{"id":1951,"date":"2011-07-03T21:57:58","date_gmt":"2011-07-04T02:57:58","guid":{"rendered":"http:\/\/demers.qc.ca\/?p=1951"},"modified":"2011-07-03T22:13:16","modified_gmt":"2011-07-04T03:13:16","slug":"amartya-sen-leuro-fait-tomber-leurope","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/demers.qc.ca\/?p=1951","title":{"rendered":"Amartya Sen : \u00ab\u00a0L&rsquo;euro fait tomber l&rsquo;Europe\u00a0\u00bb"},"content":{"rendered":"<p>LeMonde.fr<\/p>\n<p>LEMONDE | 02.07.11 | 14h09  \u2022  Mis \u00e0 jour le 02.07.11 | 17h52<\/p>\n<p>Quand, en 1941, Altiero Spinelli, Eugenio Colorni et Ernesto Rossi sign\u00e8rent le fameux Manifeste de Ventotene, ils appelaient \u00e0 une \u00ab\u00a0Europe libre et unie\u00a0\u00bb. La d\u00e9claration de Milan qui suivit en 1943, fondant le Mouvement f\u00e9d\u00e9raliste europ\u00e9en, r\u00e9affirma cet engagement pour une Europe unie et d\u00e9mocratique. Tout cela s&rsquo;inscrivait dans le prolongement naturel de la qu\u00eate d\u00e9mocratique de l&rsquo;Europe inaugur\u00e9e par le mouvement europ\u00e9en des Lumi\u00e8res, qui, \u00e0 son tour, inspira le monde entier.<\/p>\n<p>C&rsquo;est pourquoi il est tr\u00e8s affligeant que l&rsquo;on soit aussi peu inquiet du danger qui menace aujourd&rsquo;hui le r\u00e9gime d\u00e9mocratique de l&rsquo;Europe, lequel se manifeste insidieusement par la priorit\u00e9 accord\u00e9e aux imp\u00e9ratifs financiers. La tradition du d\u00e9bat public d\u00e9mocratique est sap\u00e9e par le pouvoir incontr\u00f4l\u00e9 que d\u00e9tiennent les agences de notation qui de facto dictent aux gouvernements d\u00e9mocratiques leurs programmes, souvent avec le soutien d&rsquo;institutions financi\u00e8res internationales.<\/p>\n<p>Il convient ici de distinguer deux enjeux diff\u00e9rents. Le premier concerne ce que le journaliste et \u00e9conomiste Walter Bagehot (1826-1877) et le philosophe John Stuart Mill (1806-1873) consid\u00e9raient comme la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;un \u00ab\u00a0gouvernement par le d\u00e9bat\u00a0\u00bb. Tant que les gardiens de la finance entretiennent une vision r\u00e9aliste des actions qui s&rsquo;imposent, l&rsquo;espace public d\u00e9mocratique doit leur pr\u00eater l&rsquo;oreille la plus attentive. C&rsquo;est important !<\/p>\n<p>Mais cela ne signifie pas qu&rsquo;on doive leur accorder le pouvoir supr\u00eame ni qu&rsquo;ils puissent dicter leur loi \u00e0 des gouvernements d\u00e9mocratiquement \u00e9lus, sans que l&rsquo;Europe exerce aucune r\u00e9sistance organis\u00e9e. Le pouvoir des agences de notation ne peut \u00eatre contenu et encadr\u00e9 que par des personnalit\u00e9s politiques exer\u00e7ant un pouvoir ex\u00e9cutif au niveau europ\u00e9en. Or pour l&rsquo;heure, un tel pouvoir n&rsquo;existe pas.<\/p>\n<p>Deuxi\u00e8me point, on voit mal en quoi les sacrifices impos\u00e9s par ces chevaliers de la finance \u00e0 des pays en difficult\u00e9 constituent le rem\u00e8de d\u00e9cisif pour assurer la p\u00e9rennit\u00e9 \u00e0 long terme de leur \u00e9conomie, ni m\u00eame que ces sacrifices soient en mesure de garantir celle de la zone euro dans le cadre non r\u00e9form\u00e9 d&rsquo;un syst\u00e8me financier int\u00e9gr\u00e9 et d&rsquo;un club de la monnaie unique \u00e0 la composition inchang\u00e9e.