{"id":318,"date":"2006-03-05T17:28:42","date_gmt":"2006-03-05T22:28:42","guid":{"rendered":"http:\/\/demers.qc.ca\/?p=318"},"modified":"2009-01-26T09:52:37","modified_gmt":"2009-01-26T14:52:37","slug":"chapitre-9-le-tableau","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/demers.qc.ca\/?p=318","title":{"rendered":"Chapitre 9 &#8211; LE TABLEAU"},"content":{"rendered":"<p><b>L&rsquo;\u00eele de l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 de l&rsquo;instant pr\u00e9sent<\/b><\/p>\n<figure id=\"attachment_446\" aria-describedby=\"caption-attachment-446\" style=\"width: 150px\" class=\"wp-caption alignleft\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/demers.qc.ca\/wp-content\/uploads\/2006\/03\/raylevesque_guitare.jpg\" alt=\"Raymond L\u00e9vesque\" title=\"raylevesque_guitare\" width=\"150\" height=\"142\" class=\"size-full wp-image-446\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-446\" class=\"wp-caption-text\">Raymond L\u00e9vesque<\/figcaption><\/figure>\n<p>Veiller \u00e0 ce que<br \/>\nLe po\u00e8te po\u00e9tise<br \/>\nEn toute libert\u00e9<br \/>\nHors du temps,<br \/>\nHors des servitudes<br \/>\nHors des r\u00e9alit\u00e9s.<\/p>\n<p>Quand Renaud eut son premier enfant, il fit en sorte que le monde soit d\u2019abord per\u00e7u par lui comme un tableau. N\u2019avait-il pas lui-m\u00eame croul\u00e9 sous son \u00e2me d\u2019enfant lorsque, au Mus\u00e9e du Louvre, il d\u00e9couvrit une peinture de Renoir, ce fameux \u00ab Moulin de la galette \u00bb o\u00f9 l\u2019impression du bonheur par la suspension de l\u2019instant pr\u00e9sent dans l\u2019espace se trouve \u00e0 jamais d\u00e9voiler universellement \u00e0 qui que ce soit sur la plan\u00e8te ? Pour approcher du canyon de la fissure du temps, il en \u00e9tait venu \u00e0 l\u2019hypoth\u00e8se qu\u2019il serait peut-\u00eatre int\u00e9ressant dans un premier temps, de d\u00e9couper le r\u00e9el en toile de fond vierge et l\u2019encadrer comme on le ferait d\u2019un tableau afin que le peintre s\u2019exprime.<\/p>\n<p>Tous les matins, lorsque sa l\u00e9gitime partait travailler, il d\u00e9montait les meubles du salon, tel un jeu de m\u00e9cano, pour le transformer en montagnes russes, de la m\u00eame mani\u00e8re que sur sc\u00e8ne, il accordait \u00e0 l\u2019agencement cahoteux des chansons plus d\u2019importance que l\u2019int\u00e9rieur des chansons elles-m\u00eames. Ainsi l\u2019agencement des coussins permettait de monter une courbe, puis de la descendre, un carr\u00e9 d\u2019oreiller creux dans son centre servant de bas de courbe et un autre mont\u00e9 sur une petite basse de haut de courbe. Et rendu dans ce haut. Il prenait l \u2018enfant, le soulevait dans ses bras, le faisait tourner lentement pour que le temps et l\u2019espace deviennent ludiques, hors du temps, hors des servitudes, hors des r\u00e9alit\u00e9s. L\u2019enfant se r\u00e9veillait chaque matin en attendant que la toile du tableau, les cadres des quatre murs et la virginit\u00e9 des lieux, furent remis en place. Et il recommen\u00e7ait ses explorations. Vint le moment de peindre le tableau. Renaud lui apprit \u00e0 toucher les tissus, \u00e0 d\u00e9guster les plus minimes sensations, \u00e0 s\u2019y \u00e9tendre pour d\u00e9guster le temps qui passe, \u00e0 s\u2019y promener pour que le temps \u00e0 son tour se repose.<\/p>\n<p>Tous les apr\u00e8s-midi, lorsque sa femme repartait travailler, il d\u00e9montait le quadrilat\u00e8re de rues du voisinage, pour le transformer en montagnes russes, de la m\u00eame mani\u00e8re que sur sc\u00e8ne o\u00f9 il accordait \u00e0 l\u2019agencement cahoteux des chansons plus d\u2019importance que l\u2019int\u00e9rieur des chansons elles-m\u00eames. Ainsi, l\u2019agencement des trottoirs lui permettait de monter des c\u00f4tes, puis de les descendre, un carr\u00e9 autour d\u2019une borne-fontaine rouge en son centre, servant de bas de courbes et un talus dans un parc de haut de courbe. Et rendu dans ce haut, il prenait l\u2019enfant, le soulevait dans ses bras, le faisait tourner lentement pour que le temps et l\u2019espace deviennent ludiques, hors du temps, hors des servitudes, hors des r\u00e9alit\u00e9s. L\u2019enfant sortait du sommeil de sa sieste chaque apr\u00e8s-midi en attendant que la toile du tableau, le cadre du ciel et de la terre et la virginit\u00e9 des lieux, furent remis en place. Et il