{"id":321,"date":"2006-03-09T20:30:04","date_gmt":"2006-03-10T01:30:04","guid":{"rendered":"http:\/\/demers.qc.ca\/?p=321"},"modified":"2009-01-25T21:11:27","modified_gmt":"2009-01-26T02:11:27","slug":"chapitre-10-le-journal-de-mon-pere","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/demers.qc.ca\/?p=321","title":{"rendered":"Chapitre 10 &#8211; LE JOURNAL DE MON P\u00c8RE"},"content":{"rendered":"<p><b>L&rsquo;\u00eele de l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 de l&rsquo;instant pr\u00e9sent<\/b><\/p>\n<p>Toute sa vie, mon p\u00e8re avait pris des brosses d\u2019\u00eatre dans la taverne de la vie. En fait, il n\u2019avait jamais senti le besoin de passer par la fissure du temps pour aller voir, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, comment vivaient les hommes. Cependant, il avait d\u00fb tenir un journal, durant pr\u00e8s d\u2019un mois, parce que l\u2019\u00eatre l\u2019attaquait maintenant de ses bienfaits, une attaque d\u2019\u00eatre \u00e9tant infiniment plus troublante qu\u2019une brosse d\u2019\u00eatre. Et c\u2019est de la diff\u00e9rence entre les deux \u00e9tats, que surgit le besoin de noter, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il soit aussi confortable dans un \u00e9tat que dans l\u2019autre.<\/p>\n<p>8 mai<\/p>\n<p>ATTAQUE D\u2019ETRE<\/p>\n<p>La douce et in\u00e9puisable abondance de l\u2019instant pr\u00e9sent semble avoir en plus une conscience amoureuse de l\u2019homme. La vie m\u2019appara\u00eet une danse amoureuse entre le libre-arbitre de l\u2019instant pr\u00e9sent et le libre-arbitre de l\u2019homme.<\/p>\n<p>Hier, je suis all\u00e9 me coucher vers 20 heures. Puis la formidable b\u00e9atitude de l\u2019instant pr\u00e9sent est venue me visiter comme les vagues de la mer attaquent la plage. Le corps est dans un tel \u00e9tat de bonheur qu\u2019il lui est m\u00eame difficile de se lever pour marcher. \u00ab Cela \u00bb ayant p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 en moi est rythme amoureux de mon \u00ab \u00c7AJE \u00bb comme les feuilles qui te saluent sous l\u2019expression du vent, comme les herbes qui dansent au bord de l\u2019asphalte fier. Chaque intime morceau de la mati\u00e8re chante \u00e0 sa mani\u00e8re la cr\u00e9ativit\u00e9 consciente de l\u2019instant pr\u00e9sent. Cela a dur\u00e9 jusque vers 22 heures, \u00e0 peu pr\u00e8s, puis s\u2019est estomp\u00e9 doucement comme la vague se retire dans ses mar\u00e9es basses.<\/p>\n<p>Puis vers 9 heures du matin, la vague de l\u2019instant pr\u00e9sent amoureux d\u2019un \u00ab \u00e7a en moi \u00bb est revenue me faire la cour. Je reconnais ses attaques, son pas, sa douceur, sa signature, son immortalit\u00e9, son rayonnement, toujours pareil et jamais lui-m\u00eame jusqu\u2019au fin fond de l\u2019univers \u00e0 chaque instant redessin\u00e9. Que c\u2019est ahurissant ! Dans ma fen\u00eatre, les milliers de brins d\u2019herbes et les centaines de feuilles me regardent, complices de mon bonheur. L\u2019instant pr\u00e9sent est dans la pi\u00e8ce et chante pour moi l\u2019amour qui coule en dedans de moi comme une rivi\u00e8re.<\/p>\n<p>Quand l\u2019instant pr\u00e9sent me visite de sa fantastique b\u00e9atitude, je peux noter l\u2019instant exact de son arriv\u00e9e et l\u2019instant exact de son d\u00e9part.<\/p>\n<p>Il est 11 heures, trente minutes du matin. L\u2019\u00eatre s\u2019est retir\u00e9. Pas de deuil, pas de peine, pas de tristesse. Comme l\u2019amant apr\u00e8s avoir fait l\u2019amour \u00e0 sa bien-aim\u00e9e la laisse reposer pendant qu\u2019il va lui cueillir des fleurs.<\/p>\n<p>13 mai<\/p>\n<p>BROSSE D\u2019ETRE<\/p>\n<p>De Gaulle disait : la vieillesse est un naufrage. Dans une brosse d\u2019\u00eatre, la vie ressemble \u00e0 la mer. L\u2019ego, au Titanic. Plus jeune se fait le naufrage du Titanic, plus douce est la vie sur la mer. Toute brosse d\u2019\u00eatre \u00e9quivaut \u00e0 vivre instantan\u00e9ment le naufrage du Titanic en soi, Ne reste que le naufrag\u00e9, \u00e9bloui d\u2019\u00eatre encore vivant.