<\/p>\n<p>Le diagnostic des probl\u00e8mes \u00e9conomiques tel que l&rsquo;\u00e9tablissent les agences de notation n&rsquo;a en rien le statut de v\u00e9rit\u00e9 absolue, contrairement \u00e0 ce que ces derni\u00e8res pr\u00e9tendent. Pour m\u00e9moire, le travail de certification des \u00e9tablissements financiers et des entreprises accomplis par ces agences avant la crise \u00e9conomique de 2008 \u00e9tait si lamentable que le Congr\u00e8s am\u00e9ricain a envisag\u00e9 d&rsquo;engager des poursuites contre elles.<\/p>\n<p>Puisque d\u00e9sormais une grande partie de l&rsquo;Europe s&rsquo;efforce de juguler au plus vite les d\u00e9ficits publics par le biais de coupes claires dans les d\u00e9penses publiques, il est essentiel d&rsquo;\u00e9tudier avec r\u00e9alisme quelles seront les r\u00e9percussions des mesures adopt\u00e9es dans ce but, tant sur le quotidien des gens que sur la cr\u00e9ation de recettes publiques par la croissance \u00e9conomique. Ce qui manque \u00e0 l&rsquo;heure actuelle, outre un projet politique plus ambitieux, c&rsquo;est une r\u00e9flexion \u00e9conomique plus d\u00e9velopp\u00e9e sur les effets et l&rsquo;efficacit\u00e9 de cette strat\u00e9gie de r\u00e9duction maximale des d\u00e9ficits dans \u00ab\u00a0le sang, la sueur et les larmes\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>La noble morale du \u00ab\u00a0sacrifice\u00a0\u00bb a incontestablement des effets grisants. C&rsquo;est la philosophie du corset \u00ab\u00a0ajust\u00e9\u00a0\u00bb : \u00ab\u00a0Si madame est \u00e0 l&rsquo;aise dans celui-ci, c&rsquo;est certainement qu&rsquo;il faut \u00e0 madame la taille en dessous.\u00a0\u00bb Mais si les appels \u00e0 la rigueur financi\u00e8re se traduisent trop m\u00e9caniquement par des compressions brutales et drastiques, on risque non seulement d&rsquo;imposer plus de privations que n\u00e9cessaire, mais aussi de tuer la poule aux oeufs d&rsquo;or de la croissance.<\/p>\n<p>Cette tendance \u00e0 ignorer le r\u00f4le de la croissance dans la production de recettes publiques devrait faire partie des premiers sujets \u00e0 passer au crible de la r\u00e9flexion critique et ce, de la Grande-Bretagne \u00e0 la Gr\u00e8ce.<\/p>\n<p>En Grande-Bretagne, il faudrait ainsi s&rsquo;interroger sur la pertinence des mesures initi\u00e9es par le gouvernement (sans que le d\u00e9bat public ait \u00e9t\u00e9 vraiment encourag\u00e9, d&rsquo;ailleurs), tandis qu&rsquo;en Gr\u00e8ce, ce sont des mesures impos\u00e9es de l&rsquo;ext\u00e9rieur qui sont mises en cause, dans un pays dont les marges de manoeuvre pour contester les injonctions des ca\u00efds de la finance sont des plus minimes.<\/p>\n<p>Ces r\u00e9ductions budg\u00e9taires pouss\u00e9es \u00e0 leur maximum risquent de diminuer les d\u00e9penses publiques autant que les investissements priv\u00e9s. Si cela se traduit \u00e9galement par une r\u00e9duction des stimuli de croissance, les recettes publiques pourraient, elles aussi, chuter douloureusement.