{"id":181,"date":"2006-02-24T16:57:48","date_gmt":"2006-02-24T21:57:48","guid":{"rendered":"http:\/\/demers.qc.ca\/?p=181"},"modified":"2009-01-26T01:13:37","modified_gmt":"2009-01-26T06:13:37","slug":"chapitre-5-le-chevalier-de-la-rose-d%e2%80%99or","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/demers.qc.ca\/?p=181","title":{"rendered":"Chapitre 5 &#8211; LE CHEVALIER DE LA ROSE D\u2019OR"},"content":{"rendered":"<p><b>L&rsquo;\u00eele de l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 de l&rsquo;instant pr\u00e9sent<\/b><\/p>\n<figure id=\"attachment_438\" aria-describedby=\"caption-attachment-438\" style=\"width: 150px\" class=\"wp-caption alignleft\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/demers.qc.ca\/wp-content\/uploads\/2006\/02\/georgesdor.jpg\" alt=\"Georges d&#039;Or\" title=\"georgesdor\" width=\"150\" height=\"109\" class=\"size-full wp-image-438\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-438\" class=\"wp-caption-text\">Georges d'Or<\/figcaption><\/figure>\n<p>Il s\u2019abreuvait depuis toujours aux frissons de l\u2019\u00e9ternit\u00e9. Cela lui semblait si naturel qu\u2019il n\u2019avait jamais pu comprendre comment il se faisait que les humains puissent souffrir. Son corps de 51 ans lui avait toujours paru sous la forme de la jeunesse \u00e9ternelle. La puret\u00e9 de l\u2019\u00e2me, la sensation continuelle de flotter deux pieds au-dessus du sol, le rythme lent, amoureux, \u00e9tonn\u00e9, charm\u00e9. La sensation de ne rien peser, de se fondre dans le tout avec ravissement, de saisir dans ses mains l\u2019air comme des milliers de p\u00e9pites d\u2019or. \u00c9tait-il artiste, po\u00e8te de la vie, amant de l\u2019\u00eatre ou son enfant naissant encore aux langes ?<\/p>\n<p>Vous devez vous demander pourquoi je r\u00e9p\u00e8te ce que vous avez d\u00e9j\u00e0 lu en d\u00e9but de premier chapitre et dans le chapitre pr\u00e9c\u00e9dent? Peut-\u00eatre pour que vous appreniez ces phrases par c\u0153ur, cela pourrait vous \u00eatre utile \u00e0 la fin du livre. D\u2019autant plus qu\u2019elles furent extraites du journal personnel de Renaud, parlant toujours de lui-m\u00eame \u00e0 la troisi\u00e8me personne, entre les chansons dans sa bo\u00eete, de chanteur fant\u00f4me, soud\u00e9e au plafond du th\u00e9\u00e2tre le Patriote de Ste-Agathe.<\/p>\n<p>D\u2019ailleurs, c\u2019est de cette bo\u00eete, qu\u2019il aper\u00e7ut la troisi\u00e8me fascinante de sa jeunesse, car il n\u2019en rencontra que trois, les deux autres \u00e9tant Lola la bisexuelle et Rachel, son mod\u00e8le nu des beaux-arts. Son journal parle de cette troisi\u00e8me comme \u00e9tant une sculpteure professionnelle du nom de Margelle qu\u2019il n\u2019avait pas revue depuis douze ans.<\/p>\n<p>Il faut dire que d\u2019en haut, la salle d\u00e9gageait une telle beaut\u00e9 qu\u2019on pouvait \u00eatre que fascin\u00e9 par l\u2019apparition d\u2019une fascinante. Imaginez l\u2019irr\u00e9alit\u00e9 du d\u00e9cor un peu comme vous le feriez en lisant \u00ab le Fou de l\u2019\u00eele \u00bb de F\u00e9lix Leclerc, \u00ab le Grand Meaulnes \u00bb d\u2019Alain Fournier ou en d\u00e9gustant des yeux une sc\u00e8ne des ballerines peintes par Toulouse-Lautrec.<\/p>\n<p>Une palette de lumi\u00e8res rouges et or plombait en lignes droites et minces sur des tables \u00e0 nappes carrel\u00e9es rouge vif, enlign\u00e9es de palier en palier descendant, rang\u00e9e par rang\u00e9e, vers la sc\u00e8ne encadr\u00e9e d\u2019un d\u00e9cor de tomates rouges, elles-m\u00eames encastr\u00e9es dans des cages de languettes de bois. De ce cadrage, on pouvait apercevoir, tapi dans l\u2019ombre, un piano \u00e0 queue, une contrebasse et un accord\u00e9on heureux de faire la sieste avant le spectacle \u00ab Les Girls \u00bb au son de la po\u00e9sie improvis\u00e9e, chanson par chanson, sortant directement des haut-parleurs du plafond des magnifiques.<\/p>\n<p>La voix frissonnait avec une telle chaleur dans le th\u00e9\u00e2tre que les chandelles allum\u00e9es dans des chandeliers finement cisel\u00e9s caressaient de leur orang\u00e9 le vin comme les pains chauds cuits maison d\u00e9bordant dans des corbeilles paresseuses au centre de chaque tabl\u00e9e, donnant ainsi aux visages pr\u00e9sents, des airs de symphonie d\u00e9gustative.