{"id":195,"date":"2006-02-26T17:23:50","date_gmt":"2006-02-26T22:23:50","guid":{"rendered":"http:\/\/demers.qc.ca\/?p=195"},"modified":"2009-01-26T09:48:20","modified_gmt":"2009-01-26T14:48:20","slug":"chapitre-6-monsieur-paul-gouin-poete-magicien-des-magiciens","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/demers.qc.ca\/?p=195","title":{"rendered":"Chapitre 6 &#8211; MONSIEUR PAUL GOUIN, PO\u00c8TE MAGICIEN DES MAGICIENS"},"content":{"rendered":"<p><b>L&rsquo;\u00eele de l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 de l&rsquo;instant pr\u00e9sent<\/b><\/p>\n<figure id=\"attachment_441\" aria-describedby=\"caption-attachment-441\" style=\"width: 150px\" class=\"wp-caption alignleft\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/demers.qc.ca\/wp-content\/uploads\/2006\/02\/vign11.gif\" alt=\"Gilles Vigneault\" title=\"vign11\" width=\"150\" height=\"146\" class=\"size-full wp-image-441\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-441\" class=\"wp-caption-text\">Gilles Vigneault<\/figcaption><\/figure>\n<p>\u00c0 la mort de Renaud, on trouva dans la pi\u00e8ce qu\u2019il habitait ponctuellement \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019ancienne maison de Raymond L\u00e9vesque sur la Butte \u00e0 Mathieu, un manuscrit, le seul d\u2019ailleurs qu\u2019il aurait aim\u00e9 publier de son vivant. Il avait ramass\u00e9 tout au long de sa carri\u00e8re des histoires de magie que le public lui avait racont\u00e9es. Il tentait au travers d\u2019elles d\u2019en saisir le d\u00e9nominateur commun. Par quels m\u00e9canismes un instant pr\u00e9sent devient-il magique ?<\/p>\n<p>Par exemple, un d\u00e9nomm\u00e9 Robert avait crois\u00e9 un homme esseul\u00e9 assis sur le banc municipal soud\u00e9 dans le ciment juste en face du d\u00e9panneur de Val-David.. Il s\u2019\u00e9tait arr\u00eat\u00e9 pour l\u2019\u00e9couter. L\u2019homme n\u2019avait plus un sou, vivait un moment de d\u00e9couragement.<\/p>\n<p>Tiens prend $15, dit Robert<br \/>\nVa au bar chez Coco<br \/>\nAmuse-toi \u00e0 ma sant\u00e9<\/p>\n<p>Une semaine plus tard, il croisa \u00e0 nouveau le gars qui lui dit :<\/p>\n<p>Je te remercie de ton $15.00<br \/>\nGr\u00e2ce \u00e0 toi j\u2019ai rencontr\u00e9 la femme de ma vie.<\/p>\n<p>Et Robert repartit chez lui avec, en dedans de lui, en retour de son geste, le plus beau moment magique de son existence, qu\u2019il ne pouvait raconter sans en avoir les larmes aux yeux. Et Renaud avait ajout\u00e9 cette r\u00e9flexion :<\/p>\n<p>La magie voyage plus vite que la lumi\u00e8re.<\/p>\n<p>Par exemple, une femme alcoolique rencontra un homme aux sessions des alcooliques anonymes. Celui-ci lui avoua qu\u2019il devait recevoir sa fille et sa petite-fille pour No\u00ebl et qu\u2019il n\u2019avait pas d\u2019argent pour acheter de la nourriture. Cette dame lui pr\u00e9para des tourti\u00e8res, des beignes et des p\u00e2t\u00e9s, m\u00eame si elle \u00e9tait elle-m\u00eame seule et tr\u00e8s pauvre. Le soir de No\u00ebl, cet homme sonna chez elle, accompagn\u00e9 de ses deux invit\u00e9s, pour l\u2019inviter \u00e0 f\u00eater No\u00ebl avec eux. C\u2019est ainsi qu\u2019elle passa son premier temps des f\u00eates dans la chaleur des c\u0153urs g\u00e9n\u00e9reux. Et Renaud avait ajout\u00e9 cette r\u00e9flexion :<\/p>\n<p>Quand tu t\u2019abandonnes \u00e0 la vie<br \/>\nL\u00e9g\u00e8rement et avec magie<br \/>\nCela semble attirer des \u00e9v\u00e9nements encore plus magiques.