{"id":178,"date":"2006-02-23T16:46:50","date_gmt":"2006-02-23T21:46:50","guid":{"rendered":"http:\/\/demers.qc.ca\/?p=178"},"modified":"2009-01-25T23:20:19","modified_gmt":"2009-01-26T04:20:19","slug":"chapitre-4-de-l%e2%80%99ile-au-continent","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/demers.qc.ca\/?p=178","title":{"rendered":"Chapitre 4 &#8211; DE L\u2019ILE AU CONTINENT"},"content":{"rendered":"<p><b>L&rsquo;\u00eele de l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 de l&rsquo;instant pr\u00e9sent<\/b><\/p>\n<p>Il s\u2019abreuvait depuis toujours aux frissons de l\u2019\u00e9ternit\u00e9. Cela lui semblait si naturel qu\u2019il n\u2019avait jamais pu comprendre comment il se faisait que les humains puissent souffrir. Son corps de 51 ans lui avait toujours paru sous la forme de la jeunesse \u00e9ternelle. La puret\u00e9 de l\u2019\u00e2me, la sensation continuelle de flotter deux pieds au-dessus du sol, le rythme lent, amoureux, \u00e9tonn\u00e9, charm\u00e9. La sensation de ne rien peser, de se fondre dans le tout avec ravissement, de saisir dans ses mains l\u2019air comme des milliers de p\u00e9pites d\u2019or. \u00c9tait-il artiste, po\u00e8te de la vie, amant de l\u2019\u00eatre ou son enfant naissant encore aux langes ?<\/p>\n<p>Vous devez vous demander pourquoi je r\u00e9p\u00e8te ce que vous avez d\u00e9j\u00e0 lu en d\u00e9but de premier chapitre ? Parce qu\u2019il est maintenant temps de vous d\u00e9voiler le fait que ces phrases furent extraites du journal personnel de Renaud, parlant toujours de lui-m\u00eame \u00e0 la troisi\u00e8me personne, entre les chansons dans sa bo\u00eete de chanteur fant\u00f4me, soud\u00e9e au plafond du th\u00e9\u00e2tre le Patriote de Ste-Agathe.<\/p>\n<p>Il n\u2019aurait pas permis, je crois, que ce journal fut publi\u00e9, ni de son vivant, ni apr\u00e8s sa mort. Trop conscient que le corps \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur duquel se vivaient des brosses d\u2019\u00eatre de plus en plus intimes n\u2019\u00e9tait qu\u2019un accident dans l\u2019histoire du monde. Seul comptait le fait qu\u2019un inconnu, comme bien d\u2019autres probablement sur les milliards d\u2019humains habitant cette plan\u00e8te, vivait des instants de b\u00e9atitude qui pouvaient durer sans interruption, parfois durant plus de trois jours cons\u00e9cutifs. Il habitait presqu\u2019en permanence l\u2019\u00eele de l\u2019\u00e9ternit\u00e9 de l\u2019instant pr\u00e9sent, hant\u00e9 par le drame inverse de ne plus retrouver le pont qui lui permettait autrefois, sur sc\u00e8ne, de rejoindre les hommes.<\/p>\n<p>Le dernier \u00e9t\u00e9 de sa vie fut le plus myst\u00e9rieux de tous pour ceux qui l\u2019avaient connu jeune homme. Le dernier samedi du mois d\u2019ao\u00fbt, il y eut une dissolution de son ego au d\u00e9but de son tour de chant. Et para\u00eet-il que tout ce qu\u2019on entendit dans la salle fut des marmonnages qui chantonnaient quand m\u00eame assez clairement puisqu\u2019on reconnut l\u2019air de \u00ab aux Marches du palais\u00bb . Dans ces moments, il n\u2019y avait aucune diff\u00e9rence entre le sommeil et le r\u00e9veil. Juste une sensation de so\u00fblerie grisante. Une brosse d\u2019\u00eatre toujours semblable et jamais pareille \u00e0 la fois, mais d\u2019une intensit\u00e9 l\u00e9g\u00e8re \u00e0 couper le souffle de reconnaissance que cela existe.<\/p>\n<p>Il descendit de peine et de mis\u00e8re par l\u2019\u00e9chelle pour saluer les gens. Mais fut incapable d\u2019y remonter. Ce fut la premi\u00e8re fois que les employ\u00e9s eurent acc\u00e8s \u00e0 son \u00e9tranget\u00e9. Et il s\u2019en sentit g\u00ean\u00e9, tr\u00e8s g\u00ean\u00e9. Il alla se coucher dans son vieux camion 77 qu\u2019il avait achet\u00e9 d\u2019ailleurs au cas o\u00f9 ces brosses d\u2019\u00eatre l\u2019emp\u00eacheraient soudain de conduire. Ce qui pouvait arriver \u00e0 n\u2019importe quel moment du jour ou de la nuit.<\/p>\n<p>Mais son spectacle se divisait en deux parties. Apr\u00e8s la pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre, les gens sortaient. Une fraction de la foule s\u2019assoyait \u00e0 des tables de l\u2019entr\u00e9e principale o\u00f9 Renaud reproduisait comme dans un mus\u00e9e l\u2019atmosph\u00e8re du St-Vincent d\u2019il y a trente ans. Le tour de chant durait au maximum une heure. Mais, certains soirs, il atteignait un tel d\u00e9tachement dans l\u2019immobilit\u00e9 que les chansonniers animateurs de l\u2019\u00e9poque auraient \u00e9t\u00e9 bien fiers de se reconna\u00eetre \u00e0 travers ce type d\u2019\u00e9tats d\u2019\u00e2me des plus communs \u00e0 chacun d\u2019eux en ces temps de boh\u00e8me heureuse.