<\/p>\n<p>Le lien qui unit croissance et recettes publiques a \u00e9t\u00e9 amplement observ\u00e9 dans de nombreux pays, de la Chine au Br\u00e9sil en passant par les Etats-Unis et l&rsquo;Inde. L\u00e0 encore, des le\u00e7ons sont \u00e0 tirer de l&rsquo;Histoire. De nombreux pays affichaient \u00e0 la fin de la seconde guerre mondiale une lourde et pr\u00e9occupante dette publique ; mais une croissance \u00e9conomique soutenue a permis d&rsquo;all\u00e9ger rapidement ce fardeau. De m\u00eame, les d\u00e9ficits colossaux que trouva Bill Clinton \u00e0 son entr\u00e9e en fonctions en 1992 fondirent sous sa pr\u00e9sidence sous l&rsquo;effet, en grande partie, de la rapidit\u00e9 de la croissance.<\/p>\n<p>Comment certains pays de la zone euro se sont-ils retrouv\u00e9s dans une situation aussi calamiteuse ? La d\u00e9cision saugrenue d&rsquo;adopter une monnaie unique, l&rsquo;euro, sans plus d&rsquo;int\u00e9gration politique et \u00e9conomique a certainement jou\u00e9 son r\u00f4le dans cette crise, au-del\u00e0 m\u00eame des irr\u00e9gularit\u00e9s financi\u00e8res commises par des pays comme la Gr\u00e8ce ou le Portugal (au-del\u00e0, \u00e9galement, de cette culture de \u00ab\u00a0l&rsquo;exc\u00e8s d&rsquo;honneur\u00a0\u00bb qu&rsquo;a soulign\u00e9e \u00e0 juste titre l&rsquo;ancien commissaire europ\u00e9en Mario Monti, et qui dans l&rsquo;Union europ\u00e9enne permet \u00e0 ces irr\u00e9gularit\u00e9s d&rsquo;\u00eatre commises impun\u00e9ment).<\/p>\n<p>A leur d\u00e9charge, le gouvernement grec, et en particulier son premier ministre Georges Papandr\u00e9ou, font tout ce qu&rsquo;ils peuvent envers et contre les r\u00e9sistances politiques, et il faut aussi saluer leurs efforts pour sortir la Gr\u00e8ce de cette culture de la corruption qui gangr\u00e8ne les entreprises et les relations \u00e9conomiques.<\/p>\n<p>Cependant, ni les b\u00e9n\u00e9fices \u00e0 long terme des profondes r\u00e9formes entreprises par la Gr\u00e8ce ni la bonne volont\u00e9 douloureuse d&rsquo;Ath\u00e8nes de satisfaire aux exigences des gardiens de la finance internationale ne dispensent l&rsquo;Europe de s&rsquo;interroger sur la pertinence des conditions &#8211; et du calendrier &#8211; impos\u00e9s \u00e0 la Gr\u00e8ce.<\/p>\n<p>Aujourd&rsquo;hui, l&rsquo;aust\u00e9rit\u00e9 pr\u00e9sente aux yeux des financiers des attraits de court terme ; mais il n&rsquo;est pas certain du tout que ces gardiens per\u00e7oivent avec nettet\u00e9 comment la Gr\u00e8ce pourra renouer avec la croissance, quand pour l&rsquo;heure elle conna\u00eet une r\u00e9cession plut\u00f4t brutale. Outre le freinage de l&rsquo;\u00e9conomie induit par ces \u00e9normes compressions budg\u00e9taires men\u00e9es dans le but de maintenir \u00e0 tout prix l&rsquo;appartenance de la Gr\u00e8ce \u00e0 la zone euro, les caract\u00e9ristiques m\u00eames de l&rsquo;euro tiennent les biens et services grecs \u00e0 des prix \u00e9lev\u00e9s et souvent non comp\u00e9titifs sur les march\u00e9s internationaux.