<\/p>\n<p>Un autre exemple : ce p\u00e8re de famille dont l\u2019adolescent de 14 ans sombrait dans la drogue, tout en pensant que personne ne s\u2019en \u00e9tait aper\u00e7u autour de lui Son p\u00e8re l\u2019emmena avec lui \u00e0 la p\u00eache. Cet homme digne, qui fut toute sa vie d\u2019une sobri\u00e9t\u00e9 exemplaire, se saoula et se drogua devant son fils et se drogua, sans que celui-ci ait acc\u00e8s aux m\u00eames droits.<\/p>\n<p>Que penses-tu de ton p\u00e8re lui dit-il ?<\/p>\n<p>\u00c7a me fait mal de te voir de m\u00eame p\u2019pa.<\/p>\n<p>Imagine-toi comme j\u2019ai mal<br \/>\nQuand tu te d\u00e9truis par la drogue<br \/>\nLui r\u00e9pondit son p\u00e8re.<\/p>\n<p>Ils fum\u00e8rent un joint ensemble. Et ce fut le dernier et pour l\u2019un et pour l\u2019autre. Renaud nota en fin de ligne :<\/p>\n<p>Ni le p\u00e8re ni le fils<br \/>\nN\u2019oubli\u00e8rent jamais<br \/>\nCet instant magique<br \/>\nRacont\u00e9 par les deux \u00e0 une table<br \/>\nAvec des larmes magnifiques<br \/>\nDans les yeux des deux.<\/p>\n<p>Puis un dernier : ce p\u00e8re de famille qui avait promen\u00e9 son fils de 6 ans dans une for\u00eat en lui disant qu\u2019un jour, ils porteraient secours \u00e0 une princesse perdue. Voil\u00e0 pourquoi ils devaient tous les deux conna\u00eetre tous les recoins des bois\u00e9s touffus. Il arriva effectivement qu\u2019une jeune fille s\u2019\u00e9gar\u00e2t et ils la ramen\u00e8rent \u00e0 sa m\u00e8re en larmes. Et Renaud avait ajout\u00e9 cette r\u00e9flexion :<\/p>\n<p>Tout le monde est int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 la magie.<br \/>\nOn m\u2019a racont\u00e9 des histoires si \u00e9mouvantes<br \/>\nQue je me demande parfois :<br \/>\nAi-je vraiment r\u00e9ussi \u00e0 faire du camp Ste-Rose<br \/>\nLe pays magique des princes enfants ?<\/p>\n<p>Pour Renaud, la seule diff\u00e9rence entre un moment magique et l\u2019\u00e9ternit\u00e9 de l\u2019instant pr\u00e9sent \u00e9tait la conscience que la magie \u00e9tait en fait l\u2019instant pr\u00e9sent dans son \u00e9ternit\u00e9.<\/p>\n<p>\u00c0 la suite de son marathon sur la roche, il me t\u00e9l\u00e9phona chaque soir au camp pour me demander comment r\u00e9agissaient les enfants. D\u00e9j\u00e0, \u00e0 cette \u00e9poque, il intuitionnait que la magie \u00e9tait une question de temps autant qu\u2019une suite impr\u00e9vue d\u2019\u00e9v\u00e8nements. Mais le magicien en lui recherchait la perfection dans la pr\u00e9paration de son tour de lapin pour que ce lapin sorte un jour artistiquement de son chapeau \u00ab panache de chef indien \u00bb.