, un amant ou une ma\u00eetresse passag\u00e8re en autant que cela fut v\u00e9cu discr\u00e8tement. Mais il \u00e9tait hors de question de tomber enceinte d\u2019un autre. Comme j\u2019attendais un enfant de Renaud, la seule chose acceptable dans cette famille \u00e9tait qu\u2019il fut de John. C\u2019est ainsi que naquit Nellie-Rose Thysdale, le mot \u00ab Rose \u00bb \u00e9tant secr\u00e8tement ajout\u00e9 au pr\u00e9nom en r\u00e9miniscence du camp Ste-Rose.<\/p>\n<p>Et c\u2019est subs\u00e9quemment que de fil en aiguille, j\u2019appris \u00e0 manipuler pour ne pas perdre, en esp\u00e9rant que le vent, uniquement le vent, entra\u00eene le bateau \u00e0 voiles de ma vie vers un pays o\u00f9 l\u2019on n\u2019a pas de collier dans le cou, o\u00f9 l\u2019on est libre chaque seconde, sans jamais faire de concessions.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019\u00e9poque, je n\u2019aurais pas eu la force morale de raconter tout \u00e7a avec franchise. J\u2019occultais. Mais il n\u2019en demeure pas moins que je me tapai de nombreuses activit\u00e9s sociales pour ne pas perdre les bonnes gr\u00e2ces du recteur, de nombreux repas du dimanche pour conqu\u00e9rir la belle-m\u00e8re qui ne m\u2019avait jamais accept\u00e9e, elle-m\u00eame ayant \u00e9t\u00e9 dans sa jeunesse une intrigante mue par le seul d\u00e9sir de l\u2019argent et du pouvoir.<\/p>\n<p>J\u2019aimais John, comme le chien aime la main du ma\u00eetre, mais qui peut de moins en moins supporter les marques dans le cou. John m\u2019adorait, comme le ma\u00eetre flatte son chien parce qu\u2019il repr\u00e9sente exactement l\u2019atout manquant pour monter les \u00e9chelons sociaux dans le cercle international des universitaires de grand renom. Nous \u00e9tions le couple parfait et nous le savions parfaitement. Trop intelligent pour se priver l\u2019un de l\u2019autre tant que l\u2019un ou l\u2019autre n\u2019aurait pas atteint le sommet.<\/p>\n<p>Curieusement, je ne re\u00e7us de r\u00e9ponse des encyclop\u00e9dies Larousse que deux ans apr\u00e8s la naissance de Nellie-Rose, mon p\u00e8re servant de relais \u00e0 la lettre \u00e9gar\u00e9e.<\/p>\n<p>Madame,<\/p>\n<p>\u00c0 titre de pr\u00e9sident du conseil d\u2019administration des \u00c9ditions Larousse, entreprise appartenant \u00e0 ma famille depuis sa fondation, permettez-moi de vous adresser mon admiration devant votre franchise. Je suis \u00e9mu par votre sensibilit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9volution de la langue et de son devenir f\u00e9minin. L\u2019exemple que vous donnez au sujet du mot \u00ab fascinant (e) \u00bb m\u2019appara\u00eet en effet des plus significatifs.<\/p>\n<p>Cela dit, en m\u2019excusant du retard \u00e0 vous r\u00e9pondre, nous serions tr\u00e8s honor\u00e9s si vous acceptiez de faire partie de notre comit\u00e9 de lecture constitu\u00e9 de femmes passionn\u00e9es des mots \u00e0 travers le monde. Nous aimerions b\u00e9n\u00e9ficier de vos critiques concernant la f\u00e9minisation de certains mots dans notre prochaine \u00e9dition.<\/p>\n<p>Votre tr\u00e8s intrigu\u00e9<br \/>\nJean de Larousse<br \/>\nPr\u00e9sident-directeur g\u00e9n\u00e9ral<br \/>\nEt amoureux des mots.<\/p>\n<p>Monsieur,<\/p>\n<p>On ne fait pas d\u2019argent sur le dos des femmes du monde en abusant de leur cr\u00e9ativit\u00e9 sous forme flatteuse de mots nobles. Il me semble que vous recherchez du b\u00e9n\u00e9volat de bas \u00e9tage. Une femme en ce monde doit d\u00e9j\u00e0 tellement partir de loin pour vivre aussi librement qu\u2019un homme que cela pose question quand il s\u2019agit de d\u00e9finir le sens des mots. Un homme ne peut comprendre cela Monsieur, fut-il pr\u00e9sident de Larousse.<\/p>\n<p>Votre tr\u00e8s fascinante<br \/>\nMarie Gascon-Thysdale<br \/>\nProfesseur de litt\u00e9rature<br \/>\n\u00c0 l\u2019universit\u00e9 de Vancouver<br \/>\nEt bless\u00e9e par les mots d\u2019hommes<br \/>\nComme par leur abus de pouvoir.<\/p>\n<p>Me sentant englu\u00e9e dans une toile d\u2019araign\u00e9e tout en sachant que la seule chose qui m\u2019int\u00e9ressait \u00e9tait de grimper les cordages jusqu\u2019\u00e0 ce que je devienne l\u2019araign\u00e9e elle-m\u00eame, j\u2019\u00e9crivis une carte postale \u00e0 mon p\u00e8re avec trois questions sur l\u2019endos :<\/p>\n<p>Papa<br \/>\nAuriez-vous la bont\u00e9 de m\u2019\u00e9clairer sur ma vie ?<br \/>\nQu\u2019est-ce que le devenir ?<br \/>\nAvez-vous des nouvelles de Renaud ?