<\/p>\n<p>Renaud ne choisissait jamais au hasard un air dans son cahier de r\u00e9pertoire. Il fallait qu\u2019il soit assoiff\u00e9 de se rechanter \u00e0 lui-m\u00eame ce qu\u2019il avait mille fois red\u00e9couvert de mille mani\u00e8res comme frisson d\u2019\u00eatre, parfum des mots, images de souvenirs d\u2019instants pr\u00e9sents somptueux qui remontaient \u00e0 la surface de lui-m\u00eame comme des bulles de savon, sans qu\u2019il puisse pr\u00e9dire quelle sc\u00e8ne de son pass\u00e9 le surprendrait de l\u2019int\u00e9rieur de la bulle, d\u2019un couplet \u00e0 l\u2019autre, d\u2019une phrase \u00e0 l\u2019autre, d\u2019un mot \u00e0 l\u2019autre, d\u2019une intonation \u00e0 l\u2019autre, d\u2019une respiration \u00e0 l\u2019autre, d\u2019un silence \u00e0 l\u2019autre \u2026Assise \u00e0 la table comme par magie\u2026<\/p>\n<p>Lorsqu\u2019il aper\u00e7ut la sculpteure Margelle, il fouilla \u00e9trangement son cahier dans une section condamn\u00e9e qu\u2019il n\u2019avait pas explor\u00e9e depuis plusieurs ann\u00e9es, celle de ses compositions. Il pr\u00e9f\u00e9rait toujours fredonner des airs que les gens connaissaient de fa\u00e7on \u00e0 ce que l\u2019attention ne soit pas inutilement d\u00e9tourn\u00e9e vers sa personne. Mais l\u00e0\u2026. Cette chanson-l\u00e0\u2026 Il l\u2019avait \u00e9crit pour elle\u2026<\/p>\n<p>\u00c0 un moment pr\u00e9cis o\u00f9 elle lui avait offert de tout quitter pour s\u2019enfuir avec elle, dans sa bulle \u00e0 elle, dans sa cr\u00e9ativit\u00e9 \u00e0 elle. Il avait h\u00e9sit\u00e9 une fraction de seconde de trop. Et chaque fois qu\u2019il la revit par la suite, ce fut avec le m\u00eame tressaillement de : J\u2019ai rat\u00e9 quelque chose de magique. Mais, comme il l\u2019avait indiqu\u00e9 dans la marge de son journal, sa vocation d\u2019artiste coulait trop vivement en dedans de lui, sa boussole lui indiquait trop le nord pour qu\u2019il puisse se permettre des vacances dans le sud. Quoique, c\u2019est \u00e0 partir de ce jour-l\u00e0, que le sud devint essentiel \u00e0 son imaginaire. Renaud \u00e9crivit en fin de page, une phrase, qui enfin me donna la solution de l\u2019\u00e9nigme qui avait tant hant\u00e9 ma vie \u00bb<\/p>\n<p>Une fascinante<br \/>\nC\u2019est celle qui signe sa vie de femme<br \/>\nEn artiste.<\/p>\n<p>Alors, il chanta et elle sut que c\u2019\u00e9tait de lui, pour elle, d\u00e8s la premi\u00e8re fourn\u00e9e de mots cuits au braisier de sa jeunesse folle de n\u2019avoir jamais cess\u00e9 d\u2019\u00eatre vivante.<\/p>\n<p>LE CAFE ST-VINCENT<\/p>\n<p>Me promener sur la rue St-Denis<br \/>\nPerdre mon temps sur la rue St-Laurent<br \/>\nChanter l\u2019soir au caf\u00e9 St-Vincent<br \/>\nAvec Lawrence, Pierre, Marcel<br \/>\nMes amis<\/p>\n<p>Rencontrer de ces femmes fatales<br \/>\nQui vous font \u00e0 la fois bien et mal<br \/>\nQui voudraient vous aimer pour toujours<br \/>\nOu rien qu\u2019un jour, c\u2019est dr\u00f4le l\u2019amour<br \/>\nC\u2019est dur l\u2019amour<\/p>\n<p>REFRAIN<\/p>\n<p>Je t\u2019attends au Caf\u00e9 St-Vincent<br \/>\nViens les gens ont besoin des po\u00e8tes<br \/>\nDe sentir qu\u2019il existe un printemps<br \/>\nDe sentir qu\u2019on peut traverser l\u2019temps<\/p>\n<p>La patronne du caf\u00e9 St-Vincent<br \/>\nAime bien me voir le c\u0153ur en f\u00eate<br \/>\nEt quand claque l\u2019argent des clients<br \/>\nMoi j\u2019ai bien autre chose dans la t\u00eate.<\/p>\n<p>Son journal n\u2019indique pas comment sa rencontre avec Margelle se termina mais parle plut\u00f4t de son vieux camion 77 qui avait tellement mauvaise mine, que pour ne pas d\u00e9parer l\u2019ensemble du parc automobile des clients, il avait pris l\u2019habitude de le laisser dans le sentier de la petite for\u00eat \u00e0 l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 sud. Ainsi allait-il y s\u2019\u00e9tendre seul, dans le lit du fond, y ramenant rarement des femmes, sinon jamais, pr\u00e9f\u00e9rant lire ou se perdre en dialogues amoureux avec ce quelque chose qu\u2019il d\u00e9crivait dans son journal comme directement issu de la fissure du temps. Et c\u2019est ce quelque chose, le p\u00e9n\u00e9trant de fa\u00e7on impr\u00e9visible, telle une attaque d\u2019\u00eatre, qui lui faisait dire qu\u2019il habitait l\u2019\u00eele de l\u2019\u00e9ternit\u00e9 de l\u2019instant pr\u00e9sent.<\/p>\n<p>Paradoxalement, \u00e0 l\u2019\u00e9poque de sa jeunesse et de la mienne, le d\u00e9cor du continent de la souffrance du camp Ste-Rose se divisait en deux ; D\u2019abord le dedans institutionnalis\u00e9 : le caveau \u00e0 patates, la maison abandonn\u00e9e et les b\u00e2timents des s\u0153urs, puis le dehors presque lib\u00e9r\u00e9, symbolis\u00e9 par un canot encha\u00een\u00e9 et une roche jaillissant de nulle part en plein milieu de l\u2019eau dormante, soud\u00e9e d\u2019orgueil entre le ciel et le fond marin.<\/p>\n<p>Je me rappelle, le lendemain de la merveilleuse soir\u00e9e au St-Vincent en compagnie de ma m\u00e8re, d\u2019avoir nag\u00e9 dans le lac du camp Ste-Rose en direction de cette roche. Je filai, tel un requin, une douzaine de minutes en ligne droite, puis tournant en de longs cercles comme un vautour autour de sa proie, tentant dans une m\u00eame brasse d\u2019\u00e9vacuer un mot insidieusement d\u00e9vastateur du champ de ma conscience, mon p\u00e8re m\u2019ayant appris la puissance terrifiante de certaines expressions lorsqu\u2019elles camouflent leur sens profond. Comme, par exemple, ce duo :VIVRE D\u2019ESPOIR. Deux vocables antagonistes qui cachaient, telle une bombe \u00e0 retardement, une profonde d\u00e9tresse alors qu\u2019on aurait d\u00fb dire pour \u00eatre honn\u00eate intellectuellement : SURVIVRE D\u2019ESPOIR. Quand on vit vraiment, on n\u2019a m\u00eame pas le temps d\u2019esp\u00e9rer. Tout arrive par la fougue du vivre.