<\/p>\n<p>19 mai<\/p>\n<p>ATTAQUE D\u2019ETRE<\/p>\n<p>16 h p.m. L\u2019\u00eatre entre doucement dans la pi\u00e8ce. Il revient avec ses fleurs apr\u00e8s m\u2019avoir caress\u00e9 ce matin. Le parfum de l\u2019\u00e9ternit\u00e9 envahit chaque cellule de mon corps. L\u2019\u00eatre toujours pareil jamais le m\u00eame est conscient de ce qu\u2019il fait. Tant de beaut\u00e9 de sa part est impossible sans la conscience. Il n\u2019est pas de la nature des choses que l\u2019\u00eatre se d\u00e9voile en son entier en cette vie. Mais curieusement, la symphonie de son empreinte porte toujours la m\u00eame signature, celle de la relation amoureuse \u00e9galitaire. Si le \u00ab \u00e7aje (sage) \u00bb n\u2019\u00e9tait pas en dedans de moi, l\u2019\u00eatre mourrait d\u2019ennui et de chagrin car il n\u2019y a de danse amoureuse que quand l\u2019indivisible est amoureux de l\u2019indivisible dans ce qui semble divis\u00e9.<\/p>\n<p>Quel myst\u00e8re pour moi. Pourquoi l\u2019\u00eatre arrive comme un voleur dans ma vie et que moi je ne puis faire la m\u00eame chose consciemment dans la sienne ?<\/p>\n<p>21 mai<\/p>\n<p>BROSSE D\u2019ETRE<\/p>\n<p>Je suis aussi incapable de provoquer consciemment une brosse d\u2019\u00eatre. Il y a un moment pr\u00e9cis o\u00f9 dans l\u2019abandon et le d\u00e9pouillement, je me retrouve en \u00e9tat d\u2019ivresse en relation amoureuse avec la taverne de la vie qui m\u2019h\u00e9berge.<\/p>\n<p>Il semble y avoir une diff\u00e9rence entre une brosse d\u2019\u00eatre et une attaque d\u2019\u00eatre. Dans une attaque d\u2019\u00eatre, l\u2019\u00eatre comme le chat cherche sa caresse. Il avance doucement, sensuellement. Il t\u2019agresse si tu ne lui donnes pas de l\u2019affection. Dans une brosse d\u2019\u00eatre, le chat en toi dort, entra\u00eenant dans son doux sommeil, l\u2019\u00e9ternit\u00e9 qui l\u2019entoure, le p\u00e9n\u00e8tre et le traverse. Et toi tu te saoules dans la taverne de l\u2019\u00eatre dont les murs sont aux confins m\u00eame de l\u2019\u00e9ternit\u00e9 jamais achev\u00e9e. Et tu t\u2019y prom\u00e8nes comme au paradis, la terre \u00e9tant le jardin de l\u2019\u00eatre, l\u2019\u00e9meraude du cosmos.<\/p>\n<p>4 juin<\/p>\n<p>ATTAQUE D\u2019ETRE<\/p>\n<p>Devenir le r\u00e9ceptacle d\u2019une attaque d\u2019\u00eatre constitue une apoth\u00e9ose d\u2019\u00e9ternit\u00e9 absolument ahurissante. C\u2019est comme si l\u2019univers dans son infini entier jamais achev\u00e9 rejaillissait sous la forme de geyser d\u2019\u00e9nergie au centre de ton \u00ab \u00c7AJE \u00bb. Et tu deviens instantan\u00e9ment fondu dans la beaut\u00e9 du tout. Tu es le parfum, de la rose, le chant de l\u2019oiseau, la vague de la mer, la tendresse des nuages, la symphonie du jour qui se l\u00e8ve. Tu es l\u2019immensit\u00e9 jamais achev\u00e9e.<\/p>\n<p>Aucune religion n\u2019approche l\u2019\u00eatre. L\u2019\u00eatre est sacr\u00e9, par sa l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 stup\u00e9fiante, mais non religieuse. Il ne demande pas qu\u2019on le prie, il danse. C\u2019est trop fou comment \u00e7a se passe. L\u2019\u00eatre ne parle jamais. Il chante.<\/p>\n<p>6 juin<\/p>\n<p>BROSSE D\u2019\u00caTRE<\/p>\n<p>L\u2019abandon conduit au voir qui lui fait basculer dans l\u2019\u00eatre. Une fois dans la taverne de l\u2019\u00eatre, l\u2019abandon et le voir disparaissent. Ne reste que la vacuit\u00e9 du \u00e7aje, la vision p\u00e9n\u00e9trante, la non-pens\u00e9e, la brosse d\u2019\u00eatre. Une fois dans la taverne de l\u2019\u00eatre, surgit la danse amoureuse du \u00e7aje qui fait fr\u00e9mir la nature jusqu\u2019au fin fond de l\u2019univers.<\/p>\n<p>12 juin<\/p>\n<p>ATTAQUE D\u2019ETRE<\/p>\n<p>Parfois les attaques d\u2019\u00eatre sont si intenses que je suis incapable de ressentir mes jambes qui marchent, incapable de travailler, de m\u2019occuper du plus simple probl\u00e8me. Il n\u2019y a rien de plus d\u00e9licieux qu\u2019une attaque d\u2019\u00eatre. C\u2019est un vent qui t\u2019attaque d\u2019amour dans une b\u00e9atitude infinie.<\/p>\n<p>Le mur entre l\u2019absence d\u2019\u00eatre et la pr\u00e9sence d\u2019\u00eatre m\u2019appara\u00eet \u00eatre comme un poste de douane o\u00f9 il est pr\u00e9f\u00e9rable de s\u2019all\u00e9ger de beaucoup de choses, le passage \u00e9tant tr\u00e8s \u00e9troit, tr\u00e8s \u00e9troit.<\/p>\n<p>L\u2019\u00eatre m\u2019a quitt\u00e9 en ce moment \u00e0 99 pour cent, il reste d\u00e9licatement pr\u00e9sent comme le ciel \u00e0 l\u2019horizon en toile de fond. Pourquoi en est-il ainsi ? je ne sais pas. Le \u00ab je \u00bb est trop loin du \u00e7a en ce moment pour que je sache quoi que je sois je\u2026\u2026\u2026\u00c7a.