<\/p>\n<p>Je re\u00e7us une enveloppe, avec \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur une lettre de mon p\u00e8re et une carte postale que Renaud lui avait envoy\u00e9e. Selon mon p\u00e8re, Renaud avait tout quitt\u00e9 pour parcourir le monde avec sa guitare, se contentant, la plupart du temps, de qu\u00eater dans les rues en chantant.<\/p>\n<p>Le devenir, ma fille<br \/>\nQuand il danse<br \/>\nAu lieu de pleurer d\u2019ambition,<br \/>\nC\u2019est l\u2019\u00e9ternit\u00e9 de l\u2019instant pr\u00e9sent<br \/>\nQui prend plaisir<br \/>\n\u00c0 s\u2019habiller instant par instant<br \/>\n\u00c9ternel par \u00e9ternel<br \/>\nD\u2019une robe de noce<br \/>\nPour se marier avec la vie.<\/p>\n<p>Quant \u00e0 Renaud, il avait \u00e9crit \u00e0 mon p\u00e8re pour lui t\u00e9moigner sa reconnaissance\u00bb<\/p>\n<p>Monsieur,<br \/>\nMerci d\u2019avoir mis des mots<br \/>\nSur ce que je vivais.<\/p>\n<p>Je parcours la terre<br \/>\nComme Robinson Cruso\u00e9 son \u00eele<br \/>\nPr\u00e9f\u00e9rant creuser la beaut\u00e9 sous forme d\u2019\u00e9toiles<br \/>\nPartout o\u00f9 elle surgit comme pour le peintre sur sa toile.<\/p>\n<p>La carte avait \u00e9t\u00e9 envoy\u00e9e de Paris, plus pr\u00e9cis\u00e9ment du XVe arrondissement o\u00f9 l\u2019on voyait en photo l\u2019affiche d\u2019une bo\u00eete \u00e0 chanson du nom pr\u00e9destin\u00e9 \u00ab au petit Qu\u00e9bec \u00bb. Je t\u00e9l\u00e9phonai juste pour voir. Oui Renaud y avait bien donn\u00e9 des spectacles durant trois mois. Il \u00e9tait reparti passer l\u2019hiver en Espagne \u00e0 chanter dans les rues.<\/p>\n<p>Il arrive parfois, dans la vie, que les \u00e9v\u00e8nements se pr\u00e9cipitent. John \u00e9tait tomb\u00e9 passionn\u00e9ment amoureux d\u2019une autre femme. Je le sus tout \u00e0 fait par hasard \u00e0 la d\u00e9couverte de deux billets de cin\u00e9ma indiquant une date o\u00f9 il aurait d\u00fb se trouver en Angleterre pour un congr\u00e8s. Il avait donc pass\u00e9 la semaine chez elle.<\/p>\n<p>Je fis semblant de ne rien voir comme c\u2019est la r\u00e8gle dans ce milieu. Pr\u00e9textant le fait qu\u2019il rentrait de plus en plus tard, je lui fis une proposition :<\/p>\n<p>Il serait peut-\u00eatre sage<br \/>\nQue nous fassions chambre \u00e0 part<br \/>\nPour que tu puisses<br \/>\nR\u00e9cup\u00e9rer ?<\/p>\n<p>Tiens pourquoi pas, r\u00e9pondit-il simplement.<\/p>\n<p>Et je sus. Le temps m\u2019\u00e9tait compt\u00e9. Elle chercherait sans doute \u00e0 prendre ma place et je ne voulais pas en sortir perdante au niveau psychologique. Pourrais-je sauter d\u2019une toile d\u2019araign\u00e9e \u00e0 l\u2019autre \u00e0 temps ? On vaut le pouvoir qu\u2019on a. Et l\u2019on vaut toujours plus lorsque le pr\u00e9tendant a l\u2019impression de t\u2019arracher \u00e0 ton mari, plut\u00f4t que de te sortir de la d\u00e8che typique d\u2019une femme esseul\u00e9e. Et tant qu\u2019\u00e0 changer de milieu, autant grimper.<\/p>\n<p>La femme fascinante en moi n\u2019avait pas pr\u00e9vu que le quotidien br\u00fble tout myst\u00e8re. Et tu peux quasiment deviner le temps qu\u2019il te reste par le comportement des autres \u00e0 ton \u00e9gard. Aux soir\u00e9es du recteur, on me causa moins longtemps, moins intens\u00e9ment, me retrouvant de plus en plus en dehors des cercles o\u00f9 se d\u00e9cidait qui aurait la faveur de rester l\u2019intime du ma\u00eetre intellectuel en position de faire ou d\u00e9faire des carri\u00e8res, sans avoir \u00e0 trop user de flatteries.<\/p>\n<p>Mais rater une de ces soir\u00e9es aurait \u00e9t\u00e9 catastrophique. Il fallait garder contenance et jouer le jeu jusqu\u2019au bout. Vint le moment o\u00f9 John me laissa de plus en plus avec les presque retrait\u00e9s. Je tentai de deviner par simple d\u00e9duction logique, qui pouvait exercer un tel attrait sur lui. John \u00e9tant un homme ambitieux qui d\u00e9sirait la place du recteur, je me mis \u00e0 d\u00e9coder les regards et gestes de chaque femme pouvant lui permettre de devenir lui aussi l\u2019araign\u00e9e de sa toile. Et c\u2019est de cette fa\u00e7on que j\u2019en vins \u00e0 la conclusion qu\u2019il \u00e9tait devenu l\u2019amant de la fille du recteur, elle-m\u00eame mari\u00e9e \u00e0 un professeur de l\u2019Universit\u00e9. Il \u00e9tait donc facile de pr\u00e9dire la suite des \u00e9v\u00e8nements. Comme dans un jeu d\u2019\u00e9chec, on offrirait au pauvre homme un poste dans une universit\u00e9 \u00e9loign\u00e9e, ce qui rendrait le divorce acceptable puisqu\u2019il n\u2019y avait pas d\u2019enfants en jeu. L\u2019homme \u00e9tant st\u00e9rile, le recteur adorant sa fille, John \u00e9tant adopt\u00e9 pour son charisme, le recteur esp\u00e9rant des petits-enfants de sa chair, ma chute ne pouvait donc se produire qu\u2019apr\u00e8s celle du mari de la fille du recteur.