recommen\u00e7ait ses explorations, exultant de joie lorsqu\u2019il voyait appara\u00eetre la borne-fontaine rouge \u00e0 l\u2019horizon, les roses de Monsieur Samson, la colline verte o\u00f9 bient\u00f4t il volerait juste au bord du grand canyon de la fissure du temps. Vint le moment o\u00f9 le carrosse ne fut plus n\u00e9cessaire. Et l\u2019enfant po\u00e9tisa le monde bien au-del\u00e0 de la borne-fontaine, des roses de Monsieur Samson et de la colline verte, mais toujours en d\u00e9coupant le r\u00e9el en tableau pour avoir le bonheur de le peindre et de le signer en artiste, hors du temps, hors des servitudes, hors de la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<p>Renaud tenta la m\u00eame exp\u00e9rience avec quelques enfants du voisinage. Cela \u00e9choua. Alors il r\u00e9alisa que son fils serait lui-m\u00eame un jour, artiste, ce qui ne mit point un terme \u00e0 son obsession de donner \u00e0 chacun sur terre l\u2019espoir qu\u2019il y eut un choix, un vrai choix entre la souffrance de subir le r\u00e9el et l\u2019abondance de le c\u00e9l\u00e9brer. Un soir, il avait dit \u00e0 Clermont :<\/p>\n<p>Le jour o\u00f9 les machines distributrices de Coca-Cola,<br \/>\nles panneaux publicitaires de belles filles en bikinis et<br \/>\nles appareils de t\u00e9l\u00e9vision seront per\u00e7us comme les objets<br \/>\nd\u2019un tableau sous forme de haut de courbe et de bas de courbe,<br \/>\nau lieu d&rsquo;\u00eatre asservis par eux en pur r\u00e9flexe pavlovien de consommation,<br \/>\nalors il y aura un vrai choix entre le continent de la souffrance<br \/>\net l \u00eele de l\u2019\u00e9ternit\u00e9 de l\u2019instant pr\u00e9sent.<\/p>\n<p>Pour avoir une chance d\u2019accoster dans l\u2019\u00eele, il n\u2019est pas n\u00e9cessaire d\u2019\u00eatre po\u00e8te. Juste indispensable d\u2019avoir connu au moins une fois dans sa vie le bonheur d\u2019\u00eatre hors du temps, hors des servitudes, hors des r\u00e9alit\u00e9s.<\/p>\n<p>Le St-Vincent et le camp Ste-Rose repr\u00e9sentaient pour lui exactement le m\u00eame tableau d\u00e9coup\u00e9 dans le r\u00e9el que le salon de son appartement modeste et le quadrilat\u00e8re de son quartier. Il fallait juste d\u00e9couper, encadrer, courber, pour que les humains autour de lui puissent \u00e0 leur tour dessiner, s\u2019\u00e9mouvoir de beaut\u00e9 et y signer leur vie.<\/p>\n<p>C\u2019est en ce sens que, lorsque les enfants pass\u00e8rent de l\u2019art de se servir de l\u2019\u00e9cuelle \u00e0 l\u2019art du tir \u00e0 l\u2019arc pour se d\u00e9fendre contre les m\u00e9chants patibulaires, le camp Ste-Rose devint une base militaire, mais de type po\u00e9tique. Clermont avait m\u00eame organis\u00e9 une collecte parmi les clients du St-Vincent, pour que la s\u00e9rie de bandes dessin\u00e9es \u00ab les aventures D\u2019Asterix \u00bb devienne, en contrepoint, les livres \u00e0 feuilleter durant la sieste de l\u2019apr\u00e8s-midi. Il \u00e9tait devenu facile d\u2019int\u00e9grer les nouveaux cas des services sociaux, la chanson r\u00e9sumant la th\u00e9matique et les gamins se racontant les uns aux autres la suite des derniers \u00e9pisodes, mais on \u00e9tait toujours sans nouvelles d\u2019Anikouni.<\/p>\n<p>De fait, tout le St-Vincent eut l\u2019impression qu\u2019Anikouni \u00e9tait lui-m\u00eame sans nouvelles de lui-m\u00eame. Il tentait de plus en plus de changer ses p\u00e9riodes de trois quarts d\u2019heures de chant avec les gars, de fa\u00e7on \u00e0 monter sur la sc\u00e8ne au d\u00e9but de la soir\u00e9e quand il n\u2019y avait personne et vers la fin quand il y en avait encore moins. Entre les deux, il marchait le Vieux Montr\u00e9al comme Monsieur Gouin le lui avait montr\u00e9 : conscient de la beaut\u00e9 magique et de l\u2019\u00e9tranget\u00e9 incluses dans l\u2019instant pr\u00e9sent alors que la mort frappait, aveugl\u00e9ment des dizaines de milliers de fois \u00e0 la fois sur la plan\u00e8te.<\/p>\n<p>Seul Clermont arrivait parfois \u00e0 p\u00e9n\u00e9trer l\u2019intime de ses silences.