<\/p>\n<p>Bien s\u00fbr les enfants \u00e9taient excit\u00e9s par l\u2019id\u00e9e qu\u2019il existe un tr\u00e9sor du chevalier de la Rose d\u2019Or, que son tombeau soit dans le caveau et sa maison en d\u00e9composition dans l\u2019\u00eele. Mais je n\u2019assistai durant cette semaine-l\u00e0 \u00e0 aucun \u00e9v\u00e9nement magique en particulier. Tout au plus, des accalmies aux vents de la r\u00e9volte soufflant parfois le soir dans le continent de la souffrance. La magie ne semble jamais appara\u00eetre seule, mais provenir plut\u00f4t d\u2019une personne de c\u0153ur. Il se pourrait qu\u2019il n\u2019y ait pas de magie sans magicienne ou magicien.<\/p>\n<p>Dans le Vieux Montr\u00e9al, il existait un homme, le p\u00e8re Leduc qui me semblait vivre en magicien, ouvrant son casse-cro\u00fbte jour et nuit bien plus pour donner du bonheur \u00e0 ses clients que pour leur vendre de la nourriture. Je me souviens de cette nuit du10 juillet, 2 heures du matin. Je n\u2019arrivais pas \u00e0 dormir dans ma chambre de la rue St-Paul. Il faisait si chaud. Je d\u00e9cidai d\u2019aller manger des r\u00f4ties chez Monsieur Leduc. Quand il me vit entrer \u00e0 cette heure tardive, il m\u2019accueillit en disant :<\/p>\n<p>Si ce n\u2019est pas la petite nouvelle du quartier.<\/p>\n<p>Il y avait toujours des gens aux deux tables de billard du fond, entour\u00e9es de chaises et de tables rudimentaires. J\u2019allai quand m\u00eame m\u2019asseoir sur un des trois bancs ronds du comptoir.<\/p>\n<p>Une nouvelle cliente, me dit-il<br \/>\nNe paie jamais son caf\u00e9<br \/>\nEt \u00e7a se fait offrir le d\u00e9jeuner de sa vie<br \/>\nGracieuset\u00e9 de la maison.<\/p>\n<p>Un client entra comme un coup de vent en disant :<\/p>\n<p>Ayes Jules,<br \/>\nSavais-tu que Monsieur Gouin est mort cette nuit ?<\/p>\n<p>Je ne sais pas lequel de nous deux p\u00e2lit plus que l\u2019autre. Monsieur Leduc prit le t\u00e9l\u00e9phone, rejoignit Madame Martin.<\/p>\n<p>Les gars, il faut que je ferme en vitesse,<br \/>\nTout le monde dehors.<\/p>\n<p>Je sortis moi aussi, restai sans rien dire aupr\u00e8s de Monsieur Leduc pendant qu\u2019il cadenassait. Je me surpris \u00e0 marcher \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s. En homme de sensibilit\u00e9, il ralentit sa d\u00e9marche pour que je ne me sente pas abandonn\u00e9e.<\/p>\n<p>Quand un po\u00e8te meurt Mademoiselle<br \/>\nC\u2019est comme si une \u00e9toile venait de s\u2019\u00e9teindre<br \/>\nLa seule qui illuminait mon restaurant<br \/>\nNuit apr\u00e8s nuit.<\/p>\n<p>De fait, il me d\u00e9voila avec fiert\u00e9 que Monsieur Gouin avait une table r\u00e9serv\u00e9e \u00e0 son nom, jour et nuit, pour qu\u2019il puisse y \u00e9crire ses po\u00e8mes. Nous arriv\u00e2mes devant le St-Vincent. Monsieur Leduc cria de toutes ses forces :<\/p>\n<p>Jeanne, c\u2019est Jules, ouvrez-moi.<\/p>\n<p>C\u2019est finalement en sifflant entre ses deux doigts que la fen\u00eatre du troisi\u00e8me \u00e9tage bougea enfin vers l\u2019ext\u00e9rieur.<\/p>\n<p>Tu sais que Jeanne, ce n\u2019est pas son vrai nom<br \/>\n\u00c7a vient de la chanson de Brassens, la Jeanne<br \/>\nLes chansonniers l\u2019ont appel\u00e9e de m\u00eame<br \/>\nParce qu\u2019elle garde son commerce tout l\u2019hiver<br \/>\nM\u00eame si elle perd ses profits de l\u2019\u00e9t\u00e9<br \/>\nJuste pour que les gars mangent<br \/>\nPis que sa famille de clients<br \/>\nAit une place pour se r\u00e9chauffer.