<\/p>\n<p>Le moment le plus difficile survenait toujours lorsqu\u2019on venait lui serrer la main avant de partir du Patriote. Chaque souffrance de chaque \u00eatre humain le blessait au c\u0153ur car il avait l\u2019impression d\u2019avoir rat\u00e9 la seule qu\u00eate qui l\u2019avait passionn\u00e9e dans la vie : Trouver le pont entre l\u2019\u00eele de l\u2019\u00e9ternit\u00e9 de l\u2019instant pr\u00e9sent et le continent de la souffrance pour que les humains, comme le font parfois les r\u00e9fugi\u00e9s des pays pauvres que l\u2019on voit dans les actualit\u00e9s, puissent quitter le lieu maudit de leur d\u00e9tresse avec, pour seul bagage, leur baluchon sur la t\u00eate et leurs enfants dans les bras.<\/p>\n<p>C\u2019est dans ces moments-l\u00e0 que certains hommes aux mains tremblantes le remerciaient de leur avoir donn\u00e9 ce quelque chose qu\u2019ils ressentaient mais ne comprenaient pas, dans des mots \u00e0 te faire pleurer de honte d\u2019\u00eatre l\u2019objet de tant d\u2019amour alors que telle n\u2019avait jamais \u00e9t\u00e9 son intention. Il en parlait souvent dans son journal.<\/p>\n<p>Une sc\u00e8ne porte en elle<br \/>\nLe malheur de gonfler un ego<br \/>\nEt parfois l\u2019ego s\u2019imagine chanter<br \/>\nAlors qu\u2019il ne fait que pleurer d\u2019imbuit\u00e9.<\/p>\n<p>Et il \u00e9crivait aussi dans son journal qu\u2019il ne d\u00e9sertait lui-m\u00eame jamais le Patriote sans saluer le ciel o\u00f9 veillait sur lui, depuis trente ans, le po\u00e8te Paul Gouin, mari de la m\u00e8re Martin, propri\u00e9taire du St-Vincent.<\/p>\n<p>Le nom de Monsieur Paul Gouin me ram\u00e8ne directement au soir o\u00f9 ma m\u00e8re et moi quitt\u00e2mes ensemble le camp Ste-Rose. Je me rappelle. En entrant dans l\u2019automobile, ma m\u00e8re enleva son chapeau de paille, d\u00e9tacha ses cheveux, se mit du rouge \u00e0 l\u00e8vres, se maquilla comme pour se rajeunir. De mon c\u00f4t\u00e9, j\u2019entourai mes \u00e9paules de son vieux ch\u00e2le, attachai mes cheveux par en arri\u00e8re, comme pour me vieillir.<\/p>\n<p>Sans trop m\u2019en rendre compte, j\u2019aboutis sur la rue Notre-Dame, dans le Vieux Montr\u00e9al. Nous march\u00e2mes sur les pav\u00e9s us\u00e9s et raboteux de la place Jacques Cartier \u00e0 la ruelle des peintres. Et je lui fis d\u00e9couvrir le St-Vincent.<\/p>\n<p>Clermont me reconnut et nous invita \u00e0 sa table. Il y avait deux places de libres, Michel Woodart, son ami, \u00e9tait maintenant pass\u00e9 de client \u00e0 chansonnier animateur. C\u2019\u00e9tait sa premi\u00e8re soir\u00e9e et tout le monde s\u2019\u00e9tait donn\u00e9 rendez-vous pour lui manifester leur solidarit\u00e9. La m\u00e8re Martin, de fait, lui faisait plut\u00f4t passer une esp\u00e8ce d\u2019audition. Alors Clermont s\u2019assura qu\u2019elle re\u00e7ut assez de cognac pour qu\u2019elle le trouv\u00e2t bon et qu\u2019elle l\u2019engagea sur le champ. C\u2019\u00e9tait \u00e7a, Clermont : g\u00e9n\u00e9reux et pas mesquin pour deux sous.<\/p>\n<p>Renaud n\u2019est pas l\u00e0, demandai-je \u00e0 Clermont ?<\/p>\n<p>Il est parti prendre sa marche avec le p\u00e8re Gouin Me r\u00e9pondit-il.<\/p>\n<p>Ce qui \u00e9tait fascinant chez Clermont, c\u2019\u00e9tait son intelligence. Non seulement il ne ratait jamais un soir, mais il saisissait d\u2019intuition l\u2019unicit\u00e9 de ce qui s\u2019y passait.<\/p>\n<p>Par exemple, il me raconta qu\u2019un jeune homme de quinze ans, Pierre David, \u00e9tait venu s\u2019engager comme laveur de vaisselle. La m\u00e8re Martin l\u2019avait entendu chanter et avait exig\u00e9 qu\u2019il apprenne la guitare. De fait, quand Pierre chantait, sa voix de basse et sa fragilit\u00e9 brisait le St-Vincent en deux comme le poussin fait \u00e9clore l\u2019\u0153uf \u00e0 sa naissance. Ce jeune homme avait tous les dons. Charisme, beaut\u00e9 physique, rondeur de la voix. Seule faille \u00e0 son destin, il aurait pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 devenir fleuriste. De l\u00e0 cette \u00e9trange tristesse, qui ne quittait jamais ses yeux.<\/p>\n<p>Pierre David, disait Clermont<br \/>\nC\u2019est le premier \u00e0 \u00eatre pass\u00e9<br \/>\nDu chansonnier animateur<br \/>\n\u00c0 l\u2019animateur chansonnier.