<\/p>\n<p>Renaud avait parl\u00e9 des femmes exceptionnelles comme \u00e9tant des FASCINANTES. Et le mot tournait autour de ma f\u00e9minit\u00e9 comme moi autour de la roche.<\/p>\n<p>Je me rappelle, ce jour-l\u00e0, m\u2019\u00eatre hiss\u00e9e sur la roche de ma f\u00e9minit\u00e9 compl\u00e8tement terrass\u00e9e par le fait que des FASCINANTES existent et que je n\u2019en sois pas une. Encore aujourd\u2019hui, il me suffit de fermer les yeux pour retrouver, impr\u00e9gn\u00e9e dans l\u2019arc de mes reins, la surface rugueuse de cette pierre, presque escarp\u00e9e m\u00eame si elle pouvait y accueillir deux personnes, griffant ma chair avec la m\u00eame force que le soleil obligeait ma t\u00eate \u00e0 se taire, mes principes \u00e0 se tapir dans l\u2019ombre de mes sens, et ma sensualit\u00e9 d\u00e9bordante \u00e0 r\u00e9clamer ses droits.<\/p>\n<p>Curieusement, une pluie fine fit vibrer chaque parcelle de ma peau, coulant entre mes jambes, s\u2019entrem\u00ealant \u00e0 la source de mes passions, jaillissante, f\u00e9line, g\u00e9missante, sublime d\u2019indiff\u00e9rence.<\/p>\n<p>Un de mes d\u00e9fauts est parfois de r\u00e9agir \u00e0 une tension par un geste compulsif dans l\u2019objectif de la r\u00e9soudre. C\u2019est ainsi qu\u2019une heure plus tard, sans rendez-vous, je me retrouvai dans l\u2019appartement de Madame Martin, au-dessus du St-Vincent. Je lui demandai \u00e0 br\u00fble-pourpoint si elle connaissait Lola la bisexuelle \u00bb<\/p>\n<p>Elle habite en Italie, avec sa copine<br \/>\nJ\u2019ai justement re\u00e7u une carte postale d\u2019elle.<\/p>\n<p>Bonjour, Jeanne,<\/p>\n<p>J\u2019ai le bonheur de vous annoncer que je suis enfin enceinte<br \/>\nJe me suis fait faire un enfant par un homme m\u00e9ticuleusement choisi<br \/>\nEt qui ne le saura jamais.<br \/>\nLe petit a de bonnes chances de devenir po\u00e8te, comme notre Cher Paul<br \/>\nQui fut toujours un p\u00e8re attentif pour moi.<br \/>\nLydie et moi nous nous adorons<br \/>\nToujours vraies toutes les deux<br \/>\nJusqu\u2019au fond de nos culs<br \/>\nComme vous le r\u00e9p\u00e9tiez si souvent apr\u00e8s deux verres de cognac.<br \/>\nMerci de m\u2019avoir accueillie telle que j\u2019\u00e9tais<br \/>\nVotre fille spirituelle,<\/p>\n<p>Lola<\/p>\n<p>Vraies jusque dans le fond de nos culs<br \/>\n\u00c7a vient de vous \u00e7a Madame Martin?<\/p>\n<p>On va mourir, tu sais<br \/>\nTout le reste ne sera jamais qu\u2019un r\u00eave<br \/>\nAlors autant \u00e9viter les cauchemars<br \/>\nEt ne jamais avoir peur<br \/>\nDe provoquer le merveilleux<br \/>\nMaintenant, toujours maintenant<br \/>\nIl y a beaucoup de femmes vraies<br \/>\nJusque dans le fond de leur cul<br \/>\nQui sont pass\u00e9es au St-Vincent<br \/>\nMadame Martin ?<\/p>\n<p>Elle r\u00e9fl\u00e9chit, comptabilisa une petite liste, pour finalement se r\u00e9duire \u00e0 Lola Morin et Rachel V\u00e9zina.<\/p>\n<p>Qui est Rachel V\u00e9zina ?<\/p>\n<p>Une femme extraordinaire, ex-mod\u00e8le nu aux beaux-Arts<br \/>\nQui s\u2019est mari\u00e9e derni\u00e8rement \u00e0 un riche homme d\u2019affaires<\/p>\n<p>Renaud l\u2019appelle une fascinante, pourquoi ?<\/p>\n<p>Parce qu\u2019elle vit chaque seconde<br \/>\nComme si c\u2019\u00e9tait une \u0153uvre d\u2019art.<br \/>\nT\u2019aimerais rencontrer Rachel ?<\/p>\n<p>Et, une heure plus tard je retrouvai Rachel \u00e0 son condo. J\u2019aimais que tout se passe compulsivement comme dans les romans d\u00e9clencher la suite des \u00e9v\u00e8nements pour que les situations id\u00e9ales se produisent comme je les avais furieusement souhait\u00e9es.<\/p>\n<p>Au premier contact, je sus que c\u2019\u00e9tait une fascinante, m\u00eame si je n\u2019avais aucune id\u00e9e du sens profond du mot. D\u2019une beaut\u00e9 physique qui aurait pu lui permettre toutes les folies de la vie, elle semblait ne jamais d\u00e9roger de l\u2019essentiel, \u00e9vitant tout \u00e9parpillement qui l\u2019aurait emp\u00each\u00e9 de d\u00e9guster la vie comme elle le faisait si bien en m\u2019\u00e9coutant passionn\u00e9ment lui poser des questions autour d\u2019une tasse de th\u00e9. Non seulement poss\u00e9dait-elle l\u2019art de l\u2019\u00e9coute, mais celui de la r\u00e9ponse concise parvenant malgr\u00e9 tout \u00e0 d\u00e9voiler une \u00e9motion tout empreinte de finesse et de sensibilit\u00e9.<\/p>\n<p>C\u2019est ainsi que j\u2019appris que son mari, un anglophone, lui avait offert ce livre de po\u00e9sie en voyage de noces, sachant qu\u2019elle adorait passer ses soir\u00e9es au caf\u00e9 St-Vincent. Et comme le titre \u00e9tait : le caf\u00e9 St-Vincent alors\u2026. Et c\u2019est en marchant les plages d\u2019Hawa\u00ef qu\u2019elle apprit par c\u0153ur Le po\u00e8me du caf\u00e9 du port.<\/p>\n<p>Et si ton c\u0153ur \u00e9tait un beau ruisseau<br \/>\nIl descendrait lentement<br \/>\nLe long de la rue Berri.