<\/p>\n<p>Madame Martin vint finalement ouvrir. Elle avait d\u00fb engourdir son mal au cognac car tout en elle divaguait, m\u00eame les mots.<\/p>\n<p>T\u2019as pas vu Paul passer, Jules ?<br \/>\nQuand il prend des marches la nuit<br \/>\nJe suis toujours inqui\u00e8te.<\/p>\n<p>Monsieur Leduc dut sentir \u00e0 quel point la douleur lui traversa le corps, car il r\u00e9pondit avec d\u00e9licatesse :<\/p>\n<p>Y doit \u00eatre au restaurant Jeanne<br \/>\nEn train d\u2019\u00e9crire<br \/>\nSur le bord de la machine \u00e0 cigarettes.<\/p>\n<p>Et madame Martin de r\u00e9pondre :<\/p>\n<p>Pourquoi tu penses que je ne peux pas vivre sans lui Jules<br \/>\nParce qu\u2019y est pas capable d\u2019\u00e9crire sans moi<br \/>\nTu le sais bien<br \/>\n\u00c7a me fait dr\u00f4le de penser<br \/>\nQu\u2019y est pas encore venu me r\u00e9veiller<br \/>\nPour me faire lire\u2026Mmm\u2026<br \/>\nTu l\u2019sais bien \u00e7a aussi<br \/>\nHein Jules<br \/>\nY doit avoir une raison<br \/>\nPourquoi y\u2019a saut\u00e9 une nuit ?<\/p>\n<p>Et Madame Martin de murmurer :<\/p>\n<p>Paul est mort Jules<br \/>\nY\u2019est mort.<\/p>\n<p>Et Jules de la serrer dans ses bras<br \/>\n\u00c0 travers de longs sanglots :<\/p>\n<p>Un po\u00e8te, \u00e7a ne meurt jamais<br \/>\nComprends-tu Jeanne<br \/>\n\u00c7a ne meurt jamais.<\/p>\n<p>Une fois \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, Madame Martin et Monsieur Leduc cal\u00e8rent cognac apr\u00e8s cognac, accompagnant chaque gorg\u00e9e par une s\u00e9rie de sacres d\u2019un rare d\u00e9sespoir. Nous r\u00e9uss\u00eemes \u00e0 transporter la dame jusqu\u2019\u00e0 sa chambre. Puis, j\u2019offris \u00e0 Monsieur Leduc de veiller sur elle durant la nuit pour qu\u2019il puisse aller prendre quelques heures de sommeil.<\/p>\n<p>Comme la mort est cruelle. Jeanne dormit \u00e0 peine vingt minutes. Je l\u2019entendis g\u00e9mir. J\u2019entrai dans la chambre et m\u2019assis dans la berceuse pr\u00e8s de son oreiller. Entre deux sanglots, elle me t\u00e9moigna de son amour pour Paul.<\/p>\n<p>Il n\u2019allait jamais tra\u00eener dans sa bo\u00eete \u00e0 chanson<br \/>\n\u00c0 mon id\u00e9e c\u2019\u00e9tait la g\u00eane<br \/>\nQuand t\u2019as un trou en plein milieu du larynx<br \/>\n\u00c0 cause d\u2019un cancer<br \/>\nT\u2019aimes mieux entendre la musique<br \/>\nDehors dans la porte du garage<br \/>\nOu aller faire le po\u00e8te<br \/>\nChez Jules<\/p>\n<p>Paul m\u2019avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9crit :<\/p>\n<p>Plus un po\u00e8te est muet<br \/>\nPlus il parle avec sa plume.<br \/>\nJe t\u2019aime Jeanne<br \/>\nDu plus profond de mon encre.<\/p>\n<p>T\u00f4t le matin, les chansonniers arriv\u00e8rent les uns apr\u00e8s les autres. Pierre David, le grand ombrageux, Marcel Picard le bon nounours rieur \u00e0 barbe, Ren\u00e9 Robitaille le magnifique insouciant, Michel Woodart, l\u2019\u00e9th\u00e9rique sensible, \u00c9phrem Desjardins, le porc \u00e9pic chevelu, Gilles Fecteau le joueur de conga fou des femmes, Jos Leroux le petit gros au grand talent, le peintre Edmond avec son rire tonitruant et finalement le po\u00e8te Claude-Alexandre Desmarais, m\u00e9moire en vers des ieux.