<\/p>\n<p>Il avait d\u2019ailleurs racont\u00e9 \u00e0 Clermont que c\u2019\u00e9tait tellement beau ce qui se vivait dans le tableau du St-Vincent, telles les peintures impressionnistes de Renoir, Monet ou Toulouse Lautrec, qu\u2019il \u00e9tait oblig\u00e9 de prendre l\u2019air pour ne pas s\u2019\u00e9vanouir de bonheur. Cet \u00e9tat lui causait parfois des probl\u00e8mes, en particulier sur la sc\u00e8ne. Il lui arrivait de tomber en \u00e9tat contemplatif, ce qui le g\u00eanait passablement. Sa frustration intellectuelle r\u00e9sidait dans le fait de ne pas en comprendre les m\u00e9canismes pour les reproduire \u00e0 volont\u00e9. Monsieur Gouin lui manquait. \u00c0 qui parler de ces choses sans passer pour un extra-terrestre ?<\/p>\n<p>Les animateurs-chansonniers \u00e9taient devenus des plus habiles \u00e0 cr\u00e9er des explosions de joie \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du St-Vincent et cela soir apr\u00e8s soir. Parfois on aurait dit des tableaux de Picasso, de sa c\u00e9l\u00e8bre s\u00e9rie des corridas. Chaque chansonnier, comme le torero face au taureau, avait d\u00e9velopp\u00e9 son style. Renaud se contentait de plus en plus de rechercher le passage de la fissure du temps \u00e0 travers le talent d\u2019animer de ses confr\u00e8res.<\/p>\n<p>Marcel Picard poss\u00e9dait l\u2019art d\u2019\u00eatre immobile \u00e0 chanter du Brassens ou du Guy B\u00e9art, avec pour seul outil d\u2019animation le rythme lent mais ensorcelant de ses doigts sur la guitare. Comment arrivait-il \u00e0 faire monter les gens sur les tables sans m\u00eame bouger ni faire le moindre effort et \u00e0 les faire descendre avec cette l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 ahurissante? Certes il y avait le personnage, l\u00e0 et pas l\u00e0 en m\u00eame temps. Mais surtout un art de vivre qui d\u00e9passait l\u2019art de chanter sur la sc\u00e8ne et \u00e7a c\u2019\u00e9tait magique, absolument magique.<\/p>\n<p>Pierre David courbait le temps sans m\u00eame s\u2019imaginer que ce talent fut inn\u00e9 en lui. Il attaquait en nuances, ensuite en contrastes, puis il explosait lui-m\u00eame de joie entra\u00eenant la salle dans une folie de vivre dont lui seul avait le secret.<\/p>\n<p>Et il y avait Jos Leroux, le p\u2019tit gros sur deux pattes, qui for\u00e7ait, suait, criait, pour que les clients embarquent. Et il ne l\u00e2chait jamais la pression de peur qu\u2019ils d\u00e9barquent. Alors chez lui, oubliez les courbes. Tout le monde en haut puis \u00e7a presse. Il lui arrivait de br\u00fbler sa salle. Mais il la rallumait avec passion pour qu\u2019elle atteigne \u00e0 nouveau l\u2019orgasme de foule. Avec Jos, on quittait l\u2019art raffin\u00e9 du tor\u00e9ador et du taureau pour aboutir dans une ar\u00e8ne romaine o\u00f9 on ne savait jamais qui \u00e9tait pour tomber au combat, l\u2019artiste ou le public.<\/p>\n<p>Michel Woodart, de son c\u00f4t\u00e9, passait par la d\u00e9licatesse, le charme et la tendresse. M\u00eame r\u00e9pertoire, m\u00eame fa\u00e7on de monter les gens debout sur les tables, mais que de bont\u00e9 dans cet homme. Il avait toujours l\u2019air de dire merci au public de lui donner la chance de pratiquer le plus beau m\u00e9tier du monde : animateur de foule.<\/p>\n<p>Et tous les autres\u2026..<\/p>\n<p>Ce fut cet \u00e9t\u00e9-l\u00e0 que, les vendredis et samedis soirs, Madame Martin ouvrit la partie arri\u00e8re et qu\u2019il y eut un chansonnier en m\u00eame temps dans chaque salle. Et Renaud ressentit cruellement le deuil au niveau de son tableau. Comme si la p\u00e9riode lune de miel allait bient\u00f4t prendre fin pour laisser place \u00e0 l\u2019argent. Le march\u00e9 de l\u2019art \u00e9tant si lucratif, une fois les peintres en fin de carri\u00e8re ou d\u00e9j\u00e0 morts.<\/p>\n<p>Alors il lui arrivait souvent d\u2019aller s\u2019asseoir au caf\u00e9 du Vieux-Port, chez Jean Marcoux et r\u00e9fl\u00e9chir. La magie n\u2019\u00e9tait donc pas \u00e9ternelle ? Comment retarder le moment o\u00f9 tout va s\u2019estomper pour une autre chose qui ne le rendrait peut-\u00eatre pas aussi heureux ? Jean avait aussi tent\u00e9 d\u2019arr\u00eater les changements avec sa bo\u00eete \u00e0 chanson des ann\u00e9es 60. La magie de son tableau n\u2019avait pas travers\u00e9 l\u2019usure du temps et le tout agonisait et se poussi\u00e9rait de fa\u00e7on path\u00e9tique.<\/p>\n<p>Comme, au camp Ste-Rose, la guerre des patibulaires approchait et qu\u2019elle allait se passer pr\u00e8s de la cabane \u00e0 un mur de l\u2019enfance de mon p\u00e8re, ma m\u00e8re prit l\u2019habitude d\u2019aller prendre son cognac \u00e0 l\u2019appartement de Madame Martin au troisi\u00e8me \u00e9tage du St-Vincent tandis que mon p\u00e8re accompagnait Renaud dans ses promenades du Vieux-Montr\u00e9al.