<\/p>\n<p>La diff\u00e9rence r\u00e9side dans le fait<br \/>\nQu\u2019il anime avec du r\u00e9pertoire<br \/>\nPlut\u00f4t que de chanter du r\u00e9pertoire pour animer<br \/>\nCe qui donne un parfum de f\u00eate<br \/>\nIncomparable \u00e0 la foule fondue en lui.<\/p>\n<p>Par exemple, il me raconta aussi que Lawrence lepage, que Vigneault appelle le menteur du village engag\u00e9 pour l\u2019hiver, vivait dans une bulle de mythomanie. La veste qu\u2019il a sur le dos, c\u2019est Brassens qui le lui avait donn\u00e9e. Les bottes qu\u2019il a dans les pieds venaient d\u2019Anne Sylvestre, alors que son fr\u00e8re Cyrille lui avait bien dit que cette veste provenait du corps de son p\u00e8re d\u00e9c\u00e9d\u00e9 et que les bottes sortaient des garde-robes de sa m\u00e8re encore vivante, Lawrence ayant les pieds trop petits pour chausser des pointures d\u2019homme. Mais quand Lawrence chantait ses deux chansons : Monsieur Marcoux Labont\u00e9 ou mon Vieux Fran\u00e7ois, c\u2019\u00e9tait avec cette magie qui permettait au public de faire partie de l\u2019int\u00e9rieur de sa bulle et l\u2019on avait l\u2019impression de f\u00eater avec les personnages menteux de son imaginaire.<\/p>\n<p>Regarde Lawrence, son absence,<br \/>\nToujours habill\u00e9 en noir,<br \/>\nAvec chapeau noir sur la t\u00eate<br \/>\n\u00c9t\u00e9 comme hiver.<br \/>\nIl est l\u00e0 et pas l\u00e0 \u00e0 la fois.<br \/>\nEt il nous am\u00e8ne l\u00e0 et pas l\u00e0 \u00e0 la fois<br \/>\nEt \u00e7a nous saoule avant m\u00eame de boire<\/p>\n<p>Clermont pouvait me d\u00e9crire pendant des heures ce que chaque chansonnier animateur vivait en lui-m\u00eame, pourquoi il \u00e9tait sur sc\u00e8ne, pourquoi on ressentait telle chose en l\u2019entendant chanter.<\/p>\n<p>Et Renaud lui dis-je ?<\/p>\n<p>Il est parti prendre sa marche avec le po\u00e8te Paul Gouin<\/p>\n<p>Ils prennent de longues marches<br \/>\nR\u00e9pliquai-je en \u00e9clatant de rire.<\/p>\n<p>Et Clermont de me r\u00e9pondre :<\/p>\n<p>Renaud a d\u00e9couvert des fissures dans la structure du temps.<br \/>\nIl cherche les techniques d\u2019animation appropri\u00e9es<br \/>\nPour percer ces fissures \u00e0 volont\u00e9 en un seul tour de chant<br \/>\nAfin d\u2019atteindre l\u2019\u00e9ternit\u00e9 sur sc\u00e8ne<br \/>\nEt de la donner en cadeau au public.<\/p>\n<p>Je fus surprise. Tr\u00e8s surprise. Cela sonnait si diff\u00e9remment de ce qu\u2019il m\u2019avait dit des autres chanteurs.<\/p>\n<p>Et Monsieur Gouin dans tout \u00e7a ?<\/p>\n<p>C\u2019est un po\u00e8te<br \/>\nQui rajeunit en \u00e9coutant Renaud<br \/>\nPendant que Renaud vieillit en se confiant \u00e0 lui.<\/p>\n<p>Madame Martin vint finalement m\u2019embrasser comme si j\u2019avais \u00e9t\u00e9 depuis longtemps son intime. Quand elle vit que j\u2019\u00e9tais accompagn\u00e9e de ma m\u00e8re, elle refusa que celle-ci paie quoi que ce soit. Ma m\u00e8re buvait en tapant des mains et en chantant aussi fort que les autres. J\u2019en \u00e9tais \u00e0 la fois un peu g\u00ean\u00e9e et tr\u00e8s fi\u00e8re. On aurait dit qu\u2019elle se d\u00e9voilait \u00e0 moi en jeune adulte \u00e9galitaire. Mais plus la soir\u00e9e avan\u00e7ait, plus elle rajeunissait. Et je me retrouvai avec une adolescente exalt\u00e9e chantant plus fort que les autres.<\/p>\n<p>D\u00e8s que Renaud arriva sur sc\u00e8ne, ma m\u00e8re sut. Sa main se glissa dans la mienne, ce qui me permit de me confier \u00e0 elle dans une sorte de langage de sourd et muet. Deux petits coups sur ses doigts : Maman je souffre, j\u2019ai peur de mourir d\u2019amour. Mes deux mains entourant sa main droite, en la serrant bien fort : Maman je vais r\u00e9ussir \u00e0 conqu\u00e9rir son c\u0153ur, tu vas voir, je suis certaine d\u2019y arriver. Puis, ma main roulant autour de son doigt gauche : maman est ce que je fais une b\u00eatise ?<\/p>\n<p>C\u2019est lui hein ?\u2026. Dit ma m\u00e8re<br \/>\nComment il s\u2019appelle donc ?<\/p>\n<p>Quelle coquetterie, quelle mani\u00e8re subtile de forcer poliment ma r\u00e9serve, comme si je lui en avais d\u00e9j\u00e0 parl\u00e9.<\/p>\n<p>Il s\u2019appelle Renaud, maman Chansonner Animateur au St-Vincent Et gardien des l\u00e9gendes au camp Ste-Rose.<\/p>\n<p>Elle devina alors que plus un mot ne franchirait pas le portail de ma bouche. Et je sentis par la d\u00e9licatesse de son baiser sur la joue qu\u2019elle respecterait silencieusement mon voyage amoureux. \u00ab Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage\u2026 \u00bb. Mais comme le voyage s\u2019annon\u00e7ait mal. Je me consolais en me disant qu\u2019il en \u00e9tait souvent ainsi au d\u00e9but des contes.