<\/p>\n<p>Tout se passa d\u2019abord comme dans un salon fun\u00e9raire. Condol\u00e9ances, larmes, silences, puis une premi\u00e8re anecdote, juste pour permettre \u00e0 un rire de sortir la peine de son intol\u00e9rable. Et Fecteau tirant sur sa grosse moustache souligna le fait que Monsieur Gouin communiquait toujours par \u00e9crit \u00e0 cause de son cancer de la gorge.<\/p>\n<p>Une fois Monsieur Gouin m\u2019avait \u00e9crit :<\/p>\n<p>Moi je n\u2019en reviens jamais<br \/>\nQuand le peintre Edmond arrive au caf\u00e9<br \/>\nY finit toujours par ramasser la plus belle fille.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019immense rire de tous, je vis que c\u2019\u00e9tait plus que vrai.<\/p>\n<p>Moi j\u2019habite en bas de chez Edmond<br \/>\nDit Ren\u00e9 Robitaille de sa petite voix chantante<br \/>\nJ\u2019entends sans arr\u00eat des cris de femme heureuse<br \/>\nQuand je rencontre Edmond dans l\u2019escalier<br \/>\nPuis que je lui demande<br \/>\nCe qui se passe en haut,<br \/>\nIl me r\u00e9pond toujours<br \/>\nQu\u2019il est en crise de cr\u00e9ativit\u00e9<\/p>\n<p>Et tout le monde de rire de l\u2019astuce avec laquelle Edmond enrobait sa vie priv\u00e9e.<\/p>\n<p>En tout cas, Fecteau,<br \/>\nR\u00e9pliqua Edmond<br \/>\n\u00c7a fait plus raffin\u00e9 que Jos Leroux<br \/>\nQui g\u00e9mit tellement fort<br \/>\nDans la cave du St-Vincent<br \/>\nQu\u2019on se demande<br \/>\nSi la fille n\u2019est pas une b\u00e9n\u00e9vole<br \/>\nDe l\u2019arm\u00e9e du salut<br \/>\nEn train de gagner son ciel<\/p>\n<p>Et Madame Martin d\u2019ajouter :<br \/>\nJos y a une queue pompe \u00e0 essence<br \/>\nPour les filles, qui ont besoin de gaz.<\/p>\n<p>Les rires se prolong\u00e8rent de longues secondes dans une euphorie qui pla\u00e7a Jos quasiment dans la position de souffre-douleur du groupe. Madame Martin aimait ses gars, surtout quand leur propos la faisait rire gras, comme dans un camp de b\u00fbcherons. On aurait dit que c\u2019\u00e9tait toujours \u00e0 ce moment-l\u00e0 qu\u2019elle renouvelait le cognac de tout le monde, l\u2019\u00e9ternel cognac pour prolonger le plaisir de faire exploser l\u2019inconscient pulsionnel.<\/p>\n<p>Et Jos de r\u00e9pliquer :<\/p>\n<p>Toi Fecteau<br \/>\nTu passes ton temps \u00e0 dormir sur ton conga<br \/>\nPis quand on s\u2019aper\u00e7oit que tu joues<br \/>\nC\u2019est parce que t\u2019es en train de s\u00e9duire<br \/>\nUne fille dans la salle\u2026.<\/p>\n<p>Que je ramasse en vitesse, d\u2019ajouter Edmond<br \/>\nJuste avant que Fecteau ait le temps de descendre de la sc\u00e8ne<br \/>\nPis Jos de descendre dans la cave avec l\u2019espoir<br \/>\nDans le bas du ventre,<br \/>\nTous \u00e9clatant d\u2019un gargantuesque rire<\/p>\n<p>Et Jos de tenter une derni\u00e8re attaque :<br \/>\nCout\u2019 donc Marcoux<br \/>\nEs-tu homosexuel toi ?<br \/>\nOn te voit jamais avec une fille ?<\/p>\n<p>Jean Marcoux \u00e9tait le fameux propri\u00e9taire du caf\u00e9 du port, qui m\u00eame s\u2019il ne pratiquait pas son m\u00e9tier \u00e0 la mani\u00e8re autres, \u00e9tait respect\u00e9 de tous pour son ent\u00eatement \u00e0 tenter de faire rena\u00eetre une petite bo\u00eete \u00e0 chansons telle qu\u2019on la vivait dans les ann\u00e9es soixante.