<\/p>\n<p>Il leur arrivait d\u2019aller prendre un caf\u00e9 \u00e0 l\u2019endroit exact o\u00f9 Monsieur Gouin \u00e9crivait ses po\u00e8mes la nuit. Et jamais le p\u00e8re Leduc ne leur faisait payer que ce soit. C\u2019\u00e9tait un honneur pour lui de recevoir en son commerce cette magie qu\u2019il ne comprenait pas mais dont Monsieur Gouin lui avait appris l\u2019indispensable pr\u00e9sence pour ne pas mourir d\u2019effroi que la mort existe. Parfois, Philippe le robineux venait les rejoindre.<\/p>\n<p>Mais il y avait plus. Les clients du St-Vincent atteignaient maintenant en eux la magie de l\u2019enfance, entre autres parce que les enfants du camp Ste-Rose, manquant cruellement de po\u00e9sie, leur tendaient, de loin mais de si pr\u00e8s, innocemment les bras.<\/p>\n<p>Renaud me faisait penser \u00e0 un peintre qui, regardant de loin les premi\u00e8res esquisses de son \u0153uvre, cherche de son pinceau \u00e0 traduire l\u2019infime beaut\u00e9 du monde. Un jour il dit chez Monsieur Leduc, en ma pr\u00e9sence, celle de Clermont, de mon p\u00e8re et de Monsieur Philippe car il ne pouvait appeler le robineux autrement que par ce nom :<\/p>\n<p>Arrive-t-il un moment<br \/>\nO\u00f9 l\u2019art de dessiner la vie<br \/>\natteint la m\u00eame substance divine<br \/>\nque celle du myst\u00e8re du r\u00e9el ?<\/p>\n<p>La guerre des patibulaires commen\u00e7ait le lendemain matin mais elle se vivait d\u00e9j\u00e0 en lui-m\u00eame sous la forme de questions : Pourquoi la terre se divise-t-elle si souvent en m\u00e9chants et en bons ? ne serait-il pas plus joli qu\u2019elle se scinde en contrastes s\u2019affrontant farouchement, tel un coucher de soleil br\u00fblant de son rouge orang\u00e9 la terre assoiff\u00e9e de la fra\u00eecheur de la nuit ?<\/p>\n<p>Je me dirigeai vers le t\u00e9l\u00e9phone public, appelai au camp Ste-Rose. Natacha Brown allait passer la nuit \u00e0 l\u2019infirmerie. Elle n\u2019allait pas bien. Larmes, maux d\u2019estomac. Elle avait r\u00e9clam\u00e9 toute la journ\u00e9e Miel et Anikouni.<\/p>\n<p>Renaud \u00e9tait parfois si impr\u00e9visible. Nous descend\u00eemes \u00e0 toute vitesse au camp Ste-Rose, m\u00eame si rien ne nous y obligeait et que tout \u00e9tait sous contr\u00f4le. Natacha dormait. Mon ami l\u2019embrassa sur le front. Elle ouvrit les yeux et le serra tr\u00e8s fort par le cou, refusant de desserrer son \u00e9treinte. Celui-ci la souleva dans ses bras, et la ber\u00e7a dans la grosse chaise ber\u00e7ante. Elle avait tellement besoin d\u2019un p\u00e8re qu\u2019il en vint \u00e0 ce moment-l\u00e0 \u00e0 ressentir le besoin d\u2019avoir lui-m\u00eame besoin d\u2019une fille. Et il se sentit g\u00ean\u00e9 que j\u2019en fusse t\u00e9moin.<\/p>\n<p>Peut-\u00eatre serait-il bon de dire ici qu\u2019il ressentit une affection si vive pour Natacha qu\u2019il fit \u00e0 la fin de l\u2019\u00e9t\u00e9 et des activit\u00e9s de ce camp, une demande aux services sociaux dans l\u2019objectif de l\u2019adopter. L\u2019automne vint. Renaud partit faire la tourn\u00e9e de vingt-deux villes et villages de la Gasp\u00e9sie et des \u00celes de la Madeleine, exigeant par contrat de dormir avec son sac de couchage dans chaque biblioth\u00e8que de fa\u00e7on \u00e0 lire de nuit en nuit. Et c\u2019est au lendemain d\u2019une de ces nuits qu\u2019il apprit au loin, de loi au loin, que sa demande avait \u00e9t\u00e9 refus\u00e9e.<\/p>\n<p>Mais revenons au fameux matin de la premi\u00e8re partie de la guerre contre les patibulaires. Lorsque les enfants se r\u00e9veill\u00e8rent, Clermont de l\u2019Orang\u00e9, assist\u00e9 de Richard Lebrun, les attendait d\u00e9j\u00e0 \u00e0 la place du rassemblement. Renaud avait exig\u00e9 que tous les petits fussent habill\u00e9s de noir et de blanc. Et ils le furent \u00e0 leur grand bonheur d\u2019ailleurs de se percevoir sous une forme \u00e9tonn\u00e9e, se miroitant elle-m\u00eame de l\u2019un \u00e0 l\u2019autre..<\/p>\n<p>CAIA\u2026BOUM<\/p>\n<p>Selon les documents retrouv\u00e9s<br \/>\n\u00e0 la biblioth\u00e8que des fonds publics de la province de Qu\u00e9bec,<br \/>\nil existerait vingt et un petits coffrets avec chacun<br \/>\nun morceau du parchemin indiquant<br \/>\nl\u2019endroit exact o\u00f9 se trouve le tr\u00e9sor.