{"id":325,"date":"2006-03-21T17:37:40","date_gmt":"2006-03-21T22:37:40","guid":{"rendered":"http:\/\/demers.qc.ca\/?p=325"},"modified":"2006-03-21T20:46:32","modified_gmt":"2006-03-21T01:46:32","slug":"chapitre-12-les-pelles-et-les-rateaux","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/demers.qc.ca\/?p=325","title":{"rendered":"Chapitre 12 &#8211; LES PELLES ET LES R\u00c2TEAUX"},"content":{"rendered":"<p><b>L&rsquo;\u00eele de l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 de l&rsquo;instant pr\u00e9sent<\/b><br \/>\n<img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/demers.qc.ca\/wp-content\/uploads\/2009\/01\/geisha.jpg\" alt=\"geisha\" title=\"geisha\" width=\"95\" height=\"140\" class=\"alignleft size-full wp-image-326\" \/><\/p>\n<p>Chapitre 12<br \/>\nAmenez-moi au d\u00e9but du roman<br \/>\nLa carte des vingt et un coffrets, une fois les morceaux du casse-t\u00eate r\u00e9unis, repr\u00e9sentait le plan original de la maison en d\u00e9composition dans la for\u00eat du camp Ste-Rose. Il restait maintenant deux semaines \u00e0 l\u2019\u00e9t\u00e9. Nous f\u00fbmes tous et chacun charm\u00e9s par la f\u00e9brilit\u00e9 de cette finale. Mon p\u00e8re travailla sans rel\u00e2che \u00e0 cr\u00e9er de ses mains le coffre au tr\u00e9sor du chevalier de la rose d\u2019or, sculptant un dessin sur le couvercle et le devant, les chansonniers faisant r\u00e9guli\u00e8rement des collectes pour s\u2019acheter des costumes, financer la f\u00eate de la derni\u00e8re soir\u00e9e.. Madame Martin, de son c\u00f4t\u00e9, prenait plaisir \u00e0 r\u00e9unir les parents dans son arri\u00e8re-salle pour que tous apprennent \u00e0 bien se conna\u00eetre. Et les enfants d\u00e9couvraient, jour apr\u00e8s jour, que l\u2019euphorie dans cette vie non seulement est possible, mais indispensable \u00e0 qui veut mourir le sourire aux l\u00e8vres.<\/p>\n<p>Les plus belles nuits furent celles o\u00f9 Renaud quittait le St-Vincent pour arr\u00eater chez nous vers 3 heures du matin, mon p\u00e8re aimant se lever \u00e0 cette heure-l\u00e0 pour sculpter le coffre avant d\u2019aller travailler chez les religieuses. Je quittais mon lit pour l\u2019accueillir, lui faisait un caf\u00e9 avec des r\u00f4ties. Puis, je tricotais un peu, Renaud fumait sa pipe et mon p\u00e8re la sienne en sculptant.<\/p>\n<p>Des fois, je me demande,<br \/>\nsi la vie n\u2019est pas trac\u00e9e d\u2019avance<br \/>\nDit Renaud<\/p>\n<p>Mmmm r\u00e9pondit mon p\u00e8re.<\/p>\n<p>Je connaissais assez mon p\u00e8re pour savoir que ses mmmmm servaient \u00e0 parfumer l\u2019atmosph\u00e8re de silence pour que les confidences sortent du c\u0153ur comme des bonbons raffin\u00e9s d\u2019une bo\u00eete de confiserie.<\/p>\n<p>Quand en dedans, je revise \u00e7a depuis ma naissance<br \/>\n\u00c7a se pr\u00e9sente comme des cartes postales<br \/>\nToujours les m\u00eames, une apr\u00e8s l\u2019autre<br \/>\nLes dessins changent<br \/>\nMais tout est toujours aussi beau<br \/>\nComme si on \u00e9tait dans un mus\u00e9e<br \/>\nDes impressions fabuleuses d\u2019instants pr\u00e9sents<br \/>\nEncadr\u00e9es sous forme d\u2019\u00e9ternit\u00e9<br \/>\nSur des murs de ma conscience<br \/>\nd\u2019un blanc pur<br \/>\nComme le bonheur de vivre.