<\/p>\n<p>Moi les gars, dit Jean Marcoux<br \/>\nJe suis un romantique.<br \/>\nPas de cul sans le c\u0153ur.<\/p>\n<p>Et Jos Leroux d\u2019ajouter :<br \/>\nBen t\u2019auras pas de cul souvent<br \/>\nParce que tu vas te les faire voler<br \/>\nAvant que les filles t\u2019arrivent au c\u0153ur.<\/p>\n<p>Curieusement, tout le monde y passa, sauf Pierre David. Et c\u2019est Madame Martin qui osa parler du beau brumel pour faire envie \u00e0 tout le monde.<\/p>\n<p>Y en a pas un ici qui va battre David<br \/>\nIl est beau, grand, s\u00e9duisant<br \/>\nEt les filles n\u2019attendent qu\u2019un signe de sa part.<\/p>\n<p>Les gars se mirent \u00e0 huer juste pour le plaisir. Mais Madame Martin avait tellement raison. Pierre David sur sc\u00e8ne, arrivait toujours \u00e0 tourmenter les c\u0153urs. Il avait follement besoin d\u2019\u00eatre aim\u00e9, provoquant chez la client\u00e8le f\u00e9minine des fantasmes qui pour la plupart, ne se r\u00e9alisaient jamais. Et Jean Marcoux de planter le dernier clou dans le cercueil de Jos :<\/p>\n<p>En tout cas Madame Martin<br \/>\nAu moins avec David,<br \/>\nVous \u00eates certaine d\u2019avoir des filles au caf\u00e9,<br \/>\nM\u00eames celles \u00e0 qui Jos fait peur.<\/p>\n<p>Que de rires, que de rires. Jeanne \u00e9tait contente. Les gars se resserraient autour d\u2019elle d\u2019une mani\u00e8re telle que Paul semblait lui aussi faire partie de la f\u00eate. Michel Woodart \u00e9tait trop nouveau pour s\u2019ins\u00e9rer, mais d\u00e9j\u00e0 profond\u00e9ment amoureux de sa vie d\u2019artiste dans le Vieux-Montr\u00e9al. \u00c9phrem Desjardins encore trop gel\u00e9 par la marijuana de la veille.<\/p>\n<p>Et soudainement, Jos changea le ton de la conversation.<\/p>\n<p>Y as-tu quelqu\u2019un ici<br \/>\nQui a une anecdote \u00e0 raconter<br \/>\nSur Paul Gouin ?<\/p>\n<p>Personne, absolument personne ne se rappelait d\u2019une anecdote comique \u00e0 Propos de Paul Gouin.<\/p>\n<p>Ben les gars,<br \/>\nC\u2019\u00e9tait \u00e7a Paul Gouin<br \/>\nQuand y voyait que tout le monde \u00e9tait heureux<br \/>\nY s\u2019effa\u00e7ait.<\/p>\n<p>Y avait juste \u00e7a qui comptait pour lui<br \/>\nQue les autres soient heureux.<\/p>\n<p>Et la m\u00e8re, gonfl\u00e9e de tendresse, de mettre tout le monde dehors.<\/p>\n<p>Je restai seule avec elle et le vide nous sembla affreux. Renaud n\u2019\u00e9tait pas encore venu. Et je dois avouer que nous aurions fait n\u2019importe quoi pour qu\u2019il remplisse l\u2019infini foss\u00e9 du non-sens de la mort de Monsieur Gouin.<\/p>\n<p>Paul aimait tellement accompagner Renaud<br \/>\nDans ses recherches, dit Jeanne<br \/>\nRenaud parlait d\u2019\u00e9ternit\u00e9 de l\u2019instant pr\u00e9sent,<br \/>\nPaul de magie<br \/>\nIls ne s\u2019entendaient pas vraiment sur le sens des termes<br \/>\nMais ils se respectaient.<\/p>\n<p>Monsieur Gouin disait quoi de la magie<br \/>\nDemandai-je ?<\/p>\n<p>Pour Paul<br \/>\nIl suffisait d\u2019\u00eatre magicien<br \/>\nVis-\u00e0-vis des autres<br \/>\nUne fois dans sa vie<br \/>\nPour que le c\u0153ur<br \/>\nPrenne la forme de la po\u00e9sie.