<\/p>\n<p>De te sentir glisser peu \u00e0 peu vers l\u2019abime conduit au suicide moral. Car dans ce monde, on vaut le regard des autres. Et surtout il devient intol\u00e9rable d\u2019\u00eatre m\u00e9pris\u00e9 par ceux et celles sur qui on r\u00e9gnait auparavant. Comme si dans la pyramide du pouvoir, on ne pouvait se permettre de descendre un seul \u00e9tage sans d\u00e9gringoler, pi\u00e9tin\u00e9e impitoyablement par tous ceux et celles qui n\u2019attendaient que cela pour monter ne fusse qu\u2019un \u00e9tage.<\/p>\n<p>Tu perds plus que ton mari. Tu perds tout. Valeur sociale, vanit\u00e9, pouvoir, amis, poste de prestige, milieu intellectuel. C\u2019est le vide qui t\u2019attend. La toile d\u2019araign\u00e9e de n\u2019importe quel milieu, c\u2019est le trap\u00e9ziste soudainement sans filet qui n\u2019est plus capable d\u2019exercer son m\u00e9tier en risquant sa vie tous les soirs.<\/p>\n<p>Et voil\u00e0, qu\u2019un certain soir, le recteur improvise une soir\u00e9e pour tr\u00e8s intimes et tu apprends par de tr\u00e8s intimes ne te voulant que du bien que ton mari y assistait \u00e0 ton insu. Et comme c\u2019est la r\u00e8gle dans ce milieu, tu pr\u00e9textes un malaise pour expliquer ton absence, d\u2019autant plus que le professeur \u00e0 la veille d\u2019\u00eatre \u00e9vinc\u00e9 avait lui aussi, ce soir-l\u00e0, d\u2019autres obligations professionnelles. Et c\u2019est justement cette nuit-l\u00e0 que ton mari t\u00e9l\u00e9phona pour te dire qu\u2019il ne rentrerait que le lendemain soir, un ami l\u2019ayant invit\u00e9 chez lui pour pr\u00e9parer conjointement une conf\u00e9rence, cet ami \u00e9tant en fait une amie, puisque la conf\u00e9rence fut donn\u00e9e par mon mari et la fille du recteur lors de l\u2019inauguration du congr\u00e8s des recteurs du r\u00e9seau mondial des Universit\u00e9s se tenant au Missouri aux \u00c9tats-Unis, le mari de celle-ci ne pouvant y aller, \u00e9tant retenu par diff\u00e9rents tutorats de th\u00e8se de ma\u00eetrise en fin de parcours.<\/p>\n<p>Puis vient le moment o\u00f9 la belle-m\u00e8re d\u00e9cide qu\u2019elle ne tiendra plus dor\u00e9navant ses soupers du dimanche soir qui \u00e9taient auparavant inviolables. Alors c\u2019est la panique. La solitude referme ses griffes sur sa proie, l\u2019araign\u00e9e ayant autre chose \u00e0 faire que de s\u2019occuper de ton corps naus\u00e9abond et le trou de la toile d\u2019araign\u00e9e s\u2019agrandit et tu t\u2019y agrippes maintenant \u00e0 deux mains, suspendue dans le vide en refusant de crier au secours. Et il te prend l\u2019id\u00e9e de tenter, dans un dernier effort d\u2019imagination, de sauver ton mariage.<\/p>\n<p>John, ce serait formidable<br \/>\nSi on allait pr\u00e9senter Nellie-Rose<br \/>\n\u00c0 mon p\u00e8re<br \/>\nDurant les vacances de No\u00ebl<\/p>\n<p>Quelle bonne id\u00e9e<br \/>\nCela rendrait ton p\u00e8re tellement heureux<br \/>\nTu pourrais t\u2019y rendre en premier<br \/>\nEt je t\u2019y rejoindrais<br \/>\nQuelques jours.<\/p>\n<p>Mais tu pressens d\u00e9j\u00e0, par le ton de la r\u00e9ponse, que le tout ne sera que le pr\u00e9texte d\u2019un appel pour s\u2019excuser de ne pouvoir faire le voyage, le recteur ayant probablement exig\u00e9 sa pr\u00e9sence \u00e0 une activit\u00e9 quelconque. Mais l\u00e0 encore, la loi du milieu exige du panache. Et tu pars. Comme si de rien n\u2019\u00e9tait, le temps de gagner du temps.<\/p>\n<p>C\u2019est dans cet \u00e9tat que j\u2019arrivai chez mon p\u00e8re, le 24 d\u00e9cembre 1978 au midi.<\/p>\n<p>L\u2019arbre de No\u00ebl \u00e9tait mont\u00e9 et des cadeaux nous attendaient. Ma petite re\u00e7ut, entre autres, une jolie poup\u00e9e et moi un coffre cisel\u00e9 selon la tradition pour que cela me porte chance. Apr\u00e8s souper, mon p\u00e8re ber\u00e7a Nellie-Rose en lui chantant Ego sum pauper. Puis il la borda en lui racontant une histoire. Sa tendresse et son bonheur d\u2019\u00e9merveiller l\u2019enfant me plong\u00e8rent dans mon pass\u00e9 de fa\u00e7on si hallucinante que je me mis \u00e0 chercher des yeux ma m\u00e8re, juste pour lui dire :<\/p>\n<p>Maman je vous aime<br \/>\nAuriez-vous la bont\u00e9<br \/>\nDe me prendre dans vos bras<br \/>\nEt de s\u00e9cher ma douleur<br \/>\nQui pleure en larmes<br \/>\nAu fond de mon c\u0153ur ?