<\/p>\n<p>Quand l\u2019\u00eatre se retire, Tout ce que je \u00ab touche, \u00bb \u00ab sent \u00bb, ou \u00ab vois \u00bb est vacillant. On dirait que je cherche la mati\u00e8re de mes caresses, chaque objet \u00e9tant diff\u00e9rent dans son apparence, mais semblable dans son essence. Comme si la division ne se rappelait de sa magie que par l\u2019intuition pass\u00e9e de son int\u00e9rieur uni.<\/p>\n<p>18 juin<\/p>\n<p>NOUVELLE ATTAQUE D\u2019ETRE<\/p>\n<p>Vers 13 h. p.m., la vibration de la b\u00e9atitude s\u2019est regliss\u00e9e tellement fort \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de moi que j\u2019ai d\u00fb aller me coucher sur un banc. Il m\u2019a sembl\u00e9 que le corps \u00e9tait fondu dans le m\u00eame taux vibratoire que l\u2019univers. La t\u00eate attendait. Parfois elle se fondait avec le corps. C\u2019est probablement ce qui se passe apr\u00e8s la mort. Un taux vibratoire qui chante \u00e9ternellement en un tout.<\/p>\n<p>Puis, comme ma t\u00eate s\u2019ennuyait, j\u2019ai laiss\u00e9 vagabonder des pens\u00e9es d\u2019un sujet \u00e0 l\u2019autre, ce que probablement certains appellent le mental. Cette division entre la b\u00e9atitude du corps et la libert\u00e9 du libre-arbitre qui laisse la folle du logis jacasser est tr\u00e8s inconfortable. L\u2019\u00eatre n\u2019est aucunement g\u00ean\u00e9 par cette division.<\/p>\n<p>Je ne peux concevoir le passage sur cette terre sans cette b\u00e9atitude permanente, lib\u00e9r\u00e9e de toute souffrance. Que chaque citoyen de cette plan\u00e8te n\u2019y ait pas encore acc\u00e8s me semble \u00e9trange. C\u2019est pourtant l\u2019\u00e9tat original de l\u2019homme, ce pourquoi, il a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9, sa vraie condition humaine.<\/p>\n<p>21 juin<\/p>\n<p>TENTATIVE DE BROSSE D\u2019ETRE<\/p>\n<p>J\u2019ai essay\u00e9 toute la nuit d\u2019entrer dans la taverne de l\u2019\u00eatre par moi-m\u00eame. Impossible, impossible. Comment se fait-il qu\u2019aucun chemin ne semble mener \u00e0 l\u2019\u00eatre ? Que de questions sans r\u00e9ponses.<\/p>\n<p>Puis soudain, \u00e0 mon insu, me voil\u00e0 ivre dans la taverne de l\u2019\u00eatre. Aucun go\u00fbt d\u2019\u00eatre connu, reconnu, riche, c\u00e9l\u00e8bre. Que du bonheur d\u2019\u00eatre. Comme un brin d\u2019herbe rythmant le vent au milieu des hommes press\u00e9s par le temps qui marchent aveugl\u00e9ment vers le cimeti\u00e8re de leur vie.<\/p>\n<p>16 juillet<\/p>\n<p>ATTAQUE D\u2019ETRE<\/p>\n<p>\u00c7a faisait presque vingt jours que je n\u2019avais pas eu de relations avec l\u2019\u00eatre. Puis hier soir, vers 22 heures, en me couchant, j\u2019ai senti sa venue prochaine comme le vent annonce une douceur de vivre. J\u2019\u00e9tais couch\u00e9 contre le corps de ma compagne. Elle m\u2019a souhait\u00e9 une nuit magnifique. Je lui ai dit qu\u2019elle le serait. Je n\u2019ai jamais os\u00e9 lui dire que l\u2019\u00eatre s\u2019en venait, de peur que ce soit mon imagination qui me joue des tours.<\/p>\n<p>L\u2019air autour de moi est devenu frais comme la ros\u00e9e du matin. Le \u00ab cela \u00bb s\u2019est avanc\u00e9 amoureusement, comme une ma\u00eetresse. Je reconnus le feutr\u00e9 de ses pas, la douceur de son affection. Puis le cela a fait \u00e9clater la perception que j\u2019ai de mon corps. Les milliards de cellules en moi-m\u00eame se sont mises \u00e0 chanter la visite de l\u2019univers. Ma t\u00eate fut tout \u00e9tonn\u00e9e que \u00ab cela \u00bb puisse se produire. L\u2019enveloppe qui retient toutes ses cellules ensemble est devenue tr\u00e8s mince, presque sans aucune sensation. Je le sus parce que chaque fois que ma compagne touchait ma chair, je ne sentis presque rien.<\/p>\n<p>Chaque relation avec l\u2019\u00eatre est \u00e0 la fois diff\u00e9rente et semblable. Je fis pour la premi\u00e8re fois l\u2019exp\u00e9rience d\u2019une nuit compl\u00e8te et parfaite de b\u00e9atitude. Ma conscience resta toujours libre, jamais d\u00e9lirante ne fusse un instant. Ma pens\u00e9e logique \u00e0 son minimum de fonctionnement. Mon corps incapable de se s\u00e9parer de la bont\u00e9 de l\u2019\u00eatre par lui-m\u00eame, absolument incapable. Et la folle du logis dormit profond\u00e9ment toute la nuit, bien contente d\u2019avoir des vacances impr\u00e9vues.