<\/p>\n<p>Clermont se pencha vers moi et me dit dans l\u2019oreille.<\/p>\n<p>Surveille attentivement Renaud<br \/>\nIl ne chante pas vraiment<br \/>\nIl passe de chanson en chanson<br \/>\nPour faire courber le temps.<\/p>\n<p>Effectivement, on se serait cru dans un man\u00e8ge de cirque, chaque chanson courbant le chariot du St-Vincent d\u2019un rythme \u00e0 l\u2019autre savamment gradu\u00e9 vers le haut, puis vers le bas, de plus en plus vite, s\u2019arr\u00eatant au passage pour repartir \u00e0 une vitesse sup\u00e9rieure vers le haut, puis vers le bas, puis vers le haut o\u00f9 il restait suspendu de longues minutes, les gens debout sur les tables dans une \u00e9tonnante harmonie gestuelle. Et l\u00e0, Renaud immobile et silencieux croisait d\u2019un regard interrogateur les yeux de Paul Gouin \u00e0 l\u2019\u00e9paisse barbe blanche, debout \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de la porte du garage pendant que la foule poursuivait, seule, cette danse des mains qui frappent en cadence \u00e0 la porte d\u2019un quelque chose de si l\u00e9g\u00e8rement intense.<\/p>\n<p>Il n\u2019a pas encore trouv\u00e9 le moyen<br \/>\nDe traverser techniquement<br \/>\nLa fissure du temps<br \/>\nMe dit Clermont<br \/>\nQuand cela arrive,<br \/>\nC\u2019est par hasard.<br \/>\nEt il ne saisit pas pourquoi<br \/>\nIl faut du hasard pour que cela arrive.<br \/>\nC\u2019est de \u00e7a que ses yeux parlent<br \/>\nAvec ceux de Monsieur Gouin.<\/p>\n<p>Ce que j\u2019adorais de Clermont, c\u2019\u00e9tait sa connaissance respectueuse du merveilleux intime de chaque chansonnier animateur. Il avait gagn\u00e9 l\u2019estime de tous. Comme ce fameux soir o\u00f9 une chanteuse dont je ne me rappelle pas le nom, la premi\u00e8re \u00e0 avoir habit\u00e9 la sc\u00e8ne du St-Vincent, s\u2019\u00e9tait jet\u00e9e en bas du pont Jacques Cartier parce que son guitariste dont elle \u00e9tait follement amoureuse l\u2019avait quitt\u00e9e. Clermont logea gratuitement le guitariste chez lui, durant plusieurs mois, jusqu\u2019\u00e0 ce que celui-ci sorte du choc de son deuil. La chanteuse avait pris pour une rupture ce qui pour le guitariste n\u2019avait \u00e9t\u00e9 qu\u2019une simple passade.<\/p>\n<p>Vers deux heures du matin, ce fut comme des milliers de soirs par la suite, le moment de gloire du laveur de vaisselle, Monsieur Etienne. C\u2019\u00e9tait un homme simple, bon, \u00e0 qui l\u2019on avait fait croire qu\u2019il \u00e9tait une immense vedette parce qu\u2019il chantait merveilleusement mal la chanson \u00ab Rossignol \u00ab de Luis Mariano. Comme chaque soir, un des chansonniers orchestra une \u00e9meute de bruits qui se rendit jusqu\u2019au lavoir en arri\u00e8re. Et Monsieur Etienne, se gonflant d\u2019orgueil, se fit attendre et attendre, jusqu\u2019au moment o\u00f9 la pr\u00e9sence de sa t\u00eate chauve avec quatre poils dessus, sur le bord de la salle des toilettes, fit exploser la foule de joie.<\/p>\n<p>Et c\u2019est alors que se produisit le plus burlesque des spectacles burlesques. Monsieur Etienne chanta sans que la salle ne l\u2019\u00e9coute, trop occup\u00e9e \u00e0 lui perdre la t\u00eate par l\u2019enivrement de l\u2019adulation soudaine dont il \u00e9tait l\u2019objet.<\/p>\n<p>On m\u2019a racont\u00e9, par la suite qu\u2019au moins une fois par mois, il allait voir Madame Martin pour offrir sa d\u00e9mission comme laveur de vaisselle parce qu\u2019il avait trop de succ\u00e8s comme chanteur. Madame Martin lui donnait discr\u00e8tement un bonus en le suppliant de ne pas quitter son poste o\u00f9 il \u00e9tait si pr\u00e9cieux pour le moral des clients. Et c\u2019\u00e9tait vrai. Tous aimaient et respectaient Monsieur Etienne, m\u00eame si les rires immens\u00e9ment gras arrivaient \u00e0 peine \u00e0 se camoufler sous les apparences de ventres tordus en deux.<\/p>\n<p>Ma m\u00e8re fit tant la f\u00eate, tant de bruit et de fa\u00e7on si charmante, que Madame Martin nous invita \u00e0 visiter son appartement au troisi\u00e8me \u00e9tage du St-Vincent. Il fallait pour se faire utiliser un vieil ascenseur qui montait si lentement, avec un tel grincement. Il n\u2019y avait que des meubles d\u2019Antiquit\u00e9 sur le plancher et des tableaux sur les murs, vestiges sans doute d\u2019une splendeur pass\u00e9e. On est toujours mal \u00e0 l\u2019aise quand le pass\u00e9 semble se figer dans un lieu, m\u00eame si tout respire le beau. Nous visit\u00e2mes toutes les pi\u00e8ces. Un immense cadre de Paul Gouin, homme d\u2019une quarantaine d\u2019ann\u00e9es tr\u00f4nait dans la salle \u00e0 manger.