<\/p>\n<p>Dans la soir\u00e9e, je re\u00e7us un appel de John pour me souhaiter un joyeux No\u00ebl ainsi qu\u2019\u00e0 mon p\u00e8re. Malheureusement il ne pourrait \u00eatre des n\u00f4tres, le recteur organisant pour lui un souper d\u2019affaires avec des responsables de C\u00f4te d\u2019Ivoire \u00e0 la recherche d\u2019un recteur pour la nouvelle Universit\u00e9 construite non pas \u00e0 Abidjan, mais en plein centre de la for\u00eat \u00e9quatoriale, au village natal du pr\u00e9sident Houphou\u00ebt-Boigny, lieu appel\u00e9 \u00e0 devenir la m\u00e9tropole du pays dans un avenir rapproch\u00e9. Un poste de professeure \u00e9tait disponible pour moi, d\u00e8s la reprise des cours en janvier si je le d\u00e9sirais. Et il serait peut-\u00eatre bon que j\u2019y aille pour pr\u00e9parer le terrain. Le mari de la fille du recteur ayant aussi \u00e9t\u00e9 approch\u00e9 pour un contrat de deux ans, je m\u2019y sentirais moins seule. Et ce serait fantastique pour nos carri\u00e8res r\u00e9ciproques.<\/p>\n<p>Je ne m\u2019attendais pas au cynisme d\u2019un tel d\u00e9nouement. Je mis plus d\u2019une heure \u00e0 tout raconter \u00e0 mon p\u00e8re, lentement, sans oublier un seul d\u00e9tail. Il ne dit mot jusqu\u2019\u00e0 la fin. Puis, profitant d\u2019un glissement de silence, il murmura simplement :<\/p>\n<p>Auriez-vous la bont\u00e9<br \/>\nDe partager avec moi une partie d\u2019\u00e9chec ?<\/p>\n<p>Et nous jou\u00e2mes. Je perdis les trois premi\u00e8res. Puis je gagnai la derni\u00e8re.<\/p>\n<p>Tu vois me dit-il<br \/>\nOn joue sa vie comme on joue aux \u00e9checs<br \/>\nMoi je gagne par hasard, toi par passion<br \/>\nCe n\u2019est pas grave de perdre les trois premi\u00e8res.<br \/>\nJe te connais intimement<br \/>\nT\u2019es du m\u00eame bois que ta m\u00e8re<br \/>\nTu finiras bien par gagner la derni\u00e8re.<\/p>\n<p>As-tu des nouvelles de Renaud ?<br \/>\nPas depuis sa carte postale, me r\u00e9pondit-il.<\/p>\n<p>As-tu des nouvelles de madame Martin ?<\/p>\n<p>Elle souffre terriblement d\u2019arthrite dit mon p\u00e8re<br \/>\nElle marche avec une canne<br \/>\nElle a perdu le contr\u00f4le du St-Vincent<br \/>\nLa p\u00e8gre dirige maintenant son commerce.<\/p>\n<p>Deux anciens chansonniers du St-Vincent<br \/>\nPierre David que tu as connu<br \/>\nEt Pierre Rochette qui est arriv\u00e9 dans le d\u00e9cor<br \/>\nQuelques semaines apr\u00e8s ton d\u00e9part pour Vancouver,<br \/>\nOnt fond\u00e9 les Pierrots et les deux Pierrots sur la rue St-Paul<br \/>\nJeanne m\u2019a dit qu\u2019ils organisaient une f\u00eate de No\u00ebl<br \/>\nPour les gens seuls<br \/>\nIl para\u00eet que\u2026<br \/>\nLa plupart des anciens du St-Vincent<br \/>\nSe tiennent \u00e0 la plus petite des bo\u00eetes<br \/>\nLes Pierrots<br \/>\nTu devrais aller faire un tour<br \/>\nMoi je garderais Nellie-Rose.<br \/>\nY me semble que \u00e7a te changerait les id\u00e9es.<\/p>\n<p>Y est d\u00e9j\u00e0 minuit, \u00e7a n\u2019a pas de bon sens<br \/>\nLui dis-je ?<\/p>\n<p>Pourquoi pas ?\u00c7a ferme \u00e0 trois heures du matin,<br \/>\nDe la magie, le soir de No\u00ebl<br \/>\n\u00c7a vaut la peine d\u2019y aller non ?<\/p>\n<p>Quand j\u2019arrivai dans le Vieux-Montr\u00e9al, le St-Vincent \u00e9tait ferm\u00e9. Les chaises empil\u00e9es sur les tables m\u2019apparaissaient \u00eatre exactement les m\u00eames qu\u2019\u00e0 la belle \u00e9poque de mon bonheur de vivre. On entendait la musique provenant des Pierrots dont on pouvait voir les chanteurs sur la sc\u00e8ne \u00e0 travers la fen\u00eatre \u00e0 moiti\u00e9 embu\u00e9e.<\/p>\n<p>Je suis de nationalit\u00e9<br \/>\nQu\u00e9b\u00e9coise fran\u00e7aise<br \/>\nEt ces billots j\u2019les ai coup\u00e9s<br \/>\n\u00c0 la sueur de mes deux pieds<br \/>\nDans la terre glaise<br \/>\nEt voulez-vous pas m\u2019\u00e9coeurer<br \/>\nAvec vos mesures \u00e0 l\u2019anglaise.<\/p>\n<p>Je fus accueillie \u00e0 la porte par un homme ayant la chaleur humaine du p\u00e8re No\u00ebl, sauf qu\u2019il \u00e9tait chauve et sans barbe. Tout le monde l\u2019appelait mon Oncle Adolphe. Il me serra dans ses bras en me souhaitant Joyeux No\u00ebl. J\u2019entrai et me dirigeai directement vers le bar, puisque je ne reconnaissais personne. Peut-\u00eatre que tout le monde avait sa f\u00eate de famille ce soir-l\u00e0 ? L\u2019atmosph\u00e8re m\u2019apparut la m\u00eame qu\u2019au St-Vincent, m\u00eame encore plus bruyante et heureuse, mais \u00e0 la fois terriblement diff\u00e9rente.