<\/p>\n<p>24 juillet<\/p>\n<p>BROSSE D\u2019\u00caTRE<\/p>\n<p>Ce qui m\u2019a impressionn\u00e9 cette nuit, c\u2019est la dissolution instantan\u00e9e de l\u2019ego \u00e0 la premi\u00e8re seconde du rapport \u00e0 la taverne de l\u2019\u00eatre. Cela semble fonctionner comme ceci. Comme un jeu de lego. L\u2019ego se reconstruit lorsqu\u2019il sort de l\u2019\u00eatre, se dissout lorsqu\u2019il entre en lui, en \u00e9tant chaque fois de plus en plus \u00e9miettable, de moins en moins noyau dur. Il est possible que l\u2019ego soit un outil indispensable pour fonctionner en soci\u00e9t\u00e9, permettant \u00e0 la personnalit\u00e9 de comprendre les r\u00e8gles sociales. Sans ego, on est infirme socialement, mais au niveau vibratoire, un oiseau qui vole infiniment haut au-dessus de la condition humaine.<\/p>\n<p>Il n\u2019y a pas d\u2019\u00e9lus ou de non-\u00e9lus. Que des pr\u00e9curseurs. L\u2019\u00eatre est accessible en abondance \u00e0 tous, mais, on ne conna\u00eet encore aucun chemin qui y m\u00e8ne. Que de myst\u00e8res, que de myst\u00e8res. Je suis un saoulon de la taverne de l\u2019\u00eatre. Trop saoul pour avoir le moindre int\u00e9r\u00eat \u00e0 chercher des r\u00e9ponses.<\/p>\n<p>Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage.<\/p>\n<p>EGO SUM PAUPER<br \/>\nNIHIL HABEO<br \/>\nET NIHIL DABO<\/p>\n<p>Ainsi prit fin le journal de mon p\u00e8re. J\u2019\u00e9tais dans la chambre de Renaud, quand il le lut \u00e0 haute voix devant moi. Plus il avan\u00e7ait dans la lecture, plus ses mains tremblaient, plus il ralentissait, plus sa voix se vidait de son expression. On aurait dit un f\u0153tus se repliant sur lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>Ainsi l\u2019instant pr\u00e9sent, ce serait l\u2019\u00eatre<br \/>\nOu du moins la forme de son d\u00e9voilement \u00e0 l\u2019homme ?<br \/>\nPuis-je dormir avec toi ce soir ?<\/p>\n<p>Il pleura dans mes bras toute la nuit. Sans bouger, sans parler, sans prononcer un mot. Je ne tentai pas d\u2019en savoir plus. J\u2019avais l\u2019impression qu\u2019il ne r\u00e9agissait pas \u00e0 mon toucher. Il avait juste besoin d\u2019\u00eatre consol\u00e9. M\u00eame pas je crois. Il avait juste peur d\u2019\u00eatre seul avec ses larmes. M\u00eame pas je crois. Il avait peur c\u2019est tout. Non ce n\u2019\u00e9tait pas \u00e7a non plus. \u00c7a pleurait \u00e0 travers lui. Oui voil\u00e0. Un peu comme \u00e0 l\u2019a\u00e9roport, deux personnes s\u2019embrassent en pleurant parce qu\u2019elles ne se sont pas vues depuis dix ans. Un peu comme un couple pleure parce que l\u2019homme apprend que sa compagne est enceinte. Un peu comme la m\u00e8re pleure \u00e0 la remise des dipl\u00f4mes parce que son fils est enfin re\u00e7u m\u00e9decin.<\/p>\n<p>Durant son sommeil, il continua \u00e0 pleurer tout en ronflant. Puis il se mit \u00e0 murmurer comme un petit enfant qui se r\u00e9veille en pleine nuit pour voir le sapin de No\u00ebl illumin\u00e9 de cadeau.<\/p>\n<p>Ohhhhhhhhhh c\u2019est beau<br \/>\nC\u2019est beau\u2026..<br \/>\nAh merci\u2026merci\u2026merci\u2026<\/p>\n<p>Et il se remit \u00e0 ronfler et les larmes ne cess\u00e8rent pas de couler. Son corps \u00e9tait \u00e0 la fois d\u2019une telle lourdeur et d\u2019une telle l\u00e9g\u00e8ret\u00e9. Comme le jour se levait, je pus voir l\u2019expression de son visage. Un sourire permanent sous une chute de larmes. N\u2019eut \u00e9t\u00e9 de mon chandail tout tremp\u00e9, je n\u2019aurais pas cru qu\u2019un homme puisse autant pleurer. N\u2019eut \u00e9t\u00e9 de son sourire, je n\u2019aurais pas cru que l on puisse ainsi toute une nuit, pleurer de joie. C\u2019\u00e9tait donc cette \u00e9motion qu\u2019il tentait de faire vivre aux enfants du camp Ste-Rose : Pleurer de joie.