<\/p>\n<p>C&rsquo;est pour moi une pi\u00e8tre consolation de rappeler que j&rsquo;\u00e9tais fermement oppos\u00e9 \u00e0 l&rsquo;euro, tout en \u00e9tant tr\u00e8s favorable \u00e0 l&rsquo;unit\u00e9 europ\u00e9enne pour les raisons qu&rsquo;Altiero Spinelli avait soulign\u00e9es avec tant de force. Mon inqui\u00e9tude venait notamment du fait que chaque pays renon\u00e7ait ainsi \u00e0 d\u00e9cider librement de sa politique mon\u00e9taire et des r\u00e9\u00e9valuations des taux de change, toutes choses qui, par le pass\u00e9, ont \u00e9t\u00e9 d&rsquo;un grand secours pour les pays en difficult\u00e9. Cela permettait de ne pas d\u00e9stabiliser excessivement le quotidien des populations au nom d&rsquo;une volont\u00e9 acharn\u00e9e de stabilisation des march\u00e9s financiers. Certes on peut renoncer \u00e0 l&rsquo;ind\u00e9pendance mon\u00e9taire, mais quand il y a par ailleurs int\u00e9gration politique et budg\u00e9taire, comme c&rsquo;est le cas pour les Etats am\u00e9ricains.<\/p>\n<p>La formidable id\u00e9e d&rsquo;une Europe unie et d\u00e9mocratique a chang\u00e9 au fil du temps et l&rsquo;on a fait passer au second plan la politique d\u00e9mocratique pour promouvoir une fid\u00e9lit\u00e9 absolue \u00e0 un programme d&rsquo;int\u00e9gration financi\u00e8re incoh\u00e9rente. Repenser la zone euro soul\u00e8verait de nombreux probl\u00e8mes, mais les questions \u00e9pineuses m\u00e9ritent d&rsquo;\u00eatre intelligemment discut\u00e9es (l&rsquo;Europe doit s&rsquo;engager d\u00e9mocratiquement \u00e0 le faire) en prenant en compte de fa\u00e7on r\u00e9aliste et concr\u00e8te le contexte diff\u00e9rent propre \u00e0 chaque pays.<\/p>\n<p>D\u00e9river au gr\u00e9 des vents financiers que souffle une pens\u00e9e \u00e9conomique obtuse et entach\u00e9e de graves lacunes, souvent prof\u00e9r\u00e9e par des agences affichant de piteux r\u00e9sultats en termes d&rsquo;anticipation et de diagnostic, est bien la derni\u00e8re chose dont l&rsquo;Europe ait besoin.<\/p>\n<p>Il faut enrayer la marginalisation de la tradition d\u00e9mocratique europ\u00e9enne : c&rsquo;est une n\u00e9cessit\u00e9 imp\u00e9rieuse. On ne l&rsquo;exag\u00e9rera jamais assez.<\/p>\n<p>Traduit de l&rsquo;anglais par Julie Marcot<\/p>\n<p>Economiste. N\u00e9 en 1933 en Inde, professeur \u00e0 Harvard, il a \u00e9t\u00e9 le premier universitaire asiatique \u00e0 diriger un des coll\u00e8ges de Cambridge. Il a re\u00e7u le prix Nobel d&rsquo;\u00e9conomie en 1998 pour ses travaux sur la famine, les m\u00e9canismes de la pauvret\u00e9 et la d\u00e9mocratie comme \u00ab\u00a0raisonnement public\u00a0\u00bb. Pr\u00e9sident honoraire d&rsquo;Oxfam, il a r\u00e9cemment publi\u00e9 \u00ab\u00a0L&rsquo;Id\u00e9e de justice\u00a0\u00bb (Flammarion, 2010)<\/p>\n<p>Amartya Sen<\/p>\n<!-- AddThis Advanced Settings generic via filter on the_content --><!-- AddThis Share Buttons generic via filter on the_content -->","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>LeMonde.fr LEMONDE | 02.07.11 | 14h09 \u2022 Mis \u00e0 jour le 02.07.11 | 17h52 Quand, en 1941, Altiero Spinelli, Eugenio Colorni et Ernesto Rossi sign\u00e8rent le fameux Manifeste de Ventotene, ils appelaient \u00e0 une \u00ab\u00a0Europe libre et unie\u00a0\u00bb. 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