<\/p>\n<p>Paul est mon amant depuis 37 ans Madame<br \/>\nSans doute avez-vous d\u00e9j\u00e0 eu vous aussi un amant Madame ?<br \/>\nDes choses de m\u00eame, on ne raconte pas \u00e7a<br \/>\nSans un dernier cognac Madame.<\/p>\n<p>Comme ma m\u00e8re avait l\u2019air heureux. Elle adorait madame Martin. Et Madame Martin semblait elle aussi d\u00e9guster cette amiti\u00e9 naissante.<\/p>\n<p>Ne dit-on pas d\u2019un amant, celui qui jouit des faveurs<br \/>\nD\u2019une femme avec qui il n\u2019est pas mari\u00e9 ? Souligna ma m\u00e8re.<\/p>\n<p>Paul a tout abandonn\u00e9 pour moi Madame<br \/>\nEt sa femme et sa carri\u00e8re politique.<\/p>\n<p>Et vous \u00eates plus chanceuse que moi Madame<\/p>\n<p>Ma m\u00e8re cala son verre et ajouta :<\/p>\n<p>Faut croire que mon verre est aussi vide<br \/>\nQue le dedans de moi-m\u00eame<br \/>\nPuis \u00e7a me tente pas du tout<br \/>\nDe le remplir de souvenirs<br \/>\nComme dit souvent mon mari.<\/p>\n<p>Nous quitt\u00e2mes le St-Vincent, pass\u00e2mes par la maison de chambres de la rue St-Paul. Nous mont\u00e2mes les marches en riant comme deux vraies folles.<\/p>\n<p>La derni\u00e8re fois que je me suis sentie jeune comme \u00e7a,<br \/>\nDit ma m\u00e8re,<br \/>\nJe n\u2019avais pas encore vieilli.<\/p>\n<p>Un mot \u00e9tait \u00e9pingl\u00e9 sur ma porte :<\/p>\n<p>J\u2019ai lou\u00e9 la chambre<br \/>\nFace \u00e0 la tienne<br \/>\nJ\u2019arrive Lundi,<br \/>\nRenaud.<\/p>\n<p>Ma m\u00e8re fut g\u00e9niale de discr\u00e9tion. Un simple sourire discret. Elle se sentit plut\u00f4t rassur\u00e9e de voir que j\u2019avais au moins un minimum d\u00e9cent pour vivre ma boh\u00e8me. Nous retourn\u00e2mes \u00e0 l\u2019auto. Elle eut soudain froid. Je lui redonnai son ch\u00e2le. Elle enleva son maquillage, son rouge \u00e0 l\u00e8vres, remonta sa coiffure. Je red\u00e9fis mes cheveux, lib\u00e9rai mes \u00e9paules nues de mes m\u00e8ches rebelles.<\/p>\n<p>Tu m\u2019as demand\u00e9 comment j\u2019ai connu ton p\u00e8re.<br \/>\nTu veux la version de ton p\u00e8re, celle de ta m\u00e8re<br \/>\nOu la v\u00e9rit\u00e9 ?<\/p>\n<p>Je ne r\u00e9pondis pas.<\/p>\n<p>Un homme m\u2019avait promis d\u2019abandonner sa femme pour moi. Je l\u2019aimais \u00e0 la folie. Il fut mon amant, passionn\u00e9ment mon amant. Le soir de No\u00ebl, il me t\u00e9l\u00e9phona pour m\u2019annoncer que c\u2019\u00e9tait termin\u00e9. J\u2019entendais sa femme pleurer et crier des b\u00eatises. Je me jurai de ne plus jamais me faire prendre par un homme.<\/p>\n<p>Dans la m\u00eame p\u00e9riode, ton p\u00e8re louait une chambre chez la voisine d\u2019en bas, qui en \u00e9change faisait son lavage. Il travaillait dans un garage. C\u2019est \u00e0 force de voir ses v\u00eatements mal lav\u00e9s et tach\u00e9s d\u2019huile sur la corde \u00e0 linge que j\u2019offris de les lui relaver. C\u2019est ainsi que d\u2019une soir\u00e9e \u00e0 l\u2019autre, je r\u00e9alisai par le contenu de sa petite valise qu\u2019il avait du avoir une enfance tr\u00e8s pauvre. Il venait de la campagne. Et il aimait ma conversation, je crois. Comme il parlait rarement, fallait bien qu\u2019un des deux meuble les silences.<\/p>\n<p>Un soir, il m\u2019annon\u00e7a qu\u2019il s\u2019en allait d\u2019en bas parce que ce n\u2019\u00e9tait plus vivable. Il connaissait l\u2019adresse de la manufacture o\u00f9 je travaillais. Il a fait semblant de rien. Il s\u2019est assis sur le trottoir avec sa valise. En sortant de l\u2019ouvrage, je l\u2019ai aper\u00e7u. Je lui ai demand\u00e9 o\u00f9 il allait coucher ce soir ? Il m\u2019a dit aucune id\u00e9e. Je n\u2019\u00e9tais pas pour le laisser dans la rue. Je l\u2019ai emmen\u00e9 chez moi, il n\u2019est jamais reparti. \u00c7a lui a pris deux ans pour me conqu\u00e9rir le c\u0153ur. Et je peux te dire que depuis ce jour, il s\u2019est appliqu\u00e9 \u00e0 faire de ma vie un conte de f\u00e9es.<\/p>\n<p>Je montai embrasser mon p\u00e8re. Nous parl\u00e2mes une demi-heure. Puis je me sentis triste d\u2019\u00eatre oblig\u00e9e de repartir. Ma m\u00e8re le sentit et elle me rassura par des paroles complices.