<\/p>\n<p>On me remit, en guise de cadeau de No\u00ebl, un cahier des refrains les plus populaires, financ\u00e9 page par page par une partie des bo\u00eetes d\u2019animation \u00e0 travers le Qu\u00e9bec. Et c\u2019est en les feuilletant une par une que je me rendis compte que le St-Vincent de mon temps \u00e9tait depuis devenu une mode \u00e0 la grandeur de la province : \u00ab Chez Gaspard \u00bb aux \u00celes de la Madeleine, \u00ab La Bastringue \u00bb \u00e0 Gasp\u00e9 , \u00ab la bistroth\u00e8que \u00bb \u00e0 Rimouski, \u00ab l\u2019Alambic \u00bb \u00e0 St-Thimoth\u00e9e de Beauharnois, \u00ab la Pendule \u00bb \u00e0 St-Jer\u00f4me, \u00ab la Butte aux Pierrots \u00bb \u00e0 Val David, \u00ab la Chope \u00bb \u00e0 Mont-Laurier, \u00ab le Taram Bar \u00ab \u00e0 Notre-Dame du Lau, \u00ab La Table Ronde \u00e0 Maniwaki \u00bb, \u00ab le repaire \u00bb \u00e0 Buckingham, les raftsmen \u00e0 Hull et Gatineau, \u00ab le caf\u00e9 Terrasse \u00bb \u00e0 Granby, \u00ab la Cervoise \u00bb \u00e0 St-Hyacinthe, \u00ab la Valoise \u00bb \u00e0 Actonvale, \u00ab la Brasserie de l\u2019Acier \u00bb \u00e0 Contrecoeur, \u00ab Le pionnier \u00bb \u00e0 Repentigny\u2026<\/p>\n<p>\u00c9tait-ce le fait que Ren\u00e9 L\u00e9vesque avait men\u00e9 le parti qu\u00e9b\u00e9cois au pouvoir ? Le ton nationaliste revendicateur survoltait la foule, la po\u00e9sie du St-Vincent avait pris sa retraite. Pierre David me reconnut de la sc\u00e8ne. Lorsque son comp\u00e8re Rochette y monta \u00e0 son tour, il descendit me saluer.<\/p>\n<p>O\u00f9 sont les gars demandais-je ?<\/p>\n<p>Tout le monde travaille \u00e0 travers le Qu\u00e9bec<br \/>\nMe r\u00e9pondit-il.<\/p>\n<p>T\u2019as des nouvelles de Clermont ?<br \/>\nIl ne se tient plus dans le Vieux Montr\u00e9al<\/p>\n<p>Et Renaud ?<br \/>\nPersonne ne l\u2019a vu depuis deux ans<br \/>\nMais son ex-femme est dans la salle<br \/>\nSi tu veux lui parler<br \/>\nJe peux te pr\u00e9senter.<\/p>\n<p>Qu\u2019avais-je \u00e0 perdre ?<\/p>\n<p>Elle \u00e9tait pr\u00eate \u00e0 partir. Sa m\u00e8re gardait son fils et mon p\u00e8re, ma fille. J\u2019\u00e9tais sur le bord de l\u2019\u00e9chec, elle achevait de vivre le deuil du sien. C\u2019est dans un esprit de solidarit\u00e9 f\u00e9minine qu\u2019elle m\u2019invita chez elle \u00e0 partager son No\u00ebl.<\/p>\n<p>Quand nous nous retrouv\u00e2mes devant le sapin allum\u00e9, je m\u2019ouvris la premi\u00e8re, lui parlant de mon coup de foudre pour Renaud, des enfants du camp Ste-Rose, de mon d\u00e9part pour Vancouver et de ce qui m\u2019attendait au retour. Cela sembla lui faire du bien, comme si je lui d\u00e9voilais les morceaux du casse-t\u00eate qui lui permettaient elle aussi de mieux comprendre pourquoi son couple avait fait naufrage. Il y a un bonheur \u00e0 boire, \u00e0 deux au f\u00e9minin, le vin de la v\u00e9rit\u00e9 sans tricher.<\/p>\n<p>Un jour, me dit-elle<br \/>\nJ\u2019ai demand\u00e9 \u00e0 Renaud qui il \u00e9tait ?<br \/>\nIl m\u2019a dit un creuseur d\u2019\u00e9toiles<\/p>\n<p>Alors lui ais je r\u00e9torqu\u00e9 :<br \/>\nPourquoi tu chantes ?<\/p>\n<p>Pour allumer dans le c\u0153ur des autres<br \/>\nLes \u00e9toiles qui m\u2019enivrent en dedans.<\/p>\n<p>Tu vois, Renaud \u00e9tait int\u00e9rieurement<br \/>\nIllumin\u00e9 par de longues m\u00e9ditations personnelles<br \/>\nEt cela nuit et jour, presque sans arr\u00eat.<br \/>\nMoi je me cherchais dans tout \u00e7a<br \/>\nEt j\u2019en \u00e9prouvais des sautes d\u2019humeur<br \/>\nLui vivait dans le bonheur perp\u00e9tuel de chercher<br \/>\nEt exigeait que je lui \u00e9crive<br \/>\nPlut\u00f4t que de le d\u00e9ranger, comme il le disait avec d\u00e9licatesse<br \/>\nMais plut\u00f4t fermement<br \/>\nAvec des humeurs qui, selon lui, manquaient de talent.<\/p>\n<p>Mais il y a des r\u00e8gles \u00e9l\u00e9mentaires dans la vie \u00e0 deux<br \/>\nComme rentrer la nuit par exemple<br \/>\nAller au cin\u00e9ma, sortir, prendre des vacances<br \/>\nSe d\u00e9sennuyer, \u00e9couter la t\u00e9l\u00e9vision<br \/>\nVisiter la famille<br \/>\nIl appelait \u00e7a le temps fractionn\u00e9<br \/>\nQui asservit l\u2019artiste<br \/>\nEn l\u2019institutionnalisant.<br \/>\nChercher lui \u00e9tait non seulement suffisant<br \/>\nMais essentiel<br \/>\nEt cela demandait une solitude heureuse.<\/p>\n<p>Si je recevais quelqu\u2019un \u00e0 la maison<br \/>\nIl lui accordait quinze minutes d\u2019attention<br \/>\nPuis retournait \u00e0 ses recherches<\/p>\n<p>Et de fil en aiguille, nous nous sommes \u00e9loign\u00e9s<br \/>\nLui fuyant en tourn\u00e9e de mois en mois<br \/>\nJusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il parte pour l\u2019Europe<br \/>\nPour v\u00e9rifier l\u2019effet du temps sur le bonheur de vivre<br \/>\nQuand tu es en voyage perp\u00e9tuel sur la terre.<br \/>\nEt cela en abandonnant et moi et son fils.<br \/>\n\u00c7a ne le touche pas particuli\u00e8rement<br \/>\nPuisque ce n\u2019est, en principe, que temporaire.<br \/>\nLe temps qu\u2019il faut pour d\u00e9couvrir le secret de la temporalit\u00e9.