<\/p>\n<p>Ce texte r\u00e9veillait en elle une partie d\u2019elle-m\u00eame triste \u00e0 l\u2019id\u00e9e de s\u2019engager avec un homme, m\u00eame le plus merveilleux et elle eut besoin de d\u00e9couvrir pourquoi. Alors, au retour, pendant que son mari parcourait le monde par affaires, elle avait r\u00e9solu de vider la question. Et c\u2019est ainsi que Renaud re\u00e7ut une curieuse demande.<\/p>\n<p>Fais-moi l\u2019amour<br \/>\nEn me r\u00e9citant ce po\u00e8me.<\/p>\n<p>Elle \u00e9tait amoureuse du texte qui peignait parfaitement la jeune femme tra\u00eenant sa boh\u00e8me au caf\u00e9 St-Vincent, elle le devint par la suite du po\u00e8te, quand elle apprit qu\u2019il avait \u00e9crit ces mots pour elle, la premi\u00e8re fois qu\u2019il la vit d\u00e9poser ses longs bras contre le bac de fleurs de la porte du garage pendant qu\u2019il chantait\u2026<\/p>\n<p>Ainsi,<br \/>\nCe que j\u2019avais pressenti sur les plages d\u2019Hawa\u00ef<br \/>\n\u00c9tait donc vrai<br \/>\nNon seulement ce po\u00e8me d\u00e9crivait ma vie<br \/>\nMais il avait \u00e9t\u00e9 \u00e9crit pour moi.<\/p>\n<p>Devant ce talentueux d\u00e9voilement d\u2019elle-m\u00eame, je lui confiai mon amour pour Renaud, ma peine de ne pas \u00eatre une fascinante comme elle et Lola. Elle me prit la main et me dit avec ses yeux \u00e9tonnamment fluides :<\/p>\n<p>Renaud n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 \u00e0 la recherche<br \/>\nDes fascinantes tu sais<br \/>\nIl m\u2019avait d\u2019ailleurs donn\u00e9 ce surnom<br \/>\n\u00c0 plusieurs reprises&#8230;<br \/>\nNon il cherche une muse.<br \/>\nC\u2019est l\u2019homme d\u2019une seule femme<br \/>\nQui passe de femme en femme<br \/>\nParce que seule la muse peut lui permettre<br \/>\nD\u2019\u00eatre po\u00e8te vingt-quatre heures par jour<br \/>\nSept jours par semaine<br \/>\nSans que, comme femme, elle se sente<br \/>\nMenac\u00e9e ou incommod\u00e9e.<br \/>\nLa fascinante nourrit son imaginaire<br \/>\nLa muse apaise l\u2019homme.<br \/>\nCar, m\u2019a-t-il souvent r\u00e9p\u00e9t\u00e9<br \/>\nC\u2019est en apaisant le quotidien<br \/>\nDans une vie paisible avec sa muse<br \/>\nQu\u2019il est possible de faire exploser<br \/>\nLa r\u00e9alit\u00e9 pour atteindre la po\u00e9sie<br \/>\n\u00c0 chaque seconde.<\/p>\n<p>Elle m\u2019offrit son amiti\u00e9, sa disponibilit\u00e9, \u00e0 n\u2019importe quelle heure du jour ou de la nuit. Nous nous quitt\u00e2mes sur ces deux phrases qui r\u00e9sumaient si bien son talent de tout saisir sans se disperser :<\/p>\n<p>Gr\u00e2ce \u00e0 Renaud<br \/>\nJ\u2019ai fait l\u2019amour \u00e0 la po\u00e9sie<br \/>\nPour mieux marier la prose.<\/p>\n<p>\u00c7a devait faire une bonne demi-heure que j\u2019\u00e9tais \u00e9tendue dans ma chambre de la rue St-Paul, quand j\u2019entendis s\u2019ouvrir la porte d\u2019en bas. Gr\u00e2ce \u00e0 la folie soudaine des battements de mon c\u0153ur, je sus que c\u2019\u00e9tait lui. Comme ma porte donnait sur la sienne et qu\u2019elle \u00e9tait grande ouverte, je b\u00e9n\u00e9ficiai instantan\u00e9ment de l\u2019enthousiasme que ma pr\u00e9sence suscita en lui, l\u00e0, maintenant, mais pas pour les raisons que j\u2019aurais esp\u00e9r\u00e9es.<\/p>\n<p>J\u2019arrive du camp Ste-Rose, dit-il<br \/>\nFantastique que t\u2019aies \u00e9t\u00e9 absente aujourd\u2019hui<br \/>\nJ\u2019ai pu monter toute la th\u00e9matique<br \/>\nAvec la complicit\u00e9 des enfants<br \/>\nPour qu\u2019ensemble on sauve ton p\u00e8re.<\/p>\n<p>Il marchait de long en large dans ma chambre, compl\u00e8tement envo\u00fbt\u00e9 par quelque chose d\u2019infiniment plus riche que ce qu\u2019il venait de me raconter.<\/p>\n<p>\u00c9coute,<br \/>\nToi et moi<br \/>\nSi on sait s\u2019y prendre<br \/>\nOn peut r\u00e9ussir \u00e0 enlever<br \/>\nInstantan\u00e9ment et totalement<br \/>\nLa souffrance que les enfants ont dans le c\u0153ur.<\/p>\n<p>Comment ? dis-je simplement<\/p>\n<p>En en faisant des po\u00e8tes, Marie<br \/>\nDes po\u00e8tes de l\u2019instant pr\u00e9sent.<\/p>\n<p>Des po\u00e8tes, repris-je en \u00e9cho ?<\/p>\n<p>Une des portes par lesquelles<br \/>\nL\u2019\u00e9ternit\u00e9 se manifeste \u00e0 l\u2019homme<br \/>\n\u00c0 travers les fissures du temps<br \/>\nM\u2019appara\u00eet \u00eatre<br \/>\nLes larmes de joie<\/p>\n<p>Il suffit de faire r\u00eaver les enfants intens\u00e9ment<br \/>\nDurant quelques semaines<br \/>\nPour que dans un instant pr\u00e9cis<br \/>\nS\u2019ils pleurent de joie en vivant cet instant<br \/>\nLa souffrance soit \u00e9vacu\u00e9e instantan\u00e9ment de leur c\u0153ur<br \/>\nSi je r\u00e9ussis cette passe sur la sc\u00e8ne<br \/>\nJe dois \u00eatre capable de la provoquer dans la vie.<\/p>\n<p>Comment arrives-tu \u00e0 comparer la sc\u00e8ne<br \/>\nAvec le camp Ste-Rose<br \/>\nLui demandai-je ?<\/p>\n<p>Parfois il suffit d\u2019une chanson<br \/>\nPour oublier qu\u2019il existe une sc\u00e8ne et un public<\/p>\n<p>Par chance, Clermont m\u2019avait introduit au fait que Renaud faisait des recherches sur le temps, et que je l\u2019avais vu courber le temps dans une tentative de le percer de bord en bord. J\u2019eus l\u2019impression qu\u2019il me trouva tr\u00e8s intelligente de saisir son laboratoire de chercheur du premier coup.