<\/p>\n<p>Mmmm<\/p>\n<p>1ere carte postale<br \/>\nMon arri\u00e8re-grand-m\u00e8re est dans le salon avec ses enfants<br \/>\nTemp\u00eate de neige \u00e9pouvantable dehors<br \/>\nLa grosse mis\u00e8re<br \/>\nMon arri\u00e8re grand-p\u00e8re se meurt<br \/>\nEn hurlant de douleur dans le haut-c\u00f4t\u00e9<br \/>\nElle joue cependant de l\u2019accord\u00e9on<br \/>\nEn faisant danser les enfants en pieds de bas<br \/>\nPour qu\u2019ils se souviennent<br \/>\nQue ce fut un merveilleux No\u00ebl.<\/p>\n<p>C\u2019est le souvenir le plus lointain<br \/>\nQue l\u2019on poss\u00e8de<br \/>\nDe la vie dans ma famille<br \/>\nMon grand-p\u00e8re l\u2019ayant v\u00e9cu tout petit<br \/>\nIl ne pouvait raconter ce passage<br \/>\nSans dire que ce fut l\u2019\u00e9v\u00e9nement qui servit<br \/>\nDe fondement \u00e0 la sienne.<br \/>\nLe bonheur en tout temps, avant toute chose.<\/p>\n<p>Mmmm<br \/>\n2e carte postale<br \/>\nMes parents s\u2019aiment d\u2019amour fou<br \/>\nJ\u2019ai deux ans<br \/>\nOn m\u2019am\u00e8ne sur une sc\u00e8ne<br \/>\nOffrir des fleurs \u00e0 une religieuse<br \/>\nJ\u2019entends applaudir<br \/>\nLe bonheur me traverse le corps<br \/>\nCe fut l\u2019\u00e9v\u00e9nement qui servit de fondement \u00e0 ma vie<br \/>\nLe bonheur en tout temps, avant toute chose.<\/p>\n<p>Mmm<\/p>\n<p>3e carte postale<br \/>\nmon p\u00e8re pratique avec son orchestre \u00e0 l\u2019h\u00f4tel<br \/>\nje suis attach\u00e9 \u00e0 une chaise au moyen d\u2019une ceinture<br \/>\nl\u2019expression artistique de sa trompette<br \/>\nest d\u2019une telle beaut\u00e9<br \/>\nque je m\u2019\u00e9vanouis de bonheur.<\/p>\n<p>Mmmm<br \/>\n4e carte postale<br \/>\nJ\u2019ai 13 ans, je monte sur sc\u00e8ne pour la premi\u00e8re fois<br \/>\nSoudainement, entre deux applaudissements<br \/>\nTout se dissout en moi<br \/>\nJe ne suis plus l\u00e0, ni moi-m\u00eame ni mon corps<br \/>\nIl me semble m\u2019\u00e9vanouir de bonheur int\u00e9rieurement<br \/>\nJe n\u2019ai pas les mots pour le dire<br \/>\nMais je n\u2019ai jamais oubli\u00e9.<\/p>\n<p>Mmmm<br \/>\n5e carte postale<br \/>\nJ\u2019ai 16 ans<br \/>\nMon propre orchestre \u00ab les najas \u00bb<br \/>\nNous dormons dans une tente<br \/>\nJe connais mes premi\u00e8res larmes de joie<br \/>\nJe sens ma vie trac\u00e9e d\u2019avance<br \/>\nEt je n\u2019ai rien d\u2019autre \u00e0 faire que de m\u2019abandonner.<br \/>\nSans souffrance, sans d\u00e9sir, sans attente<br \/>\nQue du bonheur dans l\u2019abandon.<\/p>\n<p>Cela ne prit que cinq cartes postales pour que Renaud et mon p\u00e8re s\u2019abandonnent chacun de leur c\u00f4t\u00e9 \u00e0 la r\u00eaverie. Nous all\u00e2mes dormir, laissant mon p\u00e8re aux douceurs de son coffre. J\u2019adorais de Renaud le fait qu\u2019il semblait traverser l\u2019existence comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019un perp\u00e9tuel enchantement. Il r\u00eavait sa vie le jour et vivait ses r\u00eaves la nuit.