<\/p>\n<p>C\u2019est ainsi que le portrait du personnage se pr\u00e9cisa. Pour Renaud, tout le probl\u00e8me de la nature humaine partait de l\u2019estomac. L\u2019homme a besoin de manger et il a peur de manquer de nourriture. La vie devient une chasse. Son ex-femme me fit remarquer que l\u2019analogie venait d\u2019Einstein et cela correspondait parfaitement \u00e0 sa pens\u00e9e. Plus tu t\u2019enrichis aux d\u00e9pens des autres, moins tu mendieras dans l\u2019avenir. Alors il invente Dieu pour ne pas mourir, la bible pour lui mentir, la religion pour le domestiquer, les honneurs la gloire et l\u2019argent pour le prot\u00e9ger. Il fractionne le temps pour ne pas s\u2019y engloutir. Il fonctionne \u00e0 l\u2019horloge, \u00e0 l\u2019autorit\u00e9, aux codes sociaux, au collier dans le cou de peur de s\u2019\u00e9garer dans les ab\u00eemes du temps entre le berceau et le tombeau. Pour Renaud, le simple abandon \u00e0 l\u2019instant pr\u00e9sent provoquait instantan\u00e9ment la disparition de cette forteresse de l\u2019esprit et cr\u00e9ait par des brosses d\u2019\u00eatre et des attaques d\u2019\u00eatre un nouveau rapport avec le temps, celui de la libre-pens\u00e9e, libre de toute pens\u00e9e, dont la sienne.<\/p>\n<p>La derni\u00e8re ann\u00e9e, avant de prendre la route de l\u2019univers, il avait passionn\u00e9ment \u00e9tudi\u00e9 la relativit\u00e9 d\u2019Einstein et les progr\u00e8s de la physique quantique, \u00e9tant persuad\u00e9 que le secret de la substance \u00e9nerg\u00e9tique de l\u2019univers serait d\u2019abord d\u00e9couvert \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019homme avant d\u2019\u00eatre transpos\u00e9 sous forme de lois math\u00e9matiques \u00e0 l\u2019\u00e9chelle du cosmos, le tout n\u2019\u00e9tant qu\u2019une question d\u2019unit\u00e9 de mesure, l\u2019homme contenant autant d\u2019\u00e9toiles en lui-m\u00eame que le ciel visible et invisible au-dessus de lui. Son ex-femme m\u2019apparut tr\u00e8s bien r\u00e9sumer le personnage.<\/p>\n<p>Renaud ne demandait qu\u2019une seule chose<br \/>\n\u00c0 la vie \u00e0 deux, dit son ex-femme<br \/>\nDe laisser le temps couler amoureusement<\/p>\n<p>Il me donnait l\u2019exemple de ce couple<br \/>\nQu\u2019il avait connu au St-Vincent.<br \/>\nL\u2019\u00e9t\u00e9, le chercheur et sa femme<br \/>\nLe passait \u00e0 leur chalet d\u2019\u00e9t\u00e9.<br \/>\nLui pr\u00e9f\u00e9rant habiter seul<br \/>\nUne petite cabane dans la for\u00eat<br \/>\nPour chercher<br \/>\nPr\u00e9f\u00e9rant la voir dans ses pauses.<br \/>\nEt cela nuit et jour.<br \/>\nElle en profitant pour peindre.<\/p>\n<p>Mmmmm<\/p>\n<p>C\u2019est ainsi que les chemins<br \/>\nSe croisent et se d\u00e9croisent<br \/>\nMalgr\u00e9 nous dans la vie.<br \/>\nNe pouvant supporter mon ennui<br \/>\nDevant l\u2019asc\u00e9tisme ass\u00e9ch\u00e9 d\u2019une telle routine,<br \/>\nIl partit seul, mois apr\u00e8s mois, en tourn\u00e9e<br \/>\nN\u2019ayant pas appris \u00e0 faire des concessions<br \/>\nDe quelque nature que ce soit<br \/>\nEt ne trouvant pas utile d\u2019en faire, m\u00eame une.<br \/>\nEt nous voil\u00e0, toutes les deux \u00e0 parler de lui cette nuit.<\/p>\n<p>Le lendemain, je repris l\u2019avion pour Vancouver, n\u2019en pouvant plus de vivre dans l\u2019incertitude \u00e9motive.<\/p>\n<p>Quiconque a connu la descente aux enfers dans un milieu de travail comprendra \u00e0 quel point l\u2019univers se r\u00e9sume au pi\u00e8ge \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur duquel, comme le li\u00e8vre, notre jambe est prise. Tu ne bouges pas, tu souffres. Tu tires, \u00e7a se resserre, tu donnes un coup pour en sortir, dans quelque direction que ce soit, on t\u2019entend hurler de partout. Et l\u2019on te fuit pour \u00eatre certain de ne pas \u00eatre l\u00e0 \u00e0 la fin de ton agonie. Puis soudain, la personne qui d\u00e9tient le pouvoir dans le cercle restreint des asservis d\u00e9fait le pi\u00e8ge en t\u2019offrant une porte de sortie acceptable, te soulignant par le fait m\u00eame qu\u2019il serait sage de t\u2019\u00e9loigner et de te faire oublier.<\/p>\n<p>Le drame n\u2019est pas la descente aux enfers en elle-m\u00eame, mais le fait que tout ton monde int\u00e9rieur ne respire que par la souffrance, comme une blessure qui r\u00e9appara\u00eet la nuit, dans les r\u00eaves, entre deux sommeils, au contour d\u2019une angoisse.<\/p>\n<p>Quand j\u2019arrivai \u00e0 Vancouver avec Nellie-Rose, je me sentis soulag\u00e9e de l\u2019absence de John. Sur la table, il y avait pour moi une lettre provenant des \u00c9ditions Larousse.