<\/p>\n<p>Merci Marie<br \/>\nCe fut la soir\u00e9e la plus magnifique de ma vie<\/p>\n<p>Avant de retourner au camp Ste-Rose, je retournai \u00e0 ma chambre du Vieux Montr\u00e9al. Je d\u00e9collai le mot de Renaud sur ma porte, le retournai, l\u2019\u00e9pinglai sur la sienne et \u00e9crivis :<\/p>\n<p>Je ne suis pas encore<br \/>\nNi une bouleversante<br \/>\nNi une fascinante<br \/>\nJe sais qu\u2019un jour<br \/>\nJ\u2019y arriverai.<br \/>\nD\u00e9sol\u00e9e.<\/p>\n<p>Arriv\u00e9e au camp Ste-Rose, je r\u00e9veillai l\u2019\u00e9ducatrice Isabelle. Elle avait pris mon tour de garde. Elle m\u2019attendait pour rentrer chez elle. Nous descend\u00eemes prendre un th\u00e9 au bureau de la direction. Je lui parlai de ma soir\u00e9e au St-Vincent, de Renaud, d\u2019Anikouni.<\/p>\n<p>J\u2019ai fait l\u2019amour quelquefois avec Renaud, tu sais<br \/>\nMais j\u2019ai d\u00e9croch\u00e9<br \/>\nLe jour o\u00f9 il a bais\u00e9 ma coloc<br \/>\nPendant que j\u2019\u00e9tais au t\u00e9l\u00e9phone.<\/p>\n<p>Cela me fit mal, tr\u00e8s mal. Mais je n\u2019en laissai rien para\u00eetre.<\/p>\n<p>Le lendemain, lundi 13 juillet, les enfants me harcel\u00e8rent de questions \u00e0 propos d\u2019Anikouni, concluant \u00e0 cause de mon absence que je l\u2019avais s\u00fbrement revu. Robert, le directeur administratif du camp les calma en leur promettant qu\u2019\u00e0 la grande soir\u00e9e des Yogs, je leur raconterais la fin de la l\u00e9gende d\u2019Anikouni.<\/p>\n<p>Dans le continent de la souffrance, on tremble de froid m\u00eame l\u2019\u00e9t\u00e9. Et surtout le lundi. Ceux ou celles qui ont re\u00e7u de la visite ont v\u00e9cu le bonheur fugace de se coller \u00e0 la fonte du po\u00eale \u00e0 bois en plein milieu d\u2019une temp\u00eate de neige estivale avec bourrasques. Ceux et celles qui n\u2019en ont pas re\u00e7u se sentent comme ces enfants qui ont oubli\u00e9 de mettre leur cl\u00e9 au cou et qui sont oblig\u00e9s d\u2019attendre par un froid glacial qu\u2019un parent arrive avant d\u2019entrer se r\u00e9chauffer \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur.<\/p>\n<p>On ne s\u2019habitue jamais au d\u00e9cor d\u2019une prison, m\u00eame imaginaire. Le lundi, celui du camp Ste-Rose suintait de toute part du plus lugubre de son lugubre. \u00c0 commencer par le caveau \u00e0 patates. On avait construit, au d\u00e9but du si\u00e8cle, \u00e0 l\u2019arri\u00e8re du pavillon principal, un caveau immense pour entreposer au frais les l\u00e9gumes, dont des patates. Le tout \u00e9tait maintenant abandonn\u00e9 et cadenass\u00e9.<\/p>\n<p>Dans la for\u00eat, on avait construit, au si\u00e8cle dernier, une petite d\u00e9pendance en bois rond, qui, racontait-on, avait d\u00e9j\u00e0 servi de cadre d\u2019expression \u00e0 un artiste peintre bourgeois, donc amateur. Le tout maintenant \u00e9tait dans un tel \u00e9tat de d\u00e9composition que cela donnait des frissons seulement que de s\u2019y approcher.<\/p>\n<p>Le b\u00e2timent administratif, la caf\u00e9t\u00e9ria, la salle communautaire et le dortoir dataient de la p\u00e9riode fin Deuxi\u00e8me Guerre mondiale. Les lieux avaient \u00e9t\u00e9 achet\u00e9s par des religieuses, qui y avaient fait construire quelques b\u00e2timents en vue d\u2019accueillir des jeunes filles de bonne famille durant les vacances. Puis les m\u0153urs et habitudes se modifiant, les moins nantis avaient pu enfin en profiter. Mais quand on est d\u00e9muni, on se sent toujours pi\u00e9g\u00e9 par un b\u00e2timent de riche, m\u00eame si on en h\u00e9rite parce que les riches l\u00e8vent le nez dessus. Il en \u00e9tait rest\u00e9 une piscine ext\u00e9rieure, des balan\u00e7oires et un canot.<\/p>\n<p>C\u2019est extraordinaire de penser qu\u2019un objet, dans un lieu, risque de faire basculer la r\u00e9alit\u00e9 dans l\u2019imaginaire. Les enfants venaient souvent jeter un coup d\u2019\u0153il au canot. Le fait qu\u2019Anikouni canote lacs et rivi\u00e8res \u00e0 la recherche du feu de la caverne sacr\u00e9e pour y d\u00e9rober l\u2019amour les rendaient fragiles \u00e0 quelque chose qu\u2019ils me pouvaient identifier parce qu\u2019ils \u00e9taient trop jeunes.<\/p>\n<p>Au temps libre juste avant le d\u00eener, la plupart all\u00e8rent s\u2019asseoir devant le canot.<\/p>\n<p>Ils avaient pass\u00e9 l\u2019avant-midi dans un temps institutionnalis\u00e9. Trois \u00e9ducateurs donnant trois ateliers diff\u00e9rents (sketches, arts plastiques, gymnastique). Les enfants avaient roul\u00e9 en \u00e9quipe de l\u2019un \u00e0 l\u2019autre \u00e0 raison de trois quarts d\u2019heures \u00e0 la fois. Les sp\u00e9cialistes aupr\u00e8s de sociaux affectifs avaient donc r\u00e9ussi \u00e0 leur faire passer le temps \u00e0 travers le corps. Ce qui \u00e9tait tout un exploit en soi.