<\/p>\n<p>C\u2019est par Renaud que je d\u00e9couvris le pays de l\u2019intimit\u00e9, moi qui n\u2019avais pas encore exp\u00e9riment\u00e9 la sexualit\u00e9. Il passait d\u2019abord ses doigts sur ma peau avec une infinie lenteur, s\u2019arr\u00eatant au passage pour d\u00e9guster l\u2019immensit\u00e9 dans la miniature. Puis lorsqu\u2019il avait atteint un bien-\u00eatre profond, il s\u2019immobilisait totalement en me serrant tendrement contre lui. Son sexe se durcissait puis se ramollissait comme s\u2019il avait \u00e9t\u00e9 le muscle du c\u0153ur, se contractant et se r\u00e9tractant de battement en battement.<\/p>\n<p>C\u2019est ainsi que j\u2019appris \u00e0 rythmer mes pulsions aux siennes, contenant mon d\u00e9sir de lui faire l\u2019amour, progressant moi aussi avec une infinie jouissance du petit d\u00e9tail au petit d\u00e9tail. Chaque nuit apportant ses millions de frissons nouveaux se gonflant d\u2019une respiration \u00e0 l\u2019autre comme les plumes d\u2019oie dans un oreiller lorsque la t\u00eate s\u2019y d\u00e9pose.<\/p>\n<p>Le fait que mon p\u00e8re lui eut parl\u00e9 de brosses d\u2019\u00eatre et d\u2019attaque d\u2019\u00eatre apporta en lui l\u2019apaisement. Il pouvait maintenant d\u00e9poser des mots sur ce qu\u2019il vivait comme un courtisan d\u00e9pose de l\u2019or au pied d\u2019un roi heureux.<\/p>\n<p>Son corps se fondait diff\u00e9remment au mien dans l\u2019un ou l\u2019autre des \u00e9tats.<\/p>\n<p>Quand je le surprenais en \u00e9tat de brosse d\u2019\u00eatre, sa chair vaguait contre la mienne sans que rien ne divague en lui. Pas de g\u00e9missements, pas de plaintes, pas de larmes. Que du bonheur d\u2019\u00eatre saoul. Je passais mes doigts sur sa peau comme si \u00e7a avait \u00e9t\u00e9 de l\u2019eau de source et instantan\u00e9ment il se remoulait \u00e0 moi en des mouvements d\u2019une d\u00e9licieuse sensualit\u00e9. J\u2019aimais dans ces moments-l\u00e0 tenir mon oreille contre ses l\u00e8vres alors que tout son corps faisait corps avec mes courbes. Et l\u2019on pouvait entendre dans un murmure \u00e0 peine audible :<\/p>\n<p>C\u2019est beau<br \/>\nC\u2019est si beau<\/p>\n<p>La vraie difficult\u00e9 venait des attaques d\u2019\u00eatre. Il se mettait \u00e0 g\u00e9mir et \u00e0 pleurer. Je pris l\u2019habitude de le r\u00e9veiller pour lui demander ce qu\u2019il vivait. Il me r\u00e9pondit une fois :<\/p>\n<p>C\u2019est d\u2019une telle beaut\u00e9<br \/>\nQue je g\u00e9mis et je pleure<br \/>\nPour ne pas que \u00e7a s\u2019arr\u00eate.<\/p>\n<p>Cela prit quelques r\u00e9veils pour qu\u2019il e\u00fbt assez confiance en moi dans le d\u00e9voilement de son intime.<\/p>\n<p>Dans une brosse d\u2019\u00eatre, il n\u2019y a que du ravissement<br \/>\nDans une attaque d\u2019\u00eatre, de l\u2019enseignement<\/p>\n<p>Imagine-toi que l\u2019instant pr\u00e9sent<br \/>\nest une rivi\u00e8re.<br \/>\nAvant de m\u2019endormir<br \/>\nJe pose une question.<br \/>\nComme celle de cette nuit :<br \/>\nPourquoi \u00e7a m\u2019arrive \u00e0 moi et pas aux autres ?<\/p>\n<p>Je m\u2019endors<br \/>\nEt soudain,<br \/>\nL\u2019\u00eatre m\u2019attaque de sa bont\u00e9<br \/>\nEt me d\u00e9pose sous forme de question dans sa rivi\u00e8re.