<\/p>\n<p>Madame,<br \/>\nVous \u00eates fascinante d\u2019acuit\u00e9<br \/>\nAu plaisir de se rencontrer<br \/>\nJean Du Larousse<\/p>\n<p>On me livra \u00e9galement cette journ\u00e9e-l\u00e0 les vingt-deux exemplaires de la nouvelle \u00e9dition encyclop\u00e9dique de Monsieur Larousse, avec une carte.<\/p>\n<p>Je suis un amoureux des mots<br \/>\nSi vous passez \u00e0 Paris<br \/>\nPeut-\u00eatre pourrions-nous<br \/>\nEn \u00e9changer ?<\/p>\n<p>J\u2019avais en main son num\u00e9ro de t\u00e9l\u00e9phone personnel.<\/p>\n<p>Et je pris l\u2019avion pour Paris\u2026Comme \u00e7a\u2026 Avec Nellie-Rose en plus. On verra bien une fois sur place. C\u2019est \u00e0 ce moment pr\u00e9cis que j\u2019\u00e9prouvai enfin un sentiment de fiert\u00e9 et de soulagement. Je venais de poser un acte libre, gratuit, sans aucune id\u00e9e de ce qui allait arriver. Mais j\u2019avais la petite \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s et surtout, \u00e0 ma grande surprise, le pi\u00e8ge venant enfin d\u2019exploser en moi-m\u00eame. Il y avait autre chose dans la vie que les mesquineries de petites gens dans un petit lieu. Il y avait la vie et toutes ses ouvertures au monde. Il y avait le risque, la joie folle du risque, la fougue de rena\u00eetre sous une autre perspective.<\/p>\n<p>Je demandai au chauffeur de taxi de me conduire \u00e0 l\u2019h\u00f4tel le plus rapproch\u00e9 de la bo\u00eete \u00ab le petit Qu\u00e9bec \u00bb. Comme il habitait lui-m\u00eame le XVe arrondissement, et qu\u2019il fr\u00e9quentait r\u00e9guli\u00e8rement la bo\u00eete des Qu\u00e9b\u00e9cois \u00e0 Paris comme il l\u2019appelait, il me conseilla un \u00ab chambre et pension \u00bb chez une personne \u00e2g\u00e9e, fiable et respectable, Madame de Vincenne.<\/p>\n<p>Je me rendis vite compte qu\u2019on ne pouvait pas r\u00e9gler un malaise existentiel en un coup d\u2019avion. Les concepts fondamentaux du monde r\u00e9el \u00e0 partir desquels je vivais, na\u00efvement j\u2019en conviens, s\u2019\u00e9tant \u00e9croul\u00e9s, le r\u00e9el m\u2019apparut perception, donc al\u00e9atoire, fragile, douteux. J\u2019 avais perdu la seule chose qui comptait en cette vie, les yeux de l\u2019innocence.<\/p>\n<p>Le p\u2019tit Qu\u00e9bec \u00e0 Paris, c\u2019\u00e9tait une tentative de renaissance du St-Vincent. Monsieur Pierre qui avait en eu la bonne id\u00e9e, entour\u00e9 de quelques employ\u00e9s rong\u00e9s par le mal du pays, d\u2019un pianiste semi-aveugle mal pay\u00e9, arrivait \u00e0 reproduire l\u2019\u00e2me du Qu\u00e9bec avec plus ou moins de succ\u00e8s, tout d\u00e9pendant de la proportion de Qu\u00e9b\u00e9cois en voyage comparativement aux Fran\u00e7ais excit\u00e9s par l\u2019exotisme d\u2019un chansonnier du Canada sur la sc\u00e8ne.<\/p>\n<p>Mais c\u2019\u00e9tait mon seul point d\u2019ancrage et, tout imparfait fut-il, je m\u2019y accrochais car si au moins la vie n\u2019avait pas de sens, elle avait un port d\u2019attache.<\/p>\n<p>Vers deux heures du matin, les portes du p\u2019tit Qu\u00e9bec \u00e9taient verrouill\u00e9es et les clients r\u00e9guliers, fran\u00e7ais autant que qu\u00e9b\u00e9cois, descendaient dans la cave. Alors, autour du pianiste aveugle, on se serrait les uns contre les autres et on oubliait sa vie en buvant et fredonnant les refrains du pays, comme Fr\u00e9d\u00e9ric de Claude L\u00e9veill\u00e9e.<\/p>\n<p>Je me fous du monde entier<br \/>\nQuand Fr\u00e9d\u00e9ric me rappelle<br \/>\nLes amours de nos vingt ans<br \/>\nNos chagrins notre chez soi<br \/>\nSans oublier les copains du quartier<br \/>\nAujourd\u2019hui dispers\u00e9s<br \/>\nAux quatre vents<\/p>\n<p>On n\u2019\u00e9tait pas des po\u00e8tes<br \/>\nNi cur\u00e9s ni malins<br \/>\nMais papa nous aimait bien<br \/>\nTu t\u2019rappelles le dimanche<br \/>\nAutour d\u2019la table<br \/>\n\u00c7a riait discutait<br \/>\nPendant qu\u2019maman nous servait.<\/p>\n<p>C\u2019est extraordinaire comme lorsque tu survis ta culture dans un point perdu de l\u2019univers, m\u00eame si ce point g\u00e9om\u00e9trique et \u00e9gocentrique porte le nom fastueux de Paris, chaque mot compte, r\u00e9sonne, te perce la chair comme si c\u2019\u00e9tait une aiguille. Et tu en arrives, soir apr\u00e8s soir, \u00e0 r\u00eaver que le p\u2019tit Qu\u00e9bec ferme, pour te retrouver dans la cave de terre et souffrir tout en riant si possible entre Qu\u00e9b\u00e9cois exil\u00e9s, ciment\u00e9s de solidarit\u00e9 par les mots qu\u2019on chantait jadis avec innocence joyeuse. Comme les rendez-vous de Claude L\u00e9veill\u00e9e.