<\/p>\n<p>Nous allons tenter<br \/>\nde nous y rendre ce matin<br \/>\nen autobus<\/p>\n<p>C\u2019est \u00e0 ce moment pr\u00e9cis qu\u2019on entendit un grand cri de corne provenant de la for\u00eat. Une douzaine d\u2019hurluberlus habill\u00e9s en hommes des cavernes, sandales aux pieds avec des grondins \u00e0 la main s\u2019approch\u00e8rent du groupe. Clermont demanda aux enfants de garder leur calme. Je reconnus tous les chansonniers de Madame Martin, \u00e0 part Pierre David qui s\u2019\u00e9tait br\u00fbl\u00e9 en jouant le r\u00f4le d\u2019un des indiens des t\u00eates grises. Tous \u00e9taient v\u00eatus de rouge cuivre, avec des traits rouges guerriers dans la figure. Et le chef n\u2019\u00e9tait nul autre que Jos Leroux, avec sa grosse bedaine poilue et ses pattes courtes.<\/p>\n<p>Nous sommes la famille des patibulaires<br \/>\nEt nous voulons voir Anikouni<\/p>\n<p>Et Clermont de r\u00e9pondre :<br \/>\nNous n\u2019avons pas eu de ses nouvelles<br \/>\nDepuis au moins deux semaines.<\/p>\n<p>Nous ne voulons pas de mal aux enfants<br \/>\nMais nous n\u2019aimons pas qu\u2019Anikouni<br \/>\nVienne fouiller sur nos terres.<\/p>\n<p>C\u2019est alors que j\u2019intervins.<\/p>\n<p>Moi, miel,<br \/>\nJe vous dis sur mon honneur<br \/>\nToute la v\u00e9rit\u00e9 rien que la v\u00e9rit\u00e9<\/p>\n<p>Il tente de d\u00e9livrer mon p\u00e8re<br \/>\nQue vous avez emprisonn\u00e9 sur vos terres.<\/p>\n<p>Il n\u2019est pas chez nous r\u00e9pondit Jos Patibulaire<\/p>\n<p>Alors laissez nous v\u00e9rifier r\u00e9pondit Clermont.<\/p>\n<p>Si nous le voyons encore chez nous<br \/>\nCe sera la guerre,<\/p>\n<p>Si vous lui touchez, je vous d\u00e9clarerai moi-m\u00eame la guerre<br \/>\nQuittez ces lieux, car j\u2019appelle mes soldats<\/p>\n<p>Vous ne me faites pas peur<br \/>\nCar vous n\u2019avez m\u00eame pas d\u2019arm\u00e9e<\/p>\n<p>Et Clermont sonna la corne de trois longs coups<\/p>\n<p>C\u2019est alors que nous v\u00eemes surgir, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la for\u00eat, une quarantaine de personnes, serr\u00e9es en rang d\u2019oignon, toutes v\u00eatues d\u2019au moins un morceau de rose. Ces taches de rose traversant l\u2019horizon provoqu\u00e8rent des ahhhhh admiratifs chez les petits si heureux de pouvoir les accueillir par la beaut\u00e9 de leur noir\/blanc. Comme tous les \u00e9ducateurs et \u00e9ducatrices, je r\u00e9alisai avec stupeur que Renaud avait r\u00e9ussi \u00e0 rassembler la plupart des parents ou grands-parents des enfants., les m\u00e8res de familles avec dans les mains un tue-mouche et les p\u00e8res des canettes de raid contre les moustiques, chaque objet \u00e9tant syst\u00e9matiquement peint en rose.<\/p>\n<p>Leur chef \u00e9tait Monsieur Brisson, le p\u00e8re de Jean-Fran\u00e7ois. Le contraste entre ses six pieds trois pouces et les cinq pieds quatre pouces du chansonnier Jos Leroux \u00e9tait absolument d\u00e9lirant. De fait, Monsieur Brisson confronta Jos, bedaine contre bedaine. Il le prit m\u00eame par en dessous des bras et le leva dans des airs comme si ce petit monsieur n\u2019avait \u00e9t\u00e9 qu\u2019un f\u00e9tu de paille.<\/p>\n<p>Alors le p\u2019tit gros<br \/>\nOn fait peur aux enfants ?<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait extraordinaire de voir les enfants se tordre de rire devant notre Jos, brass\u00e9 comme une poup\u00e9e, que l\u2019on retourne dans tous ses sens. Jos une fois par terre dit aux autres :<\/p>\n<p>Nous vous emp\u00eacherons<br \/>\nDe trouver le tr\u00e9sor<br \/>\nDu chevalier de la rose d\u2019or.<\/p>\n<p>Juste avant que cela ne d\u00e9g\u00e9n\u00e8re en bataille rang\u00e9e, arriva la m\u00e8re des patibulaires, toute de rouge v\u00eatue, Madame Jeanne Martin, donnant des taloches \u00e0 ses fils pour les punir d\u2019\u00eatre de si vilains diablotins.<\/p>\n<p>Vous n\u2019avez pas honte de faire peur<br \/>\n\u00c0 des enfants, mauvais garnements<br \/>\nAllez Ouste,<br \/>\nTout le monde \u00e0 la maison<\/p>\n<p>Excusez-les<br \/>\nCe sont encore \u00e0 leur \u00e2ge<br \/>\nDes enfants terribles<br \/>\nSurtout mon plus vieux<br \/>\nLe p\u2019tit gros, Jos Patibulaire<br \/>\nPompiste de son m\u00e9tier<br \/>\nDans une station de gaz pour filles<br \/>\n(ce qui fit d\u2019ailleurs \u00e9clater de rire les autres chansonniers)<\/p>\n<p>Allez ouste<br \/>\nQue je ne vous y reprenne pas<br \/>\nExcusez-les encore, Messieurs Dames.