<br \/>\nMa question descend la rivi\u00e8re de la vie<br \/>\nTelle une branche d\u2019arbre morte.<\/p>\n<p>Ma pens\u00e9e assiste immobile<br \/>\nAux chatoiements du non-savoir<br \/>\nEt la branche d\u2019arbre de ma question<br \/>\nSe nettoie telle une p\u00e9pite d\u2019or<br \/>\nPour aboutir sur la berge<br \/>\nSous forme d\u2019une \u00e9trange r\u00e9ponse.<br \/>\nEt je g\u00e9mis et je pleure<br \/>\nParce que je ne descends plus la rivi\u00e8re.<\/p>\n<p>Je me r\u00e9veille<br \/>\nEt une phrase habite ma t\u00eate :<\/p>\n<p>Qu\u2019y a-t-il d\u2019exceptionnel<br \/>\n\u00c0 \u00eatre la premi\u00e8re pomme<br \/>\nQui tombe ?<\/p>\n<p>Il ne semble pas y avoir d\u2019attaque d\u2019\u00eatre<br \/>\nSans enseignement du non-savoir<br \/>\nMais cet enseignement<br \/>\nN\u2019a aucune valeur en soi<br \/>\nCar il n\u2019est qu\u2019une goutte d\u2019eau<br \/>\nDans l\u2019infini de l\u2019instant pr\u00e9sent<br \/>\nImpossible \u00e0 comprendre par la pens\u00e9e.<\/p>\n<p>Renaud avait cette particularit\u00e9 de se rendormir presque aussit\u00f4t et tomber alors dans un sommeil tr\u00e8s lourd, avec des ronflements r\u00e9parateurs, son corps devenant aussi inerte que de la roche. Quand il se r\u00e9veillait le matin, j\u2019avais toujours l\u2019impression qu\u2019il n\u2019avait pas dormi, mais plut\u00f4t voyag\u00e9 au bonheur d\u2019habiter un monde \u00e9trange que je pouvais accueillir sans avoir la capacit\u00e9 \u00e9motive de le saisir de l\u2019int\u00e9rieur. Lui-m\u00eame se rappelant tr\u00e8s peu d\u2019ailleurs de ce qu\u2019il avait v\u00e9cu durant la nuit, pr\u00e9f\u00e9rant vivre l\u00e0, maintenant le bonheur du l\u00e0, maintenant.<\/p>\n<p>Le lendemain soir au St-Vincent, au travers des pr\u00e9sentations des chansons de Jos Leroux, on apprit des nouvelles de la famille : Lawrence Lepage passait l\u2019\u00e9t\u00e9 chez sa m\u00e8re en Gasp\u00e9sie, Georges Langford venait de quitter la ville pour retourner dans son village natal, Havre aux maisons aux \u00celes de la Madeleine, Gilles Fecteau vivotait \u00e0 la Cabooze dans le bout de St-Jovite, Ren\u00e9 Robitaille avait tout vendu ses effets pour repartir sur la route avec son vieux camion. Cela rapetissait l\u2019univers et faisait du bien au c\u0153ur.<\/p>\n<p>Puis vers vingt et une heures trente, Clermont prit le micro :<\/p>\n<p>\u00c9coutez, je sais que vous \u00eates tr\u00e8s g\u00e9n\u00e9reux<br \/>\nLes enfants du camp Ste-Rose ont d\u00e9couvert tous les coffrets<br \/>\nIls savent maintenant que le tr\u00e9sor du chevalier de la rose d\u2019or<br \/>\nEst cach\u00e9 quelque part dans les environs<br \/>\nDe la maison abandonn\u00e9e de la for\u00eat<br \/>\n\u00c0 quinze minutes de leur dortoir.<br \/>\nMais ils n\u2019ont pas de pelles ni de r\u00e2teaux<br \/>\nPour creuser.<br \/>\nIl en faudrait une soixantaine<\/p>\n<p>Martin monta \u00e0 son tour sur la sc\u00e8ne :<\/p>\n<p>Bon l\u00e0 l\u00e0\u2026<\/p>\n<p>Et tout le monde de r\u00e9p\u00e9ter<\/p>\n<p>Bon l\u00e0 l\u00e0\u2026 ce soir\u2026<\/p>\n<p>L\u00e2che le cognac Jeanne<br \/>\nEntendit-on dans la salle entre deux rires de salle<\/p>\n<p>Vos gueules cria la m\u00e8re<br \/>\nBen l\u00e0 l\u00e0\u2026<br \/>\nEt tout le monde de r\u00e9p\u00e9ter<br \/>\nBen l\u00e0 l\u00e0<\/p>\n<p>Et la m\u00e8re de dire :<br \/>\nOn se calme, on se calme.