<\/p>\n<p>Prends la chanson de Georges d\u2019Or : \u00ab La bo\u00eete \u00e0 chanson \u00bb.<br \/>\nC\u2019est d\u2019abord une valse. Mais bien plus, au niveau des paroles<br \/>\nC\u2019est un hymne \u00e0 un \u00e9v\u00e9nement myst\u00e9rieux<br \/>\nSe produisant parfois lorsque les humains se r\u00e9unissent en ces lieux,<br \/>\nPeu importe le nom du lieu \u00e0 travers le Qu\u00e9bec.<\/p>\n<p>Mais bien plus, au niveau historique,<br \/>\nElle fut compos\u00e9e \u00e0 la fin de l\u2019apog\u00e9e des bo\u00eetes \u00e0 chanson,<br \/>\nJuste avant les ann\u00e9es 70,<br \/>\nPeignant un rituel dont le premier soubresaut eut lieu<br \/>\nLe 15 mai 1959 sur la rue Crescent \u00e0 Montr\u00e9al, dans le vieux th\u00e9\u00e2tre Anjou.<\/p>\n<p>On avait pris le titre d\u2019une chanson de F\u00e9lix Leclerc pour donner un nom \u00e0 la bo\u00eete<br \/>\nLES BOZOS.<br \/>\nCe soir-l\u00e0 cinq artistes au programme par ordre d\u2019apparition sur sc\u00e8ne :<br \/>\nClaude L\u00e9veill\u00e9e, 27 ans, Jean-Pierre Ferland, 25 ans, Herv\u00e9 Brousseau, 22 ans,<br \/>\nRaymond L\u00e9vesque 32 ans, Cl\u00e9mences Desrochers, 26 ans.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but des ann\u00e9es 70,<br \/>\nLes bo\u00eetes \u00e0 chanson tombent.<br \/>\nLe St-Vincent na\u00eet, peu \u00e0 peu.<\/p>\n<p>Le rituel d\u2019un quelque chose de pr\u00e9cieux<br \/>\nS\u2019\u00e9tant produit partout au Qu\u00e9bec sur une p\u00e9riode de dix ans,<br \/>\nMyst\u00e9rieusement enfoui dans la m\u00e9moire du temps,<br \/>\nAu sein d\u2019une chanson, \u00ab la bo\u00eete \u00e0 chanson \u00bb de Georges D\u2019or,<br \/>\nRena\u00eet dans une dynamique renouvel\u00e9e.<\/p>\n<p>Et quand le peuple entonne \u00e0 nouveau, le rituel rena\u00eet aussi en lui, chaque soir,<br \/>\nSous un symbolisme porte-parole de son inconscient collectif.<\/p>\n<p>. Laisse-moi effriter tes perceptions acquises<br \/>\nGr\u00e2ce \u00e0 l\u2019angle dont je viens de te les raconter.<\/p>\n<p>Et Renaud gratta de sa guitare et chanta pour moi<\/p>\n<p>UNE BO\u00ceTE A CHANSONS<\/p>\n<p>Une bo\u00eete \u00e0 chanson, c\u2019est comme une maison, c\u2019est comme un coquillage<br \/>\nOn y entend la mer, on y entend le vent, venu du fond des \u00e2ges<br \/>\nOn y entend battre les c\u0153urs, \u00e0 l\u2019unisson<br \/>\nEt l\u2019on y voit toutes les couleurs de nos chansons<br \/>\nLalalala lalalala lalalala, lalalala lalalala lalalala<\/p>\n<p>Un mot parmi les hommes, comme un grand feu de joie, un vieux mot qui r\u00e9sonne<br \/>\nUn mot qui dirait tout et qui ferait surtout que la vie nous soit bonne<br \/>\nC\u2019est ce vieux mot que je m\u2019en vais chercher pour toi<br \/>\nUn mot de passe qui nous ferait trouver la joie<br \/>\nLalalala lalalala lalalala, lalalala lalalala lalalala<\/p>\n<p>Irais-je jusqu\u2019\u00e0 vous, viendrez-vous jusqu\u2019\u00e0 moi en ce lieu de rencontre<br \/>\nL\u00e0 o\u00f9 nous sommes tous, jouant chacun pour soi, le jeu du pour ou contre<br \/>\nTu entendras battre mon c\u0153ur et moi le tien<br \/>\nSi tu me donnes ta chaleur moi mon refrain\u2026<br \/>\nLalalala lalalala lalalala, lalalala lalalala lalalala<\/p>\n<p>On y entend, battre les c\u0153urs \u00e0 l\u2019unisson<br \/>\nEt l\u2019on y voit toutes les couleurs de nos chansons.<br \/>\nEt Renaud d\u00e9posa sa guitare, fit de grands cercles dans ma chambre, comme pour trouver les paroles pour exprimer l\u2019essentiel par analogie, je crois.<\/p>\n<p>En techniques d\u2019animation<br \/>\nDans une soir\u00e9e d\u2019une bo\u00eete d\u2019animation,<br \/>\nLa chanson \u00ab une bo\u00eete \u00e0 chanson \u00bb<br \/>\nEst utilis\u00e9e pour suspendre un bas de courbe<br \/>\nOu un haut de courbe aux deux extr\u00e9mit\u00e9s du temps<br \/>\nLe pass\u00e9 et le futur, de fa\u00e7on \u00e0 le faire courber<br \/>\nComme le ferait le fil, lorsque le funambule<br \/>\nMarche dessus, les deux extr\u00e9mit\u00e9s<br \/>\nTendues et d\u00e9tendues \u00e0 chaque pas.<\/p>\n<p>De la mani\u00e8re dont les gens se tiennent par les \u00e9paules dans la salle,<br \/>\nDebout, rythmant leur corps dans une valse d\u00e9fiant le temporel<br \/>\nLorsqu\u2019ils chantent inconsciemment<br \/>\nPerdant conscience de la musique et des paroles<br \/>\nIl arrive parfois que le temps se perce<br \/>\nEt que l\u2019on voit descendre en filaments d\u2019or<br \/>\nDes \u00e9toiles d\u2019\u00e9ternit\u00e9.<\/p>\n<p>Et dans ces moments-l\u00e0<br \/>\nIl n\u2019y a plus de sc\u00e8ne, plus d\u2019artiste,<br \/>\nPlus de chanson, plus de public.<br \/>\nIl n\u2019y a que la fissure du temps<br \/>\nQui s\u2019ouvre l\u2019espace d\u2019un instant<br \/>\nCelui de l\u2019\u00eele de l\u2019\u00e9ternit\u00e9 de l\u2019instant pr\u00e9sent.