<\/p>\n<p>C\u2019est alors que le rouge des patibulaires se dilua peu \u00e0 peu vers l\u2019extr\u00eame du tableau en s\u2019enfon\u00e7ant dans la for\u00eat, donnant \u00e0 l\u2019orang\u00e9 contrast\u00e9 de brun , cette sensation d\u2019une boule heureuse explosant en plein centre, entre le ros\u00e9 des adultes enfin hors du temps, hors des servitudes, hors des r\u00e9alit\u00e9s et le noir\/blanc des enfants qui ne demandaient que de l\u2019encre sur du papier pour s\u2019en impr\u00e9gner \u00e0 jamais d\u2019\u00e9merveillement..<\/p>\n<p>Et ce fut la f\u00eate, le d\u00e9jeuner des canotiers, le moulin de la galette. Le bonheur de l\u2019impr\u00e9vu, de la surprise \u00e0 l\u2019esprit, du temps qui se symphonise, telle une feuille de musique avec des s\u00e9quences et des barres de mesure, l\u2019instant pr\u00e9sent succ\u00e9dant follement \u00e0 l\u2019instant pr\u00e9sent, sans que le pass\u00e9 ou le futur ne puisse prendre forme. Je remarquai que les parents donnaient g\u00e9n\u00e9reusement de l\u2019affection aux enfants, m\u00eame \u00e0 ceux qui n\u2019\u00e9taient pas les leurs. Ou \u00e9tait-ce plut\u00f4t le contraire ? Des enfants qui r\u00e9paraient des c\u0153urs d\u2019adultes ?<\/p>\n<p>\u00c0 la fin du go\u00fbter, Clermont annon\u00e7a aux enfants que la recherche du tr\u00e9sor serait retard\u00e9e de quelques jours, le temps de se faire oublier des patibulaires. Mais que d\u2019ici l\u00e0, il serait important de s\u2019entra\u00eener pour \u00eatre au meilleur de sa forme.<\/p>\n<p>Les patibulaires sont r\u00e9put\u00e9s<br \/>\nPour avoir une peur terrible des enfants<br \/>\nSi vous vous promenez dans la for\u00eat<br \/>\nEt que vous pensez qu\u2019il y en a un de cach\u00e9<br \/>\nVous n\u2019avez qu\u2019\u00e0 faire beuhhhhhh<\/p>\n<p>Et Monsieur Brisson d\u2019ajouter en faisant r\u00e9p\u00e9ter les parents apr\u00e8s lui comme Renaud leur avait fait pratiquer un certain dimanche apr\u00e8s-midi, dans la salle arri\u00e8re du St-Vincent<\/p>\n<p>Nous les parents,<br \/>\nNous engageons<br \/>\n\u00c0 vous prot\u00e9ger<br \/>\nVous les enfants<br \/>\ncontre les patibulaires<br \/>\nvive le tr\u00e9sor<br \/>\ndu chevalier de la rose d\u2019or.<\/p>\n<p>Les parents partirent. Clermont amena tous les enfants du camp sur le bord de la plage en vue d\u2019une r\u00e9union strat\u00e9gique.<\/p>\n<p>C\u2019est \u00e0 ce moment pr\u00e9cis qu\u2019apparurent, sur le lac, les canots des t\u00eates grises.<\/p>\n<p>CAIA BOUM fit Clermont<br \/>\nQue tout le monde garde silence.<\/p>\n<p>Les indiens chantaient la chanson d\u2019Anikouni. Ils d\u00e9pos\u00e8rent un des leurs sur la roche au centre du lac. Quand l\u2019inconnu s\u2019assit dos \u00e0 la plage, les jeunes surent qu\u2019enfin Anikouni \u00e9tait revenu. Les trois canots se dirig\u00e8rent ensuite vers le rivage.<\/p>\n<p>L\u2019indien Pierre David, tout habill\u00e9 de gris, d\u00e9barqua seul et s\u2019approcha des enfants. Il conversa en langue indienne avec Monsieur de l\u2019Orang\u00e9, pendant que Philippe, tout v\u00eatu de noir\/blanc et Monsieur \u00c9tienne, en gris p\u00e2le attendaient dans leur embarcation. Et Clermont traduisit aux petits :<\/p>\n<p>Les amis.,Anikouni est sur la roche sacr\u00e9e<br \/>\nIl aimerait y rencontrer tous ceux ou celles qui ont des choses<br \/>\n\u00c0 lui raconter au sujet du tr\u00e9sor<br \/>\nDu chevalier de la rose d\u2019or.<\/p>\n<p>On alla donc chercher des gilets de sauvetage. Et tour \u00e0 tour, chacun des trois t\u00eates grises emmena en canot un jeune sur la roche sacr\u00e9e. Durant ce temps, les enfants tentaient de parler par signe aux deux autres indiens, de leur apprendre \u00e0 communiquer en fran\u00e7ais. M\u00eame les indiens leur apprenaient que roche se disait en langue grise WABADOSH et que l\u2019eau devenait WABADO. Le probl\u00e8me, c\u2019est que, pour le troisi\u00e8me indien qui n\u2019\u00e9tait pas au courant, au retour de la roche, ce mot devenait en sa bouche SITAWA et l\u2019eau WADAGASI. Clermont dit aux petits de ne pas s\u2019en faire, l\u2019eau de vie \u00e9tant probablement la cause de ce brouillage des mots.<\/p>\n<p>C\u2019est ainsi que chaque petit fit un tour de canot, connaissant le bonheur d\u2019\u00eatre \u00e9cout\u00e9 par une oreille sacr\u00e9e, revenant sur la berge, \u00e9tonn\u00e9 que tant de magie f\u00fbt possible en cette vie.