<br \/>\nBen l\u00e0 l\u00e0\u2026<br \/>\nJe ferme le St-Vincent<br \/>\nEt je rouvrirai seulement qu\u2019\u00e0 minuit ;<br \/>\nAuront le droit d\u2019entrer<\/p>\n<p>que ceux et celles<br \/>\nQui arriveront avec une pelle et un r\u00e2teau<\/p>\n<p>Ok<br \/>\nTout le monde dehors<\/p>\n<p>Et tout le monde de dire<br \/>\nEn rechignant<br \/>\nAh l\u00e0 l\u00e0\u2026<\/p>\n<p>La folie s\u2019empara des clients. Beaucoup de rires, de l\u2019enthousiasme, une vraie atmosph\u00e8re d\u2019Halloween. Je dus quitter comme tout le monde. Par chance, j\u2019avais ma chambre dans le Vieux Montr\u00e9al. J\u2019arr\u00eatai chez Monsieur Leduc pour emprunter les outils en lui racontant l\u2019histoire. Il appela certaines de ses connaissances. C\u2019est ainsi que je me ramassai cinq r\u00e2teaux et quatre pelles.<\/p>\n<p>Au bout de deux heures, le trottoir en face du St-Vincent s\u2019anima d\u2019une petite foule indisciplin\u00e9e cognant \u00e0 coups de pelles et de r\u00e2teaux dans la porte du garage pour que Madame Martin ouvre. T\u00eatue autant qu\u2019heureuse, elle apparut dans la fen\u00eatre du troisi\u00e8me \u00e9tage en criant :<\/p>\n<p>Minuit c\u2019est Minuit<br \/>\nPas une minute de plus<br \/>\nPas une minute de moins<\/p>\n<p>Et tout le monde de crier<br \/>\nBen l\u00e0\u2026 l\u00e0\u2026<br \/>\nBen l\u00e0\u2026 l\u00e0\u2026.<\/p>\n<p>C\u2019est ainsi que le St-Vincent ouvrit \u00e0 minuit. Le lendemain matin, vers six heures, Clermont, Renaud et moi arriv\u00e2mes au camp Ste-Rose avec la ribambelle d\u2019outils. Nous les dispers\u00e2mes par ordre de deux, en les accotant sur chaque arbre entourant la maison en d\u00e9composition, de fa\u00e7on \u00e0 ce que les enfants vivent \u00e0 leur r\u00e9veil une surprise \u00e0 l\u2019esprit tout en appr\u00e9ciant l\u2019esth\u00e9tisme de la sc\u00e8ne.<\/p>\n<p>Renaud et moi nous cach\u00e2mes dans le bureau de Robert. Clermont fit le rassemblement, puis envoya les enfants dans la for\u00eat.<\/p>\n<p>Super dit Renaud, quelle sc\u00e8ne f\u00e9\u00e9rique<br \/>\nOn se croirait au Moyen-\u00c2ge<br \/>\nAvec toutes ces pelles et ces r\u00e2teaux dans les airs.<\/p>\n<p>Renaud s\u2019habilla en Anikouni, se dirigea vers le canot de fa\u00e7on \u00e0 appara\u00eetre dans la vie des enfants au moment o\u00f9 ceux-ci commenceraient \u00e0 fouiller la for\u00eat en tous sens pour tenter de d\u00e9couvrir le tr\u00e9sor du chevalier de la Rose d\u2019or.<\/p>\n<p>Ce n\u2019est que le soir, apr\u00e8s son spectacle au St-Vincent, que je sus la suite de l\u2019histoire. Renaud arriva chez mon p\u00e8re, comme d\u2019habitude, vers 3 heures du matin. Et se mit \u00e0 raconter :<\/p>\n<p>Les enfants ont parcouru la for\u00eat<br \/>\nEn partant d\u2019un cercle le plus large possible<br \/>\nPour le rapetisser peu \u00e0 peu,<br \/>\nEn r\u00e2telant et en creusant un peu partout.