<\/p>\n<p>Parce que le lundi, on ne savait jamais par le corps de quel enfant le temps exploserait sous forme de col\u00e8re incontr\u00f4lable. Dans ces moments-l\u00e0, jamais le temps ne se fissurait, mais il se gonflait comme un furoncle sur un pied. Le manque d\u2019amour pouvait rendre fou n\u2019importe qui \u00e0 n\u2019importe quel moment.<\/p>\n<p>De fait, une bataille sauvage avait \u00e9clat\u00e9 entre la plus que grassette Chantal et la moins que rectiligne Monique. Cheveux arrach\u00e9s, sacres exult\u00e9s, griffes de sang, parsem\u00e9es du visage aux bras. Monique n\u2019avait pas pardonn\u00e9 \u00e0 Chantal sa grimace exprimant le fait qu\u2019elle avait eu de la visite et l\u2019autre pas. Ce n\u2019est pas pour rien que le canot \u00e9tait toujours encha\u00een\u00e9 et cadenass\u00e9 au quai et que l\u2019apr\u00e8s-midi, on pr\u00e9f\u00e9rait que les enfants se baignent dans la piscine plut\u00f4t que dans le lac.<\/p>\n<p>Ce qui donna pour r\u00e9sultat, ce lundi-l\u00e0 une effroyable sensation de routine \u00e0 la p\u00e9riode de chant de 16 heures 30. La m\u00eame question revenait sans cesse :<\/p>\n<p>Quand allons-nous revoir Anikouni ?<\/p>\n<p>Renaud avait accept\u00e9 de devenir gardien des l\u00e9gendes \u00e0 la condition qu\u2019il ait carte blanche, qu\u2019on ne sache jamais quand et \u00e0 quelle heure il appara\u00eetrait, et surtout que la direction accepte, \u00e0 quelques heures d\u2019avis, ses improvisations. Robert le directeur n\u2019aurait jamais accept\u00e9 une telle entente, n\u2019eut \u00e9t\u00e9 du manque de candidats de calibre, je crois. Mais, comme il y avait d\u00e9j\u00e0 trente-cinq \u00e9ducateurs ou \u00e9ducatrices sp\u00e9cialis\u00e9es qui prenaient soin du roulement du temps au quotidien, Robert avait d\u00e9cid\u00e9 de donner une chance au coureur, apr\u00e8s avoir nomm\u00e9 Isabelle comme lien logistique entre les besoins du camp et ceux du gardien des l\u00e9gendes. L\u2019essentiel \u00e9tant qu\u2019il fallait toujours pr\u00e9parer l\u2019horaire du camp sans tenir compte d\u2019Anikouni. Ainsi serait-il plus facile de le cong\u00e9dier si cette mani\u00e8re d\u2019\u00eatre finissait par nuire \u00e0 l\u2019horlogerie de l\u2019ensemble.<\/p>\n<p>Mais aujourd\u2019hui je sais qu\u2019il y avait un autre motif dont Renaud ne pouvait parler \u00e0 l\u2019\u00e9poque, celui de ses recherches sur le temps. Il ne pouvait accepter d\u2019\u00eatre l\u2019employ\u00e9 de qui que ce soit., Refusant de prostituer son temps pour quelque raison que ce soit. Comme d\u2019ailleurs il allait rarement \u00e0 la banque parce que cette institution emprisonnait ses employ\u00e9s dans les barreaux des heures insipides \u00e0 compter de l\u2019argent, leur apprenant ainsi \u00e0 fractionner le temps de leur vie plut\u00f4t que de le dessiner en moments magiques et libres.<\/p>\n<p>La soir\u00e9e de huit heures eut lieu autour d\u2019un feu, sur le bord du lac au canot encha\u00een\u00e9, tel que demand\u00e9 par Anikouni \u00e0 Isabelle. Chaque \u00e9quipe y alla de son sketch, de ses chants et de ses chor\u00e9graphies pr\u00e9par\u00e9es \u00e0 l\u2019insu des autres dans les ateliers du matin. Puis, au signal de Robert, je me mis \u00e0 improviser la l\u00e9gende d\u2019Anikouni.<\/p>\n<p>La nuit derni\u00e8re\u2026.<br \/>\nJe suis partie \u00e0 la recherche d\u2019Anikouni\u2026<\/p>\n<p>J\u2019ai retrouv\u00e9 son canot abandonn\u00e9 sur la rivi\u00e8re<br \/>\nSuivi ses traces de pas dans la for\u00eat<br \/>\nRencontr\u00e9 les femmes chez qui il a dormi<br \/>\nOn les appelle les fascinantes<br \/>\nParfois les bouleversantes\u2026<\/p>\n<p>L\u2019une d\u2019elles m\u2019a finalement racont\u00e9<br \/>\nQu\u2019Anikouni avait trouv\u00e9<br \/>\nLe feu de la caverne sacr\u00e9e<\/p>\n<p>Les enfants se mirent \u00e0 crier de joie. Robert intervint aussit\u00f4t pour que la discipline soit respect\u00e9e.<\/p>\n<p>CAIA\u2026\u2026 BOUM<\/p>\n<p>J\u2019adorai la lenteur de mon d\u00e9bit de paroles. Il me semblait qu\u2019il permettait \u00e0 chacun de s\u2019ins\u00e9rer au ralenti dans le r\u00e9cit sans que l\u2019ensemble de l\u2019atmosph\u00e8re en souffre. Par exemple, cette musique du dire permettait aux jumeaux de s\u2019abandonner tout doucement contre Isabelle, alors qu\u2019elle cr\u00e9ait chez Jean-Fran\u00e7ois une passion \u00e0 devenir \u00e0 son tour un h\u00e9ros. Natacha r\u00eavait d\u2019un prince charmant pendant que la plus que grassette Chantal maigrissait en secret pour lui plaire un jour. Soudain, on aper\u00e7ut sur le lac une torche \u00e0 l\u2019avant de ce qui semblait \u00eatre un canot. Les enfants ne tenaient plus en place. Je leur fis chanter la chanson galli galli zum et Jean-Fran\u00e7ois se leva pour entonner le refrain en apposant les deux mains \u00e0 sa bouche sous forme de porte-voix.