<\/p>\n<p>Ce soir-l\u00e0, il y eut f\u00eate au St-Vincent. Au centre les quarante-six parents. Sur le bord des toilettes, debout, avec une bi\u00e8re ou un cognac dans la main, les onze chansonniers patibulaires. A la table de Clermont, Richard Lebrun, Monsieur Philippe, le p\u00e8re de Jean-Fran\u00e7ois Monsieur Brisson, mon p\u00e8re, ma m\u00e8re, et moi-m\u00eame. Madame Martin offrit une tourn\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale, Monsieur \u00c9tienne le laveur de vaisselle obtint un succ\u00e8s monstre, Monsieur Philippe se saoula \u00e0 la liqueur douce. Et chaque animateur-chansonnier fit faire des montagnes russes \u00e0 la foule. Renaud passa sa soir\u00e9e \u00e0 promener sa chaise de m\u00e9tal, de table en table, de personne en personne, \u00e9coutant avec avidit\u00e9 chaque mot de chaque bouche de chaque personnage de sa toile juste pour d\u00e9guster cette merveilleuse alchimie de coloris qui, d\u00e9pos\u00e9e au fond de lui-m\u00eame, rejaillissait comme un volcan de sensations encore et encore et de plus en plus somptueuses. Il n\u2019\u00e9tait pas vraiment touch\u00e9 par le fait que le bonheur fut, mais plut\u00f4t par le fait que ce fut d\u2019une infinie beaut\u00e9. Qu\u2019hors du temps, des servitudes et de la r\u00e9alit\u00e9, la beaut\u00e9 se feu d\u2019artifice en des formes infinies se recr\u00e9ant en elles-m\u00eames comme l\u2019univers n\u2019avaient d\u00fb cesser de le faire \u00e0 chaque seconde depuis la cr\u00e9ation du monde qui n\u2019eut jamais lieu, puisqu\u2019elle supposait un pass\u00e9 et un futur.<\/p>\n<p>Renaud s\u2019assit finalement entre mon p\u00e8re et moi. Il d\u00e9posa sur la table le livre d\u2019Hermann Hesse : \u00ab le loup des steppes \u00bb J\u2019appris par Clermont que l\u2019exemplaire lui avait \u00e9t\u00e9 remis et soulign\u00e9 par Monsieur Gouin lui-m\u00eame, qu\u2019il en avait m\u00eame, par la suite, achet\u00e9 quarante-cinq copies , qu\u2019il avait pris le temps de souligner aux m\u00eames endroits que le po\u00e8te Paul Gouin, dans le but de les offrir \u00e0 des artistes de passage au caf\u00e9 dont les vies traversaient des tourmentes impr\u00e9vues. Je le feuilletai discr\u00e8tement et tombai sur certains passages ;<\/p>\n<p>Dans l\u2019\u00e9ternit\u00e9, le temps n\u2019existe plus<br \/>\nL\u2019\u00e9ternit\u00e9 n\u2019est qu\u2019un seul instant<br \/>\nJuste assez pour une plaisanterie<\/p>\n<p>La sensation de f\u00eate<br \/>\nLa griserie de la fraternit\u00e9 en liesse<br \/>\nLa fusion myst\u00e9rieuse de l\u2019individu avec la foule<br \/>\nL\u2019union mystique de la joie<\/p>\n<p>Je respirais ce r\u00eave grisant de fusion<br \/>\nDe musique, de rythme, de vin, de volupt\u00e9.<\/p>\n<p>Ma personnalit\u00e9 s\u2019est dissoute dans la f\u00eate<br \/>\nComme le sel dans l\u2019eau<\/p>\n<p>Je saisis intellectuellement \u00e0 quel point Renaud poss\u00e9dait la culture de son m\u00e9tier d\u2019animateur-chansonnier. Sa qu\u00eate me semblait maintenant plus accessible. Chaque soir, il tentait d\u2019amener le public, au moyen de techniques d\u2019animation \u00e0 se dissoudre dans la f\u00eate, dans un moment d\u2019une grande beaut\u00e9, dans un instant d\u2019\u00e9ternit\u00e9.<\/p>\n<p>Finalement, vers minuit, il monta sur sc\u00e8ne \u00e0 son tour. Il me sembla extraordinairement joyeux, ses yeux disant merci comme ceux de Michel Woodart, ses mains grattant amoureusement sa guitare comme celles de Marcel Picard, sa gorge criant parfois son amour de la vie comme celle de Jos Leroux, sa voix d\u00e9chirant de tendresse les bas de courbes comme celle de Pierre David.<\/p>\n<p>Il courba passionn\u00e9ment en passant d\u2019une chanson lente \u00e0 une un peu plus vite. Puis un refrain que tout le monde connaissait emporta la salle comme si elle se trouvait suspendue au premier poste de repos de l\u2019Hymalaya. Il cassa soudain son rythme pour redescendre, au moyen d\u2019un dialogue<\/p>\n<p>Imaginez-vous<br \/>\nQu\u2019on est tous des enfants<br \/>\nQui boivent le vin de la vie<br \/>\nPour la premi\u00e8re fois<br \/>\nQu\u2019on l\u00e8ve son verre<br \/>\n\u00c0 l\u2019enfance \u00e9ternelle du c\u0153ur.<br \/>\nTout le monde debout.