<\/p>\n<p>Je ne sais lequel de nous deux fut le plus \u00e9mu. Moi de l\u2019avoir saisie intellectuellement du premier coup sans toutefois pouvoir imaginer au fond de mon ventre comment cela fut possible, ou lui d\u2019avoir enfin enligner les bons mots avec une telle \u00e9motion qu\u2019il aurait aim\u00e9 la partager avec le po\u00e8te Paul Gouin.<\/p>\n<p>Le camp Ste-Rose C\u2019est le continent de la souffrance Chaque seconde devient un barreau institutionnalis\u00e9 Derri\u00e8re lesquels les enfants attendent qu\u2019il se passe quelque chose ; Ils font du temps.<\/p>\n<p>Il faut donc introduire une chanson<br \/>\nTel un cheval de Troie<br \/>\nQui red\u00e9finit les lieux<br \/>\nL\u2019espace et le temps<br \/>\nDe telle fa\u00e7on<br \/>\nQue plus jamais ils ne per\u00e7oivent<br \/>\nLeur quotidien temporel de la mani\u00e8re<br \/>\nDont le voient les services sociaux.<br \/>\nLes sp\u00e9cialistes de toutes sortes<br \/>\nQui les accueillent Et qui sans le savoir<br \/>\nLes transforment, seconde par seconde,<br \/>\nEn morts-vivants.<\/p>\n<p>Et nous chant\u00e2mes la chanson du camp Ste-Rose jusqu\u2019\u00e0 ce que je la susse par c\u0153ur. Pour Renaud, le fait que je m\u2019acharne \u00e0 devenir sa complice exploratrice de la fissure du temps me donna \u00e0 ses yeux une valeur si douce que je m\u2019en sentis transport\u00e9e d\u2019affection pour lui.<\/p>\n<p>CHANSON DU CAMP STE-ROSE<\/p>\n<p>Le camp Ste-Rose s\u2019appelle de m\u00eame<br \/>\nParce qu\u2019un chevalier sans probl\u00e8me<br \/>\nAvait travers\u00e9 l\u2019oc\u00e9an en 1600<br \/>\nLe camp Ste-Rose s\u2019appelle de m\u00eame<br \/>\nEn guerre contre les patibulaires<br \/>\nUne rose en or sur son manteau<br \/>\nC\u2019\u00e9tait l\u2019plus fort<\/p>\n<p>Para\u00eet qu\u2019dans l\u2019\u00eele y a sa maison<br \/>\nQui est toute en d\u00e9composition<br \/>\nL\u2019autre bord de l\u2019\u00eele dans le caveau<br \/>\nY\u2019a son tombeau<br \/>\nPara\u00eet qu\u2019y a cach\u00e9 un tr\u00e9sor<br \/>\nEnterr\u00e9 dans un coffre-fort<br \/>\nAvec des bijoux, son \u00e9p\u00e9e<br \/>\nSa rose en or<\/p>\n<p>Patibulaire n\u2019a pas trouv\u00e9<br \/>\nLes trois morceaux du parchemin<br \/>\nQue l\u2019chevalier avait cach\u00e9s<br \/>\nPas mal plus loin<br \/>\nLe camp Ste-Rose s\u2019appelle de m\u00eame<br \/>\nMais si on trouve le tr\u00e9sor<br \/>\nJ\u2019te l\u2019jure que l\u2019camp<br \/>\nVa s\u2019appeler l\u2019camp d\u2019la rose d\u2019or.<\/p>\n<p>Et Renaud me parla de sa philosophie du temps, de l\u2019espace et des lieux. Pour lui, il suffisait d\u2019une seule l\u00e9gende pour que le terrain du camp Ste-Rose se miniaturise \u00e0 un point tel qu\u2019il en devenait, en ses parties, les composantes m\u00eames de l\u2019\u00e2me de chaque enfant, telle la chanson : \u00ab la bo\u00eete \u00e0 chanson \u00bb, qui elle aussi en \u00e9tait venue \u00e0 repr\u00e9senter la composante de l\u2019\u00e2me de chaque client du St-Vincent.<\/p>\n<p>Renaud insista sur le fait que la chanson du camp Ste-Rose modifiait le rapport entre la r\u00e9alit\u00e9 et la r\u00e9alit\u00e9 fascinante. Le caveau devenant l\u2019inconscient qui r\u00e9clame son expression consciente, la maison en d\u00e9composition, la personnalit\u00e9 qui demande le droit de se reconstruire librement et les b\u00e2timents institutionnalis\u00e9s, le pouvoir tordu des adultes sp\u00e9cialistes qu\u2019il fallait faire \u00e9clater pour que le rapport au temps et \u00e0 l\u2019espace se modifie en faveur des enfants. Et Renaud de dire en terminant :<\/p>\n<p>Ce n\u2019est que lorsque le rapport au temps se modifie<br \/>\nQue l\u2019humain devient magnifique, qu\u2019il soit grand ou petit.<\/p>\n<p>Ce soir-l\u00e0, j\u2019arrivai au camp Ste-Rose, tard, tr\u00e8s tard. Je savais maintenant que Renaud ne pouvait concevoir son r\u00f4le de gardien des l\u00e9gendes que sous la forme d\u2019improvisations, pour surprendre la fadeur du temps dans la conscience des petits. Et qu\u2019il attendait de moi que j\u2019improvise, m\u00eame si je ne savais jamais \u00e0 quel moment il surgirait dans le continent de la souffrance.<\/p>\n<p>J\u2019arrivai donc aussi tr\u00e8s tard au dortoir. \u00c0 la fois heureuse de notre complicit\u00e9 et triste de ne pas avoir ressenti en lui de l\u2019amour pour moi, mais bien une amiti\u00e9 naissante. Comme tous les lits \u00e9taient remplis, le mien \u00e9tant occup\u00e9 par Isabelle en charge de la surveillance de nuit, j\u2019allai chercher mon sac de couchage dans l\u2019automobile, grimpai par le faux escalier, soulevai la trappe int\u00e9rieure du grenier et allai dormir la t\u00eate bien d\u00e9pos\u00e9e contre le mauvais grillage de la lucarne pour \u00eatre certaine d\u2019avoir acc\u00e8s \u00e0 l\u2019air frais.<\/p>\n<p>Renaud me semblait avoir raison. Juste le fait qu\u2019il y eut d\u00e9j\u00e0 dans la t\u00eate de chaque enfant, un canot, un gardien des l\u00e9gendes, le feu de la caverne sacr\u00e9e et une princesse \u00e0 conqu\u00e9rir repr\u00e9sentait en soi une bombe pouvant en tout temps faire exploser le temps.