<br \/>\nIls \u00e9taient \u00e9puis\u00e9s de leur journ\u00e9e<br \/>\nMais pas d\u00e9courag\u00e9s, m\u00eame s\u2019ils ne trouv\u00e8rent rien.<br \/>\nL\u2019atmosph\u00e8re restant euphorique<br \/>\nExcitante, du bonbon pour le lendemain.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s quelques d\u00e9tails comiques au sujet des deux jumeaux qui ne cessaient pas de crier beuhhhh pour faire peur aux patibulaires, Renaud se ressour\u00e7a dans le silence en allumant sa pipe. . Mon p\u00e8re en \u00e9tait d\u2019ailleurs aux derniers d\u00e9tails de sa fresque. Sur le dessus du coffre : Une \u00e9p\u00e9e et une rose en crois\u00e9e. En avant, le visage d\u2019une femme, la sienne. \u00c0 l\u2019int\u00e9rieur du couvercle, les phrases : \u00ab Ego sum pauper, nihil habeo, et nihil dabo \u00bb.<\/p>\n<p>Renaud, Auriez-vous la bont\u00e9<br \/>\nDe me raconter la sixi\u00e8me carte postale<br \/>\nDe votre vie ?<br \/>\nSixi\u00e8me carte postale\u2026.<br \/>\nMmmmm<br \/>\nFit Renaud en y r\u00e9fl\u00e9chissant dans sa lune.<br \/>\nAttendez que je me rappelle\u2026.<\/p>\n<p>Sixi\u00e8me carte postale<br \/>\nTrois heures du matin<br \/>\nPresque dix-sept ans<\/p>\n<p>Nuit d\u2019\u00e9t\u00e9<br \/>\nMon p\u00e8re, sa trompette \u00e0 la main,<br \/>\nMoi, la voix fatigu\u00e9e<br \/>\nAvons cess\u00e9 de jouer de la musique<br \/>\n\u00c0 la m\u00eame heure<br \/>\nNous arrivons \u00e0 la maison<br \/>\nEn m\u00eame temps.<br \/>\nSans dire un mot, il sort sa trompette<br \/>\nEt joue un air de jazz.<br \/>\nMa m\u00e8re se l\u00e8ve<br \/>\nIl lui dit<br \/>\nRecouche-toi, il lui r\u00e9pond :<br \/>\nOn jase Renaud et moi<br \/>\nMa m\u00e8re retourne au lit en souriant.<br \/>\nMon p\u00e8re sert sa trompette dans son \u00e9tui<br \/>\nAssez jaser.<br \/>\nIl se recouche, lui aussi<br \/>\nEt j\u2019entends les feuilles, la lune<br \/>\nLe vent applaudir<br \/>\nComme lorsque j\u2019avais deux ans<br \/>\nSur la sc\u00e8ne des religieuses<br \/>\nJe suis fondu, confondu si heureux<br \/>\nQue je m\u2019\u00e9vanouis int\u00e9rieurement de bonheur.<\/p>\n<p>Septi\u00e8me carte postale<br \/>\nJe suis au Coll\u00e8ge<br \/>\nFonde un groupe de folklore Les Contretemps.<br \/>\nNous participons \u00e0 un concours,<br \/>\nRemportons le premier prix<br \/>\nComme meilleur groupe coll\u00e9gial en Am\u00e9rique du Nord<br \/>\nEt repr\u00e9sentons le Canada<br \/>\n\u00c0 l\u2019exposition d\u2019Osaka, au Japon \u00e0 l \u2018\u00e9t\u00e9 1970<br \/>\nPour la premi\u00e8re fois<br \/>\nJe connais l\u2019exp\u00e9rience du trou noir sur la sc\u00e8ne<br \/>\nApr\u00e8s avoir touch\u00e9 de ma chair<br \/>\nL\u2019\u00e9ternit\u00e9 de l\u2019instant pr\u00e9sent<br \/>\nDans le lit d\u2019une Geisha\u2026<\/p>\n<p>C\u2019est ainsi que nous appr\u00eemes, mon p\u00e8re et moi, que \u00e7a prenait sept ans pour devenir une Geisha. Celle-ci devait poss\u00e9der la beaut\u00e9, la culture, la conversation, mais surtout le raffinement de retarder le plaisir de fa\u00e7on \u00e0 ce qu\u2019il circule dans tout le corps encore et encore sans jamais passer par le sexe. L\u2019art supr\u00eame consistant \u00e0 provoquer l\u2019explosion des sens tout au plus une demi-heure avant la s\u00e9paration.