<\/p>\n<p>Le feu de l\u2019amour br\u00fble la nuit<br \/>\nJe veux te l\u2019offrir pour la vie<\/p>\n<p>Anikouni, s\u2019approcha, flamme au bout de son bras. Il d\u00e9posa un genou par terre et dit :<\/p>\n<p>Princesse Miel<br \/>\nJ\u2019ai vol\u00e9 pour vous le feu de la montagne sacr\u00e9e<br \/>\nAcceptez-vous maintenant de m\u2019\u00e9pouser ?<\/p>\n<p>Je ne voulus pas que cette magie s\u2019arr\u00eate \u00e0 cause d\u2019un oui.<\/p>\n<p>Il faudra demander ma main \u00e0 mon p\u00e8re, improvisai-je<\/p>\n<p>Dans quel ch\u00e2teau se cache votre p\u00e8re Princesse miel ?<\/p>\n<p>J\u2019adorai ce jazz entre nous, sur un th\u00e8me somme toute si mince d\u2019arguments. Nous avancions l\u2019un et l\u2019autre dans le th\u00e8me du camp \u00e0 pas d\u2019esth\u00e8tes, comme dans un ballet d\u2019une partie d\u2019\u00e9checs sans faille. Mais il y avait plus. Tout ce que Clermont m\u2019avait dit sur lui me donnait la chance de tenter de m\u2019approcher de son univers, ou toute expression cr\u00e9atrice et novatrice semblait s\u2019y d\u00e9tendre aux premi\u00e8res loges.<\/p>\n<p>Mon p\u00e8re ne se cache pas dans un ch\u00e2teau.<br \/>\nUn m\u00e9chant roi nomm\u00e9 Patibulaire<br \/>\nL\u2019a enferm\u00e9 dans une prison<\/p>\n<p>J\u2019adorai saupoudrer l\u2019imaginaire de Renaud par quelques \u00e9l\u00e9ments de mon enfance, juste pour en voir l\u2019effet\u2026.<\/p>\n<p>Le roi Patibulaire ne me fait pas peur<br \/>\nMais comment vais-je faire pour d\u00e9livrer<br \/>\nVotre p\u00e8re Princesse Miel ?<\/p>\n<p>Je me sentis tr\u00e8s pr\u00e8s de l\u2019\u00e9chec et mat. J\u2019osai une hypoth\u00e8se de sc\u00e9nario :<\/p>\n<p>Il vous faudra d\u00e9couvrir<br \/>\nLe tr\u00e9sor\u2026<br \/>\nDu chevalier de la rose d\u2019or Anikouni<\/p>\n<p>Le tr\u00e9sor du chevalier de la rose d\u2019or vous dites ?<br \/>\nQuelle fantastique aventure compl\u00e8tement inconnue<br \/>\nR\u00e9pondit-il ?<\/p>\n<p>Pour moi aussi, fis-je.<\/p>\n<p>Alors pourquoi me mettre dans cet embarras princesse ?<\/p>\n<p>Pourquoi pas r\u00e9pondis-je ?<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait extraordinaire comme sensation. Nous nous parlions maintenant \u00e0 travers le th\u00e8me, \u00e0 travers nos personnages, d\u2019intelligence imaginative \u00e0 passion de relancer l\u2019autre.<\/p>\n<p>Permettez que je me retire dans mes appartements<br \/>\nPeut-\u00eatre pourriez-vous demander de l\u2019aide<br \/>\nAux enfants ?<\/p>\n<p>Et je quittai, comme \u00e7a. Comme si cela avait \u00e9t\u00e9 pr\u00e9vu dans l\u2019instant pr\u00e9sent seulement. Je montai l\u2019escalier du dortoir, ouvrit le panneau du plafond pour avoir une vision du lac au plus haut niveau possible, enfon\u00e7ai la t\u00eate dans la lucarne mal quadrill\u00e9e.<\/p>\n<p>Et durant plus d\u2019une demi-heure, les enfants tent\u00e8rent d\u2019aider Anikouni de leurs conseils. Renaud provoquait, par des silences appropri\u00e9s, une complicit\u00e9 imaginative absolument savoureuse. Jean-Fran\u00c7ois s\u2019enfon\u00e7a dans l\u2019eau jusqu\u2019\u00e0 mi-corps pour pousser le canot et Anikouni disparut dans le noir lact\u00e9 de l\u2019horizon. C\u2019est ainsi que l\u2019\u00eele de l\u2019instant pr\u00e9sent tenta de se frayer pour la seconde fois un passage dans le c\u0153ur des enfants habitant en permanence le continent de la souffrance.<\/p>\n<!-- AddThis Advanced Settings generic via filter on the_content --><!-- AddThis Share Buttons generic via filter on the_content -->","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;\u00eele de l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 de l&rsquo;instant pr\u00e9sent Il s\u2019abreuvait depuis toujours aux frissons de l\u2019\u00e9ternit\u00e9. Cela lui semblait si naturel qu\u2019il n\u2019avait jamais pu comprendre comment il se faisait que les humains puissent souffrir. Son corps de 51 ans lui avait toujours paru sous la forme de la jeunesse \u00e9ternelle. 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