<\/p>\n<p>Je me rappelle ce 4 juillet 73, 8 heures du matin. J\u2019ouvre la trappe du plafond du dortoir pour descendre l\u2019escalier int\u00e9rieur. L\u2019\u00e9meute ! \u00e7a crie, \u00e7a se bouscule. Personne n\u2019avait revu Miel depuis la fameuse soir\u00e9e o\u00f9 elle commanda \u00e0 Anikouni de d\u00e9livrer son p\u00e8re. Les enfants de basculer alors dans une passion de savoir la suite de l\u2019histoire. Natacha sautille de joie, Jean-Fran\u00e7ois serre les deux jumeaux dans ses bras, La plus que grassette Chantal me monte du doigt la bouche b\u00e9e. La moins que rectiligne Monique qui tend les bras pour que personne ne prenne sa place au pied de l\u2019escalier.<\/p>\n<p>Au m\u00eame moment, la corne sonne \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur. Tout le monde se pr\u00e9cipite vers la fen\u00eatre. C\u2019est Anikouni. On me tire par les deux mains pour que j\u2019aille moi aussi \u00e0 sa rencontre.<\/p>\n<p>Comment dire. ? J\u2019avais vu Renaud la veille et il ne m\u2019avait m\u00eame pas pr\u00e9venue qu\u2019il serait l\u00e0 le lendemain matin. Bien plus, la cuisini\u00e8re avait pr\u00e9par\u00e9, dans le plus grand secret, des portions individuelles de collation en vue d\u2019un d\u00e9jeuner en plein air.<\/p>\n<p>CAIA,<br \/>\nCria Anikouni de toutes ses forces<br \/>\nBOUM<br \/>\nFirent les enfants en s\u2019assoyant<\/p>\n<p>Princesse Miel<br \/>\nAvant de partir \u00e0 la recherche<br \/>\nDu tr\u00e9sor<br \/>\nDu chevalier de la rose d\u2019or<br \/>\nEt d\u00e9livrer votre p\u00e8re<br \/>\nDes m\u00e9chants patibulaires<br \/>\nJe suis venu vous offrir<br \/>\nMon c\u0153ur, mon amour<br \/>\nEt ma passion pour vous.<\/p>\n<p>Avant de partir \u00e0 l\u2019aventure<br \/>\nAvez-vous une id\u00e9e o\u00f9 se trouve le tr\u00e9sor ?<\/p>\n<p>Renaud me regarda avec cette complicit\u00e9 folle qui semblait me dire : Surprends-moi, je t\u2019en prie, surprends-moi. Et j\u2019improvisai comme il avait \u00e9t\u00e9 convenu entre nous.<\/p>\n<p>Preux chevalier des lacs, ami des coureurs des bois<br \/>\nNe vous ai-je point remis une chanson<br \/>\nPour vous aider dans votre dangereuse mission ?<\/p>\n<p>Renaud parut fascin\u00e9 que je lui tende cette superbe perche. Je devinai par son abandon, son rythme lent \u00e0 r\u00e9pondre, ses silences entre les phrases, \u00e0 quel point notre complicit\u00e9 lui parut comme un cadeau venu du pays de nulle part. Il me donna les paroles inscrites sur une feuille de bouleau d\u2019\u00e9corce, et nous la chant\u00e2mes jusqu\u2019\u00e0 ce que les enfants la sachent par c\u0153ur.<\/p>\n<p>Puis nous all\u00e2mes d\u00e9jeuner en cercle sur la plage.<\/p>\n<p>Je me levai soudain et d\u00e9clamai :<\/p>\n<p>Prince des for\u00eats<br \/>\nVous dites m\u2019aimer<br \/>\nMais seriez-vous capable de suivre aveugl\u00e9ment mes ordres<br \/>\nQuoi que je vous demande ?<\/p>\n<p>Vos d\u00e9sirs seront toujours des ordres, princesse<br \/>\nR\u00e9pondit Anikouni.<\/p>\n<p>Comme j\u2019ai un secret \u00e0 vous dire<br \/>\nJe vous ordonne de me suivre.<\/p>\n<p>Et je me jetai \u00e0 l\u2019eau tout habill\u00e9e pour nager jusqu\u2019\u00e0 la roche au centre du lac. Renaud suivit, mais avec une lenteur qui m\u2019indiqua \u00e0 quel point ses notions de survie dans l\u2019eau \u00e9taient rudimentaires. En se hissant \u00e0 son tour il dit entre deux souffles :<\/p>\n<p>Je m\u2019excuse\u2026<br \/>\nMais si tu continues \u00e0 me faire nager de m\u00eame<br \/>\nJe vais finir par me noyer<\/p>\n<p>Si je continue \u00e0 penser \u00e0 toi de m\u00eame<br \/>\nMoi aussi je vais finir par me noyer<br \/>\nLan\u00e7ai-je en le regardant droit dans les yeux<\/p>\n<p>On joue au jeu de la v\u00e9rit\u00e9 ?<br \/>\nMe surpris-je \u00e0 proposer<\/p>\n<p>Je vis qu\u2019il connaissait le jeu car il ajouta sans m\u00eame h\u00e9siter :<\/p>\n<p>C\u2019est quoi tes r\u00e8gles ?<\/p>\n<p>Le premier qui se rend compte<br \/>\nQue l\u2019autre ment,<br \/>\nL\u2019oblige \u00e0 s\u2019en retourner vers la plage<br \/>\n\u00c0 la nage.<\/p>\n<p>Qui commence, me demanda-t-il ?<\/p>\n<p>Moi r\u00e9pondis-je<\/p>\n<p>Pourquoi t\u2019as lou\u00e9 une chambre<br \/>\nJuste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la mienne ? lan\u00e7ai-je<br \/>\nAlors que t\u2019es mari\u00e9<br \/>\nEt que t\u2019as un chez vous ?<\/p>\n<p>Parce que j\u2019avais l\u2019intention<br \/>\nDe te faire l\u2019amour<br \/>\nMe r\u00e9pondit-il.<\/p>\n<p>Question fit-il \u00e0 son tour<br \/>\nTu vas me faire attendre jusqu\u2019\u00e0 quand ?<\/p>\n<p>Si c\u2019\u00e9tait rien que de moi<br \/>\nJe te sauterais dessus, ici, maintenant<br \/>\nR\u00e9pondis-je.<\/p>\n<p>Question ajoutai-je ?<br \/>\nPourquoi c\u2019est juste mon cul qui t\u2019int\u00e9resse ?<\/p>\n<p>Peut-\u00eatre parce que ton c\u0153ur est pris ailleurs<br \/>\nTenta-t-il en h\u00e9sitant<br \/>\nOu que ma queue n\u2019a pas de c\u0153ur !