<\/p>\n<p>Un jour, Il \u00e9crivit \u00e0 Renaud :<br \/>\nChaque soir,<br \/>\nSois un magicien qui chante<br \/>\nComme je suis un magicien qui \u00e9crit<br \/>\nEt tu conna\u00eetras une b\u00e9atitude profonde<br \/>\nParce que le monde a besoin de magie.<\/p>\n<p>Et je contai \u00e0 Jeanne les magies que mon p\u00e8re avait mises dans ma vie tout au long de l\u2019enfance en me racontant des contes de f\u00e9es et en me faisant r\u00eaver du grand amour, comme le chantaient parfois les chansonniers dans certaines chansons, m\u00eame si leur vision de l\u2019amour dans leur vie priv\u00e9e laissait parfois \u00e0 d\u00e9sirer.<\/p>\n<p>Madame Martin se mit \u00e0 me dire un bon mot sur chacun de ses artistes..<\/p>\n<p>Faut pas se fier aux apparences,<br \/>\nCe sont des bons p\u2019tits gars,<br \/>\nJuste un peu trop courailleux, mais c\u2019est de leur \u00e2ge.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9t\u00e9 pass\u00e9, les p\u2019tits gars ont fait pousser<br \/>\nUne nouvelle sorte de plante<br \/>\nDans mon bac \u00e0 fleurs<br \/>\nC\u2019est la police qui est venue m\u2019avertir<br \/>\nQue c\u2019\u00e9tait du pot.<br \/>\nDes maudits bons petits gars que j\u2019te dis<\/p>\n<p>\u00c0 cause d\u2019eux autres<br \/>\nPaul et moi on s\u2019est jamais vu vieillir<\/p>\n<p>Je quittai sur ces mots pour revenir au St-Vincent pour le spectacle du soir avec mon p\u00e8re et ma m\u00e8re. Clermont nous invita \u00e0 nous asseoir \u00e0 sa table. D\u00e8s 20 heures, toutes les chaises de m\u00e9tal inconfortables furent occup\u00e9es par les habitu\u00e9s.<\/p>\n<p>La bande des \u00celes de la Madeleine, la dame en rouge, prostitu\u00e9e tol\u00e9r\u00e9e par les clients et ador\u00e9e de certains chansonniers certains soirs de manque parce que c\u2019\u00e9tait gratis pour eux, la danseuse \u00e0 gogo, Monsieur \u00c9tienne le laveur de vaisselle, le peintre Edmond et combien d\u2019autres\u2026<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019ext\u00e9rieur, appuy\u00e9s contre les portes du garage : Les trois robineux que Monsieur Gouin aimait tant : Philippe, ancien m\u00e9decin durant la deuxi\u00e8me guerre mondiale \u00e0 qui les atrocit\u00e9s avaient fait perdre la raison, l\u2019artiste qui fut \u00e9cras\u00e9 un jour en plein milieu de la rue par l\u2019automobile du premier ministre Ren\u00e9 L\u00e9vesque et le p\u00e8re Lamontagne qui gagnait sa vie \u00e0 faire faire des tours aux touristes dans un vieux carrosse \u00e0 trois roues seulement.<\/p>\n<p>Renaud sortit de l\u2019ascenseur de Madame Martin. Il fut le premier \u00e0 monter sur la sc\u00e8ne. Il avait les yeux bouffis et rougis. J\u2019en conclus qu\u2019il venait d\u2019offrir ses sympathies \u00e0 Jeanne. Tous les chansonniers que j\u2019avais eu la chance de conna\u00eetre intimement au travers de leurs gaillardises avaient tenu \u00e0 faire acte de pr\u00e9sence, group\u00e9s les uns contre les autres, entre le mur du bar et celui des salles de bain.<\/p>\n<p>Levez la main<br \/>\nCeux qui ont vu, un jour ou l\u2019autre,<br \/>\nLe po\u00e8te Paul Gouin<br \/>\nMarcher les rues du Vieux Montr\u00e9al ?<\/p>\n<p>Tous sans exception l\u2019avaient un jour ou l\u2019autre crois\u00e9 et salu\u00e9.