<\/p>\n<p>Cette nuit-l\u00e0, je n\u2019accueillis pas le corps de Renaud, entre mes bras, avec la m\u00eame retenue pulsionnelle que d\u2019habitude. Je dirais plut\u00f4t que je me sentis \u00e0 la fronti\u00e8re de l\u2019intimit\u00e9 et de la sexualit\u00e9. J\u2019avais beau tenter de me calmer par une immobilit\u00e9 soutenue, mais je me sentis glisser \u00e0 la japonaise parcelle infinie par parcelle infinie. Je d\u00e9gustai ,un par un,les spasmes enlis\u00e9s en ma chair d\u00e9pla\u00e7ant la peau de mes l\u00e8vres contre la rigueur du tissu de son chandail de nuit avec une telle lenteur que ses mains complices parvenaient \u00e0 d\u00e9verser en mes reins survolt\u00e9s la danse du d\u00e9sir en nos corps confondus.<\/p>\n<p>\u00c0 une fraction de seconde de l\u2019explosion des sens, il se retira en prenant ma t\u00eate entre ses deux mains :<\/p>\n<p>Tu as des chandelles me dit-il ?<\/p>\n<p>Oui dans le tiroir.<\/p>\n<p>Ne bouge pas,<\/p>\n<p>N\u2019ouvre plus les yeux<br \/>\nJusqu\u2019\u00e0 ce que je te le dise.<br \/>\nJe vais tenter de te faire voyager en Orient<\/p>\n<p>Sous une flamme presque imperceptible, il me massa du cuir chevelu aux orteils, en \u00e9vitant soigneusement les zones \u00e9rog\u00e8nes. Chaque fois que mes mains, d\u2019une fa\u00e7on incontr\u00f4l\u00e9e, tentaient de l\u2019agripper pour qu\u2019il me poss\u00e8de selon ses caprices et volont\u00e9, ils les retiraient avec douceur, les repla\u00e7ant exactement dans leur position originale. Puis, il frotta de ses cheveux chaque frisson de ma chair. Vint le moment o\u00f9 sa verge fr\u00f4la mes seins, mon ventre, ma vulve. \u00c0 la seconde o\u00f9 je cambrai les reins tout en ouvrant les jambes pour l\u2019accueillir, il se retira doucement repla\u00e7ant mon corps dans l\u2019exacte position du d\u00e9sir inassouvi. Je me retrouvai nue, sans inhibition ne me sentant plus qu\u2019un sexe en qu\u00eate d\u2019absolu, serrant des dents, plissant des yeux \u00e0 la fronti\u00e8re du plaisir et de son \u00e9clatement. Il souffla sur la chandelle, se reblottit entre mes bras et nous recommen\u00e7\u00e2mes, cette fois-ci \u00e0 l\u2019envers, le doux voyage de la sexualit\u00e9 \u00e0 la sensualit\u00e9, puis de la sensualit\u00e9 \u00e0 l\u2019amiti\u00e9 amoureuse.<\/p>\n<p>Quand je me r\u00e9veillai au petit matin. Il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 parti. Je me rendormis pour refaire en r\u00eave le doux voyage de nos fantasmes orientaux.<\/p>\n<p>Au r\u00e9veil, je vis une lettre pour moi sur la table. Elle provenait de mon directeur de th\u00e8se John Thysdale. Curieusement, elle m\u2019\u00e9tait adress\u00e9e \u00e0 partir de la Colombie Britannique.