<\/p>\n<p>Et ce fut la grande mont\u00e9e : la prison de Londres, Au chant de l\u2019Alouette, Youppie yai, la danse \u00e0 St-Dilon, les mains sur les \u00e9paules, tout le monde debout. Et la finale. \u00ab Quand les hommes vivront d\u2019amour \u00bb de Raymond L\u00e9vesque.<\/p>\n<p>Quand les hommes vivront d\u2019amour<br \/>\nIl n\u2019y aura plus de mis\u00e8re<br \/>\nEt commenceront les beaux jours<br \/>\nMais nous nous serons morts mon fr\u00e8re.<\/p>\n<p>Renaud commen\u00e7a \u00e0 dire les paroles, phrase par phrase, pour que, seules les voix de la salle supplient l\u2019\u00e9ternit\u00e9 d\u2019appara\u00eetre en son instant pr\u00e9sent.<\/p>\n<p>Quand les hommes vivront d\u2019amour<br \/>\nCe sera la paix sur la terre<br \/>\nLes soldats seront troubadours<br \/>\nMais nous nous serons morts mon fr\u00e8re.<\/p>\n<p>Tous les chansonniers mont\u00e8rent sur sc\u00e8ne, se serrant contre lui, tout autour de lui, pour entonner le couplet. Je le sentis boulevers\u00e9. Il redoutait tellement le fait d\u2019\u00eatre l\u2019objet de quelque attention que ce soit, cela provoquant en lui des \u00e9motions qu\u2019il n\u2019avait pas pr\u00e9vues, orchestr\u00e9es, dessin\u00e9es, sign\u00e9es. Il aurait voulu mourir plut\u00f4t que tous d\u00e9couvrent \u00e0 quel point il \u00e9tait fragile, la sc\u00e8ne n\u2019ayant toujours \u00e9t\u00e9 pour lui, comme m\u2019avait un jour confi\u00e9 Clermont, un monast\u00e8re le prot\u00e9geant de tout et de rien.<\/p>\n<p>Dans la grande cha\u00eene de la vie<br \/>\nO\u00f9 il fallait que nous passions<br \/>\nO\u00f9 il fallait que nous soyons<br \/>\nNous aurons eu la mauvaise partie.<\/p>\n<p>Renaud n\u2019\u00e9tant plus capable de chanter, les yeux trop boulevers\u00e9s \u00e0 retenir le flot qui voulait exploser en lui, Jos passa le micro de chansonnier en chansonnier qui, comme le faisait Renaud auparavant, ne prononc\u00e8rent qu\u2019une phrase \u00e0 la fois pour que le public seul les chante. Quand les hommes vivront d\u2019amour<br \/>\nQu\u2019il n\u2019y aura plus de mis\u00e8re<br \/>\nPeut-\u00eatre songeront-ils un jour<br \/>\n\u00c0 nous qui seront morts mon fr\u00e8re<\/p>\n<p>Nous qui auront aux mauvais jours<br \/>\nDans la haine et dans la guerre<br \/>\nCherch\u00e9 la paix , cherch\u00e9 l\u2019amour<br \/>\nQu\u2019ils conna\u00eetront alors mon fr\u00e8re.<\/p>\n<p>Dans la deuxi\u00e8me salle du St-Vincent, il existait un autre microphone avec un fil permettant de traverser les deux salles. On entendit une voix inconnue chanter le dernier couplet. La porte s\u2019ouvrit entre les deux salles. On vit appara\u00eetre Jean-Fran\u00e7ois Brisson, le jeune le plus \u00e2g\u00e9 du camp, au visage le plus dur, avec entre les mains une grande carte, une immense carte marqu\u00e9e d\u2019un gros MERCI. Et il chanta avec une telle assurance que m\u00eame son p\u00e8re en fut \u00e9branl\u00e9.<\/p>\n<p>Dans la grande cha\u00eene de la vie<br \/>\nPour qu\u2019il y ait un meilleur temps<br \/>\nIl faut toujours quelques perdants<br \/>\nDe la sagesse ici-bas c\u2019est le prix.<\/p>\n<p>Et lorsque tous les clients entonn\u00e8rent, a capella, sans grattements de guitare, ni bruit de quelque sorte que ce soit, le dernier refrain, l\u2019\u00e9ternit\u00e9 de l\u2019instant pr\u00e9sent transper\u00e7a peut-\u00eatre la salle. Je sus, par la suite, que c\u2019est \u00e0 cet instant pr\u00e9cis que Monsieur Gouin apparut \u00e0 Renaud dans le cadrage de la porte de garage du St-Vincent pour lui faire signe de ses deux doigts en V que l\u2019\u00e9ternit\u00e9 avait pris la forme de son corps pour lui dire, elle aussi, merci.<\/p>\n<p>Quand les hommes vivront d\u2019amour<br \/>\nIl n\u2019y aura plus de mis\u00e8re<br \/>\nLes soldats seront troubadours<br \/>\nMais nous nous serons morts<br \/>\nMon fr\u00e8\u2026..\u00e8\u2026\u2026..re <\/p>\n<!-- AddThis Advanced Settings generic via filter on the_content --><!-- AddThis Share Buttons generic via filter on the_content -->","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;\u00eele de l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 de l&rsquo;instant pr\u00e9sent Veiller \u00e0 ce que Le po\u00e8te po\u00e9tise En toute libert\u00e9 Hors du temps, Hors des servitudes Hors des r\u00e9alit\u00e9s. Quand Renaud eut son premier enfant, il fit en sorte que le monde soit d\u2019abord per\u00e7u par lui comme un tableau. 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