<\/p>\n<p>Il se r\u00e9veilla tr\u00e8s repos\u00e9, tr\u00e8s joyeux, ne se souvenant absolument pas de ce qu\u2019il avait v\u00e9cu durant la nuit. Tout ce qu\u2019il me dit fut :<\/p>\n<p>Ma vie ne sera jamais plus pareille<br \/>\nMaintenant que ton p\u00e8re a mis<br \/>\nDes mots dessus<\/p>\n<p>Et ses mains se remirent \u00e0 trembler. Et il quitta rapidement pour ne pas que je m\u2019en aper\u00e7oive. Tout cela me parut bien myst\u00e9rieux. Je peux en t\u00e9moigner aujourd\u2019hui seulement, parce que, comme Jean-Jacques Rousseau qui s\u2019\u00e9vanouit \u00e0 la suite d\u2019un coup de sabot, je ne v\u00e9cus cet \u00e9tat d\u2019immensit\u00e9 de l\u2019instant pr\u00e9sent qu\u2019une fois. Mais il suffit d\u2019une fois pour ne jamais plus \u00eatre la m\u00eame. Comme Gauguin ne le connut lui aussi qu\u2019une fois, dans son bonheur succ\u00e9dant au bonheur, Comme Burke ne le v\u00e9cut lui aussi qu\u2019une fois, ce qui le conduisit \u00e0 \u00e9crire un livre sur les magnifiques de cette terre ayant eu le privil\u00e8ge soit d\u2019habiter en permanence, soit de faire escale par hasard sur l\u2019\u00eele de l\u2019\u00e9ternit\u00e9 de l\u2019instant pr\u00e9sent. Mais il aurait \u00e9t\u00e9 impossible pour moi d\u2019authentifier cet \u00e9tat par ce livre, si je ne l\u2019avais pas v\u00e9cu au moins une fois, une seule fois, presque vingt-sept ans plus tard, donc il n\u2019y a pas si longtemps.<\/p>\n<p>Ce matin-l\u00e0, Clermont partit en autobus avec un premier groupe, celui des hiboux \u00e0 la recherche des vingt et un coffrets sur le territoire des patibulaires. Il restait ne donc plus au camp Ste-Rose, que l\u2019\u00e9quipe des castors et la mienne, celle des \u00e9cureuils.<\/p>\n<p>Quand j\u2019arrivai sur le terrain, pour la rel\u00e8ve de quatre heures, les hiboux avaient ramen\u00e9 onze coffrets, tandis que les castors et \u00e9cureuils avaient, pour leur part ,mont\u00e9 deux nouveaux sketches pour le bivouac du soir.<\/p>\n<p>Sans que les enfants en soient affect\u00e9s, le personnel du camp se morfondait quand m\u00eame d\u2019inqui\u00e9tude. Jean-Fran\u00e7ois \u00e9tait disparu depuis une heure. On eut peur \u00e0 une fugue. Comme il avait quatorze ans et vu qu\u2019il \u00e9tait le plus vieux et comme il avait accompagn\u00e9 son p\u00e8re \u00e0 la soir\u00e9e du St-Vincent, on en conclut qu\u2019il \u00e9tait de nouveau parti rejoindre Monsieur Brisson.<\/p>\n<p>C\u2019est en descendant sur la plage que j\u2019aper\u00e7us sur la roche au centre du lac une silhouette tournant le dos au camp et faisant face au soleil tombant. Il me sembla reconna\u00eetre mon boxeur. Il avait d\u00fb nager pour se rendre \u00e0 la roche comme Anikouni et moi l\u2019avions fait tour \u00e0 tour. Je montai avertir Robert, lui demandant de me laisser g\u00e9rer la situation.<\/p>\n<p>Clermont n\u2019\u00e9tant pas encore reparti chez lui, je lui demandai conseil.<\/p>\n<p>Mmmmm<br \/>\nD\u2019apr\u00e8s moi il fait le point sur sa vie<br \/>\nVaudrait peut-\u00eatre mieux le laisser tranquille.<br \/>\nFaire comme si de rien n\u2019\u00e9tait.<\/p>\n<p>Tu peux rester pour la soir\u00e9e lui dis-je ?<br \/>\nJe vis trop de choses difficiles<br \/>\nT\u2019es le seul avec qui je peux les partager.<\/p>\n<p>Clermont me serra dans ses bras. On pouvait toujours compter sur lui. Comment faisait-il pour \u00eatre disponible avec une \u00e9gale g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9, \u00e0 tous et \u00e0 chacun, avec la m\u00eame noblesse de pens\u00e9e, lui dont personne n\u2019avait souvenance au St-Vincent qu\u2019il eut jamais un jour ce besoin de se confier. Il ne me posa m\u00eame pas de questions, respecta mes silences, m\u2019aida \u00e0 pr\u00e9parer le bivouac, fit quelques appels t\u00e9l\u00e9phoniques.<\/p>\n<p>A plusieurs occasions, Robert le directeur du camp faillit intervenir. Il eut peur au suicide et la responsabilit\u00e9 qui pesait sur ses \u00e9paules lui apparut ce soir-l\u00e0 insupportable. Il demanda quand m\u00eame conseil \u00e0 tous les adultes pr\u00e9sents : Isabelle l\u2019\u00e9ducatrice, Jean-Marc et Beno\u00eet, les \u00e9ducateurs en service, Clermont et moi-m\u00eame.<\/p>\n<p>On prit la chance de commencer la soir\u00e9e en avisant de la situation seconde par seconde. Il s\u2019adonna que l\u2019invit\u00e9 d\u2019honneur fut Philippe le robineux, un des trois t\u00eates grises. Quand je lui racontai ce qui \u00e9tait en train de se passer, il demanda la permission de prendre une chaloupe et de se rendre \u00e0 la roche, avec son panache d\u2019indien sur la t\u00eate.