<\/p>\n<p>Question, fis-je ?<br \/>\nSerais-tu capable de passer une nuit avec moi<br \/>\nDans le m\u00eame lit, sans me toucher<br \/>\nJuste \u00e0 parler ?<\/p>\n<p>Oui r\u00e9pondit-il<br \/>\nQuestion<br \/>\nEst-ce que tu m\u2019aimes<br \/>\nMe demanda-t-il ?<\/p>\n<p>Je ne le sais pas encore<br \/>\nR\u00e9pondis-je en rougissant<\/p>\n<p>J\u2019ai bien peur que tu viennes de mentir<br \/>\nConclut-il<\/p>\n<p>Et je plongeai dans le lac, me mordant les l\u00e8vres d\u2019avoir d\u00e9rap\u00e9 du jeu la premi\u00e8re. Les enfants m\u2019accueillirent avec des cris de joie, me faisant remarquer cependant qu\u2019Anikouni \u00e9tait maintenant assis, jambes crois\u00e9es, dos \u00e0 la place et face \u00e0 l\u2019horizon. J\u2019en induisis, qu\u2019au niveau th\u00e9matique, il voulut qu\u2019on le laiss\u00e2t tranquille.<\/p>\n<p>Sur l\u2019heure du midi, Renaud n\u2019avait pas encore boug\u00e9 de sa position. Les enfants se trouvaient toutes sortes de pr\u00e9textes comme aller \u00e0 la salle de bain, \u00e0 la caf\u00e9t\u00e9ria ou au dortoir juste pour jeter un coup d\u2019\u0153il. Le jeu, entre nous, semblait se d\u00e9cider de la fa\u00e7on suivante :<\/p>\n<p>Seras-tu assez cr\u00e9ative pour me surprendre \u00e0 ton tour<br \/>\nSans d\u00e9roger de la ligne de fond de la l\u00e9gend<br \/>\nDu chevalier de la rose d\u2019or ?<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait \u00e0 mon tour de jouer, pas de doute l\u00e0-dessus. Mais qu\u2019avait-il donc en t\u00eate ? Devais-je donner mon cours de chant sur la plage, aller le chercher en chaloupe ou prendre la chance d\u2019attendre jusqu\u2019\u00e0 l\u2019activit\u00e9 du soir ? Et je trouvai une solution passe-partout qui m\u2019apparut tr\u00e8s astucieuse. Je demandai \u00e0 Robert que la p\u00e9riode de 16 heures soit consacr\u00e9e \u00e0 ramasser des brass\u00e9es de branches s\u00e8ches de fa\u00e7on \u00e0 vivre une soir\u00e9e bivouac sur la plage. Comme \u00e7a, me dis-je, s\u2019il d\u00e9cide de nous rejoindre durant l\u2019apr\u00e8s-midi, on aura un pr\u00e9texte pour l\u2019accueillir. Et s\u2019il reste quand m\u00eame sur la roche, il saura par le sourd murmure de nos pr\u00e9paratifs, que je pr\u00e9pare une soir\u00e9e de groupe.<\/p>\n<p>Vers 20 heures 30, les enfants costum\u00e9s en indiens firent demi-cercle autour du bivouac de la plage. Nous v\u00eemes le dos d\u2019Anikouni parfaitement dessin\u00e9 \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un beau soleil rouge cendr\u00e9 \u00e0 l\u2019horizon. Nous chant\u00e2mes galli galli zum Et Jean-Fran\u00e7ois de se lever et d\u2019interpr\u00e9ter sous forme de porte-voix avec une intensit\u00e9 exceptionnelle :<\/p>\n<p>Le feu de l\u2019amour br\u00fble la nuit<br \/>\nJe veux te l\u2019offrir pour la vie.<\/p>\n<p>Mais Renaud ne bougea point. Et il disparut peu \u00e0 peu dans la noirceur tombante. Et il me vint une id\u00e9e, de celles que Renaud attendait de moi je crois.<\/p>\n<p>Mes amis<br \/>\nCette nuit, il y aura tour de garde<br \/>\nJ\u2019irai vous chercher deux par deux<br \/>\nEt nous veillerons sur Anikouni<br \/>\nTant qu\u2019il n\u2019aura pas d\u00e9cid\u00e9<br \/>\nDe quitter la roche du grand sorcier.<\/p>\n<p>Et c\u2019est ainsi que durant la nuit, de demi-heure en demi-heure, tous les enfants du camp deux par deux, vinrent veiller avec moi autour du feu. Et Renaud ne bougea point<\/p>\n<p>Je terminai juste avant le r\u00e9veil du camp avec les deux jumeaux emmitoufl\u00e9s dans mes bras. Ceux-ci s\u2019\u00e9merveill\u00e8rent de la situation avec une telle gr\u00e2ce que leur langage commen\u00e7a \u00e0 prendre les mots pour les unir aux verbes.<\/p>\n<p>Anikouni tr\u00e9sor<br \/>\nAnikouni coffre au tr\u00e9sor<\/p>\n<p>Anikouni cherche le coffre au tr\u00e9sor, insistai-je<br \/>\nOn r\u00e9p\u00e8te apr\u00e8s moi<\/p>\n<p>Anikouni cherche le coffre au tr\u00e9sor.<\/p>\n<p>Le matin, tout le camp cria dans l\u2019espoir qu\u2019il r\u00e9agisse :<br \/>\nANIKOUNIIIIII\u2026.. ANIKOUNIIIIIIII<br \/>\nRenaud se leva<br \/>\nCria \u00e0 son tour<\/p>\n<p>JE VOUS AIME<br \/>\nVIVE LE TRESOR<br \/>\nDU CHEVALIER DE LA ROSE D\u2019OR<\/p>\n<p>Il repartit \u00e0 la nage vers l\u2019horizon<br \/>\nEt nous ne le rev\u00eemes pas ce jour-l\u00e0.<\/p>\n<!-- AddThis Advanced Settings generic via filter on the_content --><!-- AddThis Share Buttons generic via filter on the_content -->","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;\u00eele de l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 de l&rsquo;instant pr\u00e9sent Il s\u2019abreuvait depuis toujours aux frissons de l\u2019\u00e9ternit\u00e9. Cela lui semblait si naturel qu\u2019il n\u2019avait jamais pu comprendre comment il se faisait que les humains puissent souffrir. Son corps de 51 ans lui avait toujours paru sous la forme de la jeunesse \u00e9ternelle. 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