<\/p>\n<p>Garderez-vous parmi vos souvenirs<br \/>\nCe rendez-vous o\u00f9 je n\u2019ai pu venir<br \/>\nJamais, jamais, vous ne saurez jamais<br \/>\nSi ce n\u2019\u00e9tait qu\u2019un jeu ou si je vous aimais<\/p>\n<p>Les rendez-vous que l\u2019on cesse d\u2019attendre<br \/>\nExistent-ils dans quelque autre univers<br \/>\nO\u00f9 vont aussi les mots<br \/>\nQu\u2019on n\u2019a pas pris d\u2019entendre<br \/>\nEt l\u2019amour inconnu<br \/>\nQue nul n\u2019a d\u00e9couvert.<\/p>\n<p>Et l\u00e0, tout le monde a tellement bu que tu ne sais plus si l\u2019atmosph\u00e8re est celle des bo\u00eetes d\u2019animation des ann\u00e9es 70 ou des bo\u00eetes \u00e0 chanson des ann\u00e9es 60. Tout \u00e7a \u00e0 cause du pianiste aveugle aux cheveux blancs qui semble conna\u00eetre le r\u00e9pertoire tout en \u00e9tant sans \u00e2ge. Lui-m\u00eame ne voyant pas comment s\u2019en sortir. On vivait peut-\u00eatre sous-terre, mais on au moins on ne frissonnait plus du mal de vivre et de survivre. Et dans ces moments-l\u00e0, Gilles Vigneault, juste par ses mots, devient ton pays.<\/p>\n<p>Mon pays ce n\u2019est pas un pays c\u2019est l\u2019hiver<br \/>\nMon jardin ce n\u2019est pas un jardin c\u2019est la plaine<br \/>\nMon chemin ce n\u2019est pas un chemin c\u2019est la neige<br \/>\nMon pays ce n\u2019est pas un pays<br \/>\nC\u2019est l\u2019hiver.<\/p>\n<p>Pour un qu\u00e9b\u00e9cois, l\u2019hiver \u00e0 Paris, c\u2019est pire qu\u2019au Qu\u00e9bec. C\u2019est humide, les maisons sont mal isol\u00e9es. Les Fran\u00e7ais s\u2019habillent, mais ne chauffent pas vraiment. Mais contre, au p\u2019tit Qu\u00e9bec, c\u2019est comme par chez nous. On chauffe peu importe le prix du mazout. Et c\u2019est de cet univers que la troisi\u00e8me nuit, j\u2019appelai John, mort d\u2019inqui\u00e9tude, lui demandant de pr\u00e9parer une proposition de divorce. Quand je raccrochai l\u2019appareil, je pus enfin chanter en riant \u00e0 gorge d\u00e9ploy\u00e9e, cette belle chanson de Vigneault, : \u00ab il me reste un pays \u00bb<\/p>\n<p>Il me reste un pays \u00e0 te dire<br \/>\nIl me reste un pays \u00e0 nommer<br \/>\nIl est au tr\u00e8s fond de moi<br \/>\nN\u2019a ni pr\u00e9sident ni roi<br \/>\nIl ressemble au pays m\u00eame<br \/>\nQue je cherche au c\u0153ur de moi<\/p>\n<p>Voil\u00e0<br \/>\nLe pays<br \/>\nQue j\u2019aime.<\/p>\n<p>Ne rentrant dormir qu\u2019\u00e0 la clart\u00e9, j\u2019\u00e9tais devenue creuseuse d\u2019art\u00e9facts dans le site arch\u00e9ologique de mon pass\u00e9, alors que j\u2019aurais eu besoin de m\u2019endormir dans les bras d\u2019un creuseur d\u2019\u00e9toiles, juste pour me rappeler que jadis, il y eut des pelles et des r\u00e2teaux pour se faire.<\/p>\n<!-- AddThis Advanced Settings generic via filter on the_content --><!-- AddThis Share Buttons generic via filter on the_content -->","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;\u00eele de l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 de l&rsquo;instant pr\u00e9sent Curieusement, le fait de partir pour Vancouver changea ma vie. Je pris plaisir \u00e0 garder John sous tension amoureuse, s\u00e9duite sans l\u2019aimer vraiment par cette passion profonde qu\u2019il \u00e9prouvait pour moi. J\u2019avais appris comment on joue avec la vie quand on est une fascinante. On provoque, on suscite, mais [&hellip;]<!-- AddThis Advanced Settings generic via filter on wp_trim_excerpt --><!-- AddThis Share Buttons generic via filter on wp_trim_excerpt --><\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[26],"tags":[47,73,89,75,74,79,85,81,52,78,76,83,53,88,71,80,77,49,69,87,82,86,84,57],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/demers.qc.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/333"}],"collection":[{"href":"https:\/\/demers.qc.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/demers.qc.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/demers.qc.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/3"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/demers.qc.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=333"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/demers.qc.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/333\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":451,"href":"https:\/\/demers.qc.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/333\/revisions\/451"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/demers.qc.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=333"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/demers.qc.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=333"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/demers.qc.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=333"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}