<\/p>\n<p>Quand les enfants arriv\u00e8rent au bivouac, Ils eurent comme d\u00e9cor Philippe et Jean-Fran\u00e7ois face \u00e0 face sur la roche, orang\u00e9s d\u2019un soleil couchant. La soir\u00e9e eut lieu. Clermont d\u00e9voila le contenu de chaque coffret en les authentifiant de son sceau de directeur du mus\u00e9e des beaux-arts, on tenta de placer ensemble les premiers morceaux du casse-t\u00eate, les enfants m\u2019offrirent leurs sketches. Je leur donnai des nouvelles d\u2019Anikouni cherchant lui aussi de son c\u00f4t\u00e9 des traces du chevalier de la rose d\u2019or. Puis ils retourn\u00e8rent cuver leur magie par le r\u00eave.<\/p>\n<p>Il ne restait plus que Clermont et moi sur la plage, inquiets pour Philippe et Jean-Fran\u00e7ois sur la roche. Nous aliment\u00e2mes le feu pour qu\u2019il reste visible de loin, pour que Philippe ne perde pas la direction du camp en revenant avec la chaloupe. Robert venait nous rejoindre par s\u00e9quence, pr\u00e9f\u00e9rant vivre le drame par lunette d\u2019approche du haut de son bureau.<\/p>\n<p>Que faire dans ces cas-l\u00e0 ?<\/p>\n<p>Respect, politesse, intelligence me r\u00e9pondit Clermont.<br \/>\nOn peut y accoster une deuxi\u00e8me chaloupe ?<\/p>\n<p>Y a moyen oui, en tenant la corde<br \/>\nOn peut y asseoir huit personnes l\u00e0-dessus,<br \/>\nSans probl\u00e8me<\/p>\n<p>Des couvertures sont toujours les bienvenues<br \/>\nPis en plus si t\u2019arrives avec de quoi manger<br \/>\nPis de quoi boire<br \/>\nT\u2019es accueilli en h\u00e9ros non ?<\/p>\n<p>En montant chercher des victuailles, nous crois\u00e2mes Renaud et mon p\u00e8re. Ils arrivaient du St-Vincent . Renaud d\u00e9sirait dormir \u00e0 la belle \u00e9toile pour avoir le bonheur de jaser avec lui, comme il l\u2019avait fait avec Clermont.<\/p>\n<p>Quatre dans la chaloupe<br \/>\n\u00c7a vous d\u00e9rangerait, demanda Renaud ?<br \/>\nY a peut-\u00eatre de la place pour cinq, dit Robert.<br \/>\nJe m\u2019offre pour ramer.<\/p>\n<p>Et l\u2019embarcation commen\u00e7a son voyage sur l\u2019eau. J\u2019entendis Renaud dire \u00e0 Clermont ;<\/p>\n<p>Quel tableau, mais quel tableau<br \/>\nIl en manque si peu<br \/>\nPour en faire un chef d\u2019\u0153uvre.<\/p>\n<p>Clermont tenait la lanterne. Il y avait dans ses yeux ce bonheur de s\u2019ins\u00e9rer dans le meilleur de l\u2019autre, cette d\u00e9licatesse de toujours garder le silence lorsque cela s\u2019imposait. J\u2019\u00e9tais assise pr\u00e8s de mon p\u00e8re qui lui, semblait vivre tout \u00e7a avec la gaiet\u00e9 d\u2019un enfant qu\u2019on r\u00e9veille pour une promenade nocturne. Seul Robert ramait comme il avait ram\u00e9 toute sa vie, en prenant trop de responsabilit\u00e9s et en en gardant le stress en dedans de lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>Au mitan du chemin, Renaud se leva debout et chanta.<\/p>\n<p>Zum galli galli galli zum<br \/>\nGalli galli zum<\/p>\n<p>On entendit au loin une voix encha\u00eener le couplet :<\/p>\n<p>Le feu de l\u2019amour br\u00fble la nuit<br \/>\nJe veux te l\u2019offrir pour la vie.<\/p>\n<p>De reconna\u00eetre la voix de Jean-Fran\u00e7ois nous fit tous exploser le c\u0153ur de joie. Je n\u2019avais jamais entendu chanter Robert auparavant. Je sentis que la passion de Renaud pour les tableaux chef d\u2019\u0153uvre venait de transformer sa vie \u00e0 lui aussi. Et il se surprit \u00e0 ramer sans effort. Juste faire couler chaque pagaie de fa\u00e7on rythm\u00e9e dans chaque fissure de l\u2019eau.<\/p>\n<p>Et la chaloupe en entier entonna<\/p>\n<p>Zum, galli galli galli zum<br \/>\nGalli galli zum<\/p>\n<p>Partager un repas sur la roche, ne fut pas chose facile. Mais c\u2019est dans des fous rires m\u00e9morables que nous nous retrouv\u00e2mes en cercle, corps \u00e0 corps, sept personnes emmitoufl\u00e9es sous trois couvertures, les cordes des deux chaloupes enroul\u00e9es autour des chevilles, la magie de la solidarit\u00e9 s\u2019installant aussi en plein milieu. Entre les \u00e9toiles et l\u2019eau \u00e0 la verticale, entre la for\u00eat et la plage \u00e0 l\u2019horizontale, appar\u00fbt soudain, dans toute son \u00e9tranget\u00e9, l\u2019aventure de vivre, qu\u2019importe les accidents entre le berceau et la tombe.<\/p>\n<p>Je veux devenir m\u00e9decin dit Jean-Fran\u00e7ois<br \/>\nMais sans amis, je n\u2019y arriverai jamais<br \/>\nJe suis venu sur la roche sacr\u00e9e<br \/>\nDemander \u00e0 la vie<br \/>\nDe m\u2019offrir des vrais amis.