<\/p>\n<p>Pour Monsieur Gouin<br \/>\nLe Vieux-Montr\u00e9al<br \/>\nC\u2019\u00e9tait non seulement son village<br \/>\nMais sa vraie famille.<\/p>\n<p>Il a ouvert une bo\u00eete \u00e0 chanson<br \/>\nPour rendre heureux<br \/>\nceux et celles qu\u2019il aimait<\/p>\n<p>Monsieur Paul Gouin po\u00e8te<br \/>\nNe sera plus jamais appuy\u00e9 dehors<br \/>\nContre la porte du garage<br \/>\nMais un peu plus haut<br \/>\nContre la porte du ciel<\/p>\n<p>Va juste falloir chanter un peu plus fort<br \/>\nSi on veut qu\u2019y nous entende ok ?<\/p>\n<p>Un grand rire nerveux parcourut la salle.<\/p>\n<p>Et toute la salle, se levant debout, \u00e9paule contre \u00e9paule, chanta pour Paul, \u00ab une bo\u00eete \u00e0 chansons \u00bb de Georges D\u2019or. \u00c0 la fin de la chanson, Madame Martin sortit de l\u2019ascenseur. Bien peign\u00e9e, habill\u00e9e dans une robe noire. Elle monta sur la sc\u00e8ne, fit un signe de croix en levant les yeux vers le ciel et dit tr\u00e8s fort pour que \u00e7a se rende jusque dans le fond de la salle :<\/p>\n<p>Paul est tellement content<br \/>\nQue vous ayez chant\u00e9 pour lui<br \/>\nJuste pour lui<br \/>\nQu\u2019il m\u2019a demand\u00e9<br \/>\nD\u2019offrir\u2026<br \/>\nUne tourn\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale<br \/>\nPour tout le monde<\/p>\n<p>Et c\u2019est dans le silence g\u00e9n\u00e9ral que la serveuse Jeanne D\u2019arc et le serveur Jos\u00e9 servirent un cognac \u00e0 chacun et chacune. Et c\u2019est dans un torrent de larmes respectueuses qu\u2019on porta un toast au po\u00e8te. La f\u00eate d\u00e9buta doucement par la chanson pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e du po\u00e8te :<\/p>\n<p>MOI MES SOULIERS<br \/>\nDE F\u00c9LIX LECLERC<\/p>\n<p>Au paradis, para\u00eet-il mes amis<br \/>\nC\u2019est pas la place pour les souliers vernis<br \/>\nD\u00e9p\u00eachez-vous de salir vos souliers<br \/>\nSi vous voulez \u00eatre pardonn\u00e9s<br \/>\nSi vous voulez \u00eatre pardonn\u00e9s.<\/p>\n<p>Puis, c\u2019est par la danse \u00e0 St-Dilon de Gilles Vigneault que le diable dansant et chantant en chacun de nous rendit visite au po\u00e8te. Monsieur Gouin avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9crit au sujet des clients du St-Vincent que nous \u00e9tions ses enfants qui dansaient avec la lune.<\/p>\n<p>Et ce soir-l\u00e0, nous dans\u00e2mes pour lui.<br \/>\nle remerciant d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 si discr\u00e8tement<br \/>\nLe magicien de nos vies<br \/>\nSur la lune de son imaginaire. <\/p>\n<!-- AddThis Advanced Settings generic via filter on the_content --><!-- AddThis Share Buttons generic via filter on the_content -->","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;\u00eele de l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 de l&rsquo;instant pr\u00e9sent \u00c0 la mort de Renaud, on trouva dans la pi\u00e8ce qu\u2019il habitait ponctuellement \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019ancienne maison de Raymond L\u00e9vesque sur la Butte \u00e0 Mathieu, un manuscrit, le seul d\u2019ailleurs qu\u2019il aurait aim\u00e9 publier de son vivant. 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