{"id":168,"date":"2006-02-18T16:30:57","date_gmt":"2006-02-18T21:30:57","guid":{"rendered":"http:\/\/demers.qc.ca\/?p=168"},"modified":"2009-01-26T01:06:12","modified_gmt":"2009-01-26T06:06:12","slug":"chapitre-2-le-vieux-montreal","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/demers.qc.ca\/?p=168","title":{"rendered":"Chapitre 2 &#8211; LE VIEUX MONTR\u00c9AL"},"content":{"rendered":"<p><b>l&rsquo;\u00eele de l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 de l&rsquo;instant pr\u00e9sent<\/b><\/p>\n<figure id=\"attachment_433\" aria-describedby=\"caption-attachment-433\" style=\"width: 150px\" class=\"wp-caption alignleft\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/demers.qc.ca\/wp-content\/uploads\/2006\/02\/claude_gauthier.gif\" alt=\"Claude Gauthier\" title=\"claude_gauthier\" width=\"150\" height=\"128\" class=\"size-full wp-image-433\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-433\" class=\"wp-caption-text\">Claude Gauthier<\/figcaption><\/figure>\n<p>Je n\u2019avais jamais encore r\u00e9veill\u00e9 mon p\u00e8re en pleine nuit. Mais ce gardien des l\u00e9gendes \u00e0 genoux d\u00e9clarant son amour, ce canot glissant sur le lac en brume, cette brillance tra\u00eenant, par apr\u00e8s, dans les yeux de tous, enfants comme adultes, tout \u00e7a m\u2019avait \u00e9branl\u00e9e. Ce n\u2019\u00e9tait pas du th\u00e9\u00e2tre. Mais qu\u2019\u00e9tait-ce donc ? C\u2019est au dortoir que je me rendis compte de la magie tournoyant d\u2019un lit \u00e0 l\u2019autre. Anikouni permettait \u00e0 ces enfants d\u00e9munis de s\u2019\u00e9vader peut-\u00eatre ? Non, il y avait une autre chose que je ne comprenais pas et qui me rendait follement amoureuse de lui. Une absence pr\u00e9sente ou une pr\u00e9sence absente, comment dire, comment dire ?<\/p>\n<p>Mon p\u00e8re se leva, envelopp\u00e9 d\u2019une doudou bleu et jaune et s\u2019installa dans sa berceuse, soutirant quelques bouff\u00e9es de fum\u00e9e de sa pipe. Il avait d\u00e9velopp\u00e9 avec moi cet art de n\u2019\u00eatre qu\u2019oreille quand, dans ma bouche, le flot des sentiments ou humeurs devenait trop confus.<\/p>\n<p>Papa, depuis hier soir, je me meurs enfin d\u2019amour.<\/p>\n<p>Je sus par la mani\u00e8re dont il m\u00e2chouillait le manche de sa pipe qu\u2019il retenait des larmes de joie. Il aurait voulu me poser mille questions mais\u2026. On n\u2019arrose pas d\u2019eau fra\u00eeche une fleur qui a besoin de soleil pour ass\u00e9cher ses craintes. J\u2019ajoutai&#8230;<\/p>\n<p>Cet amour me fait souffrir<br \/>\nVous devez bien vous en douter<br \/>\nY a des douleurs qui se racontent mal<br \/>\nJ\u2019ai trop de passions bouillant en dedans de moi<br \/>\nPour que je me sente bien de les vivre \u00e0 la maison<br \/>\nJ\u2019aimerais me louer un petit meubl\u00e9 demain<br \/>\nSi vous n\u2019y voyez pas d\u2019inconv\u00e9nient.<\/p>\n<p>Le ton \u00e9tait malgr\u00e9 moi un peu cassant. Mon p\u00e8re sentit qu\u2019il ne souffrirait aucune contradiction. Quand il se leva pour boire un peu d\u2019eau, je sus qu\u2019il venait d\u2019\u00eatre touch\u00e9 en plein c\u0153ur. C\u2019\u00e9tait sa mani\u00e8re \u00e0 lui de me dire qu\u2019il \u00e9tait d\u2019accord m\u00eame s\u2019il aurait aim\u00e9 que cela se passe autrement entre nous deux. Nous \u00e9tions tellement diff\u00e9rents au niveau des \u00e9motions. Lui admirait ceux et celles qui br\u00fblaient de passion \u00e0 la recherche du sens de leur vie. Mais il pr\u00e9f\u00e9rait pour lui-m\u00eame le bel immobilisme heureux. Il me baigna d\u2019une sorte de morale grand-p\u00e8re exprim\u00e9e dans les mots suivants :<\/p>\n<p>Il faut que jeunesse se passe.<br \/>\nIl est probablement bon que la tienne se passe ainsi<br \/>\nN\u2019est-ce pas ?<\/p>\n<p>Papa,<br \/>\nIl est possible que durant les prochains mois<br \/>\nJe vive des choses tr\u00e8s difficiles<br \/>\nEn mettant de c\u00f4t\u00e9 le p\u00e8re qui vit en vous,<br \/>\nY a-t-il des souffrances de vous<br \/>\nQui pourraient me servir de guide<br \/>\nSi oui<br \/>\nAuriez-vous la bont\u00e9<br \/>\nDe me les raconter ?