<\/p>\n<p>Ok dit Robert<br \/>\nOn pourrait peut-\u00eatre partir une fondation \u00e0 but non lucratif<br \/>\nOn ramasse de l\u2019argent pour tes \u00e9tudes<br \/>\nLe jour o\u00f9 t\u2019es m\u00e9decin<br \/>\nTu remets l\u2019argent dans le pot<br \/>\nPour que \u00e7a serve \u00e0 quelqu\u2019un d\u2019autre.<\/p>\n<p>Un quelqu\u2019un comme moi, dit Philippe<br \/>\nUn robineux m\u00e9decin<br \/>\nY me semble que \u00e7a pourrait \u00eatre pratique<br \/>\nPour comprendre les robineux malades.<\/p>\n<p>Moi je m\u2019offre pour faire une collecte<br \/>\n\u00c0 tous les mois parmi les clients du St-Vincent<br \/>\nDit Clermont.<\/p>\n<p>Je me propose pour devenir<br \/>\nVotre pr\u00e9sidente, directrice, secr\u00e9taire tr\u00e9sori\u00e8re<br \/>\nFis-je en faisant rire tout le monde.<\/p>\n<p>Et toi Renaud, fis-je ?<\/p>\n<p>Moi j\u2019aimerais d\u00e9poser\u2026<br \/>\nDans la fondation\u2026<br \/>\nNon pas les premiers sous\u2026<br \/>\nMais les premiers \u00ab mercis, Jean-Fran\u00e7ois \u00bb<br \/>\nPour avoir mis de la magie dans notre vie ce soir<\/p>\n<p>Et tout le monde en ch\u0153ur r\u00e9p\u00e9ta :<br \/>\nMerci Jean-Fran\u00e7ois.<\/p>\n<p>Quand les deux chaloupes retourn\u00e8rent vers le rivage, d\u2019apr\u00e8s la b\u00e9atitude souriante des visages de mon p\u00e8re et de Renaud se d\u00e9sombrageant au gr\u00e9 de la lanterne de Clermont, il me sembla juste au son du bruissaillement des rames, que l\u2019eau du lac avait \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9e par de la ouate joufflue et bomb\u00e9e comme celle des nuages quand ils roulent de bonheur dans le ciel, en fait de l\u2019eau ouat\u00e9e telle qu\u2019on en trouve autour de l\u2019\u00eele de l\u2019\u00e9ternit\u00e9 de l\u2019instant pr\u00e9sent.<\/p>\n<p>Jean-Fran\u00e7ois retourna au dortoir amoureux de lui-m\u00eame pour la premi\u00e8re fois de sa vie. Robert amena Philippe dormir chez lui, Renaud invita mon p\u00e8re \u00e0 dormir sous ces arbres chef d\u2019\u0153uvre qu\u2019il avait m\u00e9ticuleusement choisis pour le plaisir qu\u2019il y trouvait \u00e0 pr\u00e9parer la magie \u00e0 venir. Et Clermont se souvint de ma demande de jaser un peu avec lui pr\u00e8s du feu de braise sur la plage.<\/p>\n<p>Renaud t\u2019a parl\u00e9 des brosses d\u2019\u00eatre<br \/>\nEt des attaques d\u2019\u00eatre,<br \/>\nDont mon p\u00e8re parle dans son journal ?<\/p>\n<p>Clermont prit le temps de m\u2019entourer d\u2019une couverture pour que je n\u2019aie point froid dans le dos. Il mit quelques branches dans les braises.<\/p>\n<p>T\u2019aurais d\u00fb voir comme c\u2019\u00e9tait beau, Marie,<br \/>\nQuand je suis arriv\u00e9 en autobus<br \/>\nAvec l\u2019\u00e9quipe des hiboux<br \/>\nDans le royaume des patibulaires.<\/p>\n<p>De voir les jeunes garder silence<br \/>\nChercher de broussailles en broussailles<br \/>\nLes coffrets du chevalier de la rose d\u2019or<br \/>\nPendant que deux de ceux-ci<br \/>\nFaisaient le guet, \u00e0 tour de r\u00f4le,<br \/>\nAvec leur arc et leur fl\u00e8che.<\/p>\n<p>C\u2019est ainsi que j\u2019appris que Renaud et mon p\u00e8re s\u2019\u00e9taient construit une cabane dans un arbre d\u2019o\u00f9 ils pouvaient surveiller l\u2019action sans \u00eatres vus. Et que de fait, ils pass\u00e8rent la journ\u00e9e ensemble. Mon p\u00e8re avait pu ainsi revivre dans l\u2019instant pr\u00e9sent le bonheur de se cacher dans la cabane de son enfance, qu\u2019il n\u2019avait eu d\u2019ailleurs qu\u2019\u00e0 rafistoler un tant soit peu pour qu\u2019elle soit de nouveau fonctionnelle.<\/p>\n<p>Les enfants pique-niquant avec les \u00e9ducateurs, Clermont put se lib\u00e9rer pour aller manger ses sandwichs dans la cabane en haut de l\u2019arbre. Mon p\u00e8re \u00e9tait tellement heureux qu\u2019il parla comme on aurait parl\u00e9 de la pluie et du beau temps, de l\u2019importance des \u00e9tats paradoxaux qui font \u00e9clater toute pens\u00e9e, laissant toute la place \u00e0 ses brosses d\u2019\u00eatre. Clermont ne comprenant rien \u00e0 ce langage eut droit \u00e0 une explication terre-\u00e0-terre.