<\/p>\n<p>Bonjour, Marie ;<br \/>\nJ\u2019ai accept\u00e9 un poste de professeur<br \/>\n\u00c0 l\u2019universit\u00e9 de Vancouver<br \/>\nIls me donnent l\u2019opportunit\u00e9<br \/>\nD\u2019engager une assistante de recherche<br \/>\nDeux semaines pour prendre une d\u00e9cision<br \/>\nJe sais que ce n\u2019est pas beaucoup<br \/>\nMais l\u2019aventure semble passionnante<br \/>\nT\u00e9l\u00e9phone-moi<br \/>\nLe plus t\u00f4t possible<br \/>\nTiming is everything,<br \/>\nJohn<\/p>\n<p>Je hurlai de joie en courant comme une folle dans l\u2019appartement. Enfin il se passait quelque chose dans ma vie, qui n\u2019appartenait qu\u2019\u00e0 moi. Je ne voulais pas \u00eatre. Aucun int\u00e9r\u00eat. J\u2019\u00e9tais jeune, j\u2019existais, je voulais vivre, d\u00e9couvrir, faire des erreurs, parcourir le monde. Et John poss\u00e9dait une telle culture de la litt\u00e9rature. Bien s\u00fbr, il avait quinze ans de plus que moi. S\u00e9par\u00e9 de sa premi\u00e8re femme, il avait sembl\u00e9 m\u2019accorder beaucoup d\u2019attention \u00e0 l\u2019Universit\u00e9, tout en n\u2019osant pas se d\u00e9clarer pour ne pas se placer en conflit de r\u00f4le. J\u2019aimais Renaud comme une folle, mais toute cette recherche d\u2019instant pr\u00e9sent me semblait tellement contraire \u00e0 tout ce qui pouvait m\u2019exciter dans l\u2019existence. Je voulais devenir \u00e9crivaine, professeure reconnue dans le monde universitaire, engag\u00e9e au niveau litt\u00e9raire dans la lib\u00e9ration de la femme . Que choisir ? L\u2019amour par Renaud ou la carri\u00e8re par John ? Avec John, toutes les portes s\u2019ouvraient. Avec Renaud, seule la porte de l\u2019\u00eele de l\u2019\u00e9ternit\u00e9 de l\u2019instant pr\u00e9sent m\u2019\u00e9tait pr\u00e9sent\u00e9e et \u00e0 vrai dire, je pr\u00e9f\u00e9rais qu\u2019elle soit ouverte \u00e0 d\u2019autres qu\u2019\u00e0 moi.<\/p>\n<p>Mon p\u00e8re avait laiss\u00e9 des marguerites sur la table. J\u2019en pris une et je l\u2019\u00e9pluchai : John, Renaud, John, Renaud, John. Je recommen\u00e7ai avec une autre : John, Renaud, John, Renaud.<\/p>\n<p>Je pris une feuille, la s\u00e9parai en deux pour bien peser le pour et le contre :<\/p>\n<p>John :<br \/>\nBeau, riche, vie facile<br \/>\nVoyages<br \/>\nM\u00eame passion intellectuelle<\/p>\n<p>Renaud<br \/>\nAmour<br \/>\nAmour<br \/>\nAmour<\/p>\n<p>Je me sentais devenir enfin une fascinante, comme Renaud les aimait, vraie jusque dans le fond de mon cul, comme l\u2019avait \u00e9crit la bisexuelle Lola \u00e0 Madame Martin. N\u2019\u00e9tait-ce pas curieux que Renaud lui-m\u00eame m\u2019ait sculpt\u00e9e de telle sorte que je ne puisse \u00eatre autre chose qu\u2019une fascinante ?<\/p>\n<p>John ou Renaud ?<br \/>\nLe rateau qui ratelle l\u2019univers<br \/>\nou la pelle qui creuse la fissure du temps ? <\/p>\n<!-- AddThis Advanced Settings generic via filter on the_content --><!-- AddThis Share Buttons generic via filter on the_content -->","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;\u00eele de l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 de l&rsquo;instant pr\u00e9sent Chapitre 12 Amenez-moi au d\u00e9but du roman La carte des vingt et un coffrets, une fois les morceaux du casse-t\u00eate r\u00e9unis, repr\u00e9sentait le plan original de la maison en d\u00e9composition dans la for\u00eat du camp Ste-Rose. Il restait maintenant deux semaines \u00e0 l\u2019\u00e9t\u00e9. 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