<\/p>\n<p>La lecture de l\u2019encyclop\u00e9die nous avait permis \u00e0 mon p\u00e8re, ma m\u00e8re et moi de d\u00e9velopper des formules de politesse du c\u0153ur, telle \u00ab auriez-vous la bont\u00e9 de\u2026 \u00bb Quand mon p\u00e8re tombait amoureux d\u2019un nouveau mot,, il en parlait pendant au moins une semaine. C\u2019est ainsi que, dans notre vocabulaire familial, le mot \u00ab piti\u00e9 \u00bb fut remplac\u00e9 par \u00ab compassion \u00bb, \u00ab bonheur \u00bb par \u00ab \u00e9quanimit\u00e9 \u00bb, \u00ab charit\u00e9 \u00bb par \u00ab bienveillance \u00bb, \u00ab angoisse \u00bb par \u00ab abandon \u00bb et \u00ab obligeance \u00bb par \u00ab bont\u00e9 \u00bb.<\/p>\n<p>Papa, lui redis-je<br \/>\nAuriez-vous la bont\u00e9 de me raconter<br \/>\nVos souffrances ?<\/p>\n<p>Il savait, je pense, qu\u2019en reprenant ses propres formules, je retraverserais \u00e0 l\u2019envers le pont d\u00e9licieux du c\u0153ur que lui-m\u00eame avait construit entre nous deux, au fil du c\u0153ur des ann\u00e9es de nous deux. De toute ma vie, je n\u2019avais jamais vu une seule larme couler sur son visage. De fait je ne l\u2019avais jamais vu souffrir ne fusse une seule fois. Alors personne ne m\u2019avait enseign\u00e9 la souffrance et j\u2019avais si peur d\u2019aller seule \u00e0 sa rencontre.<\/p>\n<p>Deux larmes lentes, rares, solides refus\u00e8rent de c\u00e9der entre ses paupi\u00e8res.<\/p>\n<p>Ce n\u2019est pas parce qu\u2019un p\u00e8re<br \/>\nSe retire discr\u00e8tement devant la vie priv\u00e9e de sa fille<br \/>\nQue l\u2019homme en lui<br \/>\nSe sent pr\u00eat \u00e0 assumer son dire.<\/p>\n<p>Il me dit simplement en signe de b\u00e9n\u00e9diction paternelle<\/p>\n<p>Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage<br \/>\nBon voyage amoureux ma fille<\/p>\n<p>Cette phrase avait une r\u00e9elle signification pour nous deux. Derni\u00e8rement, nous en avions discut\u00e9 \u00e2prement. Imprudemment, j\u2019avais avanc\u00e9 l\u2019hypoth\u00e8se qu\u2019une si belle mani\u00e8re de dire ne pouvait provenir que de l\u2019Odyss\u00e9e d\u2019Hom\u00e8re. Mon p\u00e8re, en chercheur assoiff\u00e9, parcourut l\u2019encyclop\u00e9die et d\u00e9couvrit \u00e0 la page 585 du livre dix de Larousse que de fait, cette phrase provenait du premier vers du sonnet XXX ! des Regrets du po\u00e8te Du Bellay, peignant ainsi la nostalgie du pays natal. Le lendemain matin, je retrouvai donc l\u2019explication \u00e9crite sur le tableau noir de mon enfance. Moi qui m\u2019\u00e9tais toujours demand\u00e9 comment on pouvait faire un si beau voyage \u00e0 traverser de si p\u00e9nibles aventures, comme le racontait l\u2019Eliade, je venais d\u2019avoir une hypoth\u00e8se de r\u00e9ponse. Le voyage atteint sa beaut\u00e9 quand on a la chance de retourner au pays natal pour y mourir en paix entour\u00e9 de ceux qu\u2019on aime.<\/p>\n<p>Donc mon p\u00e8re me signifiait surtout qu\u2019il serait l\u00e0 \u00e0 chacun de mes retours. Mais curieusement, la logique du propos me conduisit \u00e0 lui poser une question fondamentale :<\/p>\n<p>Papa<br \/>\nVous ne m\u2019avez jamais parl\u00e9<br \/>\nDe votre pays natal ?<\/p>\n<p>Je me rappelle, nous \u00e9tions en train de d\u00eener. Ma m\u00e8re avait baiss\u00e9 les yeux et mon p\u00e8re, pr\u00e9textant un retard, m\u2019avait pass\u00e9 la main autour du visage pour que le silence soit moins difficile \u00e0 accepter. Se pouvait-il que son pays natal n\u2019e\u00fbt \u00e9t\u00e9 que celui de la souffrance ? Et qu\u2019il n\u2019y a aucun Ulysse qui retourne finir ses jours dans des lieux qui lui ont fait trop mal ?<\/p>\n<p>Cette question n\u2019avait jamais \u00e9t\u00e9 r\u00e9gl\u00e9e entre nous. Elle succ\u00e9dait donc \u00e0 mes demandes d\u2019auriez-vous la bont\u00e9 de\u2026. Jusque dans le fond de la pupille de mes yeux. Que j\u2019aurais aim\u00e9 qu\u2019il se d\u00e9voile cette nuit-l\u00e0, qu\u2019il brise \u00e0 jamais notre bulle de conte de f\u00e9es. II me serra bien fort dans ses bras, me signifiant par cela qu\u2019on ne demande pas \u00e0 un conteur de souffler sur la seule chose qui fut magique dans sa vie, son ch\u00e2teau de cartes. Et nous retourn\u00e2mes nous coucher.<\/p>\n<p>Au r\u00e9veil par contre, ce ne fut pas la m\u00eame histoire avec ma m\u00e8re :<\/p>\n<p>On n\u2019abandonne pas son