<\/p>\n<p>Pour ton p\u00e8re, me dit Clermont,<br \/>\nLe fait d\u2019\u00eatre dans la m\u00eame cabane<br \/>\n\u00c0 faire les m\u00eames gestes<br \/>\n\u00c0 quarante ans de distance<br \/>\nProvoque des \u00e9motions<br \/>\nQui se chevauchent dans le temps,<br \/>\nFont \u00e9clater la pens\u00e9e<br \/>\nPour provoquer une brosse d\u2019\u00eatre<br \/>\nExceptionnelle<br \/>\nC\u2019est ce qu\u2019il appelle<br \/>\nUn \u00e9tat paradoxal.<br \/>\nUne des portes de l\u2019instant pr\u00e9sent<br \/>\nUne des portes de l\u2019\u00eatre<br \/>\nQuand il veut se d\u00e9voiler un peu \u00e0 l\u2019homme<br \/>\nPar le biais du non-savoir, de la non-pens\u00e9e.<br \/>\nTon p\u00e8re, me dit-il encore,<br \/>\nDit des choses essentielles<br \/>\nAvec la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 de l\u2019enfant, qui rit<br \/>\nSans vraiment se rendre compte<br \/>\nQue ce qu\u2019il vit est un peu<br \/>\nHors de la port\u00e9e du commun des mortels<br \/>\nDont je suis, pour ne pas le dire plus qu\u2019il faut.<br \/>\nJ\u2019\u00e9coute, mais c\u2019est hors de ma port\u00e9e.<\/p>\n<p>C\u2019est ainsi que j\u2019appris que mon p\u00e8re consacra sa journ\u00e9e dans l\u2019arbre \u00e0 se fabriquer en miniature la reproduction de la maison de sa m\u00e8re, et cela juste avec de la colle, un canif, des b\u00e2tons de popsicles et des allumettes de bois.<\/p>\n<p>Et Renaud lui?<\/p>\n<p>Renaud est-il tellement diff\u00e9rent<br \/>\nDe Jean-Fran\u00e7ois, me dit Clermont ?<br \/>\nIl cherche, d\u00e9couvre, apprend.<br \/>\nJean-Fran\u00e7ois veut devenir m\u00e9decin<br \/>\nLui tente de ne pas tomber malade<br \/>\nComme on devient malade<br \/>\nQuand la qu\u00eate s\u2019\u00e9ternise<br \/>\nEt qu\u2019on a l\u2019impression<br \/>\nQu\u2019on n\u2019y arrivera jamais<\/p>\n<p>Je l\u2019aime, confiais-je \u00e0 Clermont.<\/p>\n<p>Comment sais-tu que tu l\u2019aimes me dit Clermont ?<\/p>\n<p>Par les deux nuits au cours desquelles<br \/>\nIl a dormi dans mes bras, r\u00e9pondis-je.<\/p>\n<p>Alors qu\u2019est-ce que tu attends<br \/>\nPour aller le rejoindre ?<\/p>\n<p>Clermont me quitta sur ces mots. Je montai au dortoir chercher mon pyjama, prit mon sac de couchage \u00e0 l\u2019arri\u00e8re de mon automobile et me dirigeai vers les saules pleureurs. Car il n\u2019y avait que deux saules pleureurs sur ce terrain et Renaud en avait fait son phare pour indiquer la direction aux \u00e9toiles perdues dans la mer cosmique.<\/p>\n<p>Je tentai de ne pas faire de bruit, me couchai tout contre lui. Comme les fermetures \u00e9clairs de nos deux sacs de couchage \u00e9taient ouvertes, il s\u2019y glissa d\u2019instinct, la t\u00eate entre mes seins, comme s\u2019il fut essentiel qu\u2019il s\u2019y blottisse.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019instant o\u00f9 il commen\u00e7a \u00e0 g\u00e9mir, je le ber\u00e7ai doucement comme on berce un enfant naissant avec des shuttttttttt\u2026.shutttttttttt\u2026shutttttttt\u2026. Je v\u00e9rifiai de mes mains si son sourire \u00e9tait toujours l\u00e0. J\u2019y trouvai une larme. Mais il s\u2019apaisa rapidement et dormit enfin d\u2019un sommeil normal.<\/p>\n<p>Mon p\u00e8re quitta avant le lever du jour, ayant promis \u00e0 ma m\u00e8re de lui faire un d\u00e9jeuner pour son r\u00e9veil. En voyant avec quelle tendresse je prenais soin de Renaud, il quitta apr\u00e8s m\u2019avoir dit dans le creux de l\u2019oreille<\/p>\n<p>Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage.<\/p>\n<p>Je me rappelai que cette phrase du po\u00e8te du Bellay avait \u00e9t\u00e9 aussi \u00e9crite \u00e0 la fin de son journal. Et je remerciai, en mon \u00eatre, les \u00e9crits du journal de mon p\u00e8re de m\u2019avoir permis de mieux apprivoiser l\u2019univers \u00e9trange de Renaud auquel il m\u2019\u00e9tait malheureusement impossible d\u2019avoir acc\u00e8s.<\/p>\n<!-- AddThis Advanced Settings generic via filter on the_content --><!-- AddThis Share Buttons generic via filter on the_content -->","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;\u00eele de l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 de l&rsquo;instant pr\u00e9sent Toute sa vie, mon p\u00e8re avait pris des brosses d\u2019\u00eatre dans la taverne de la vie. En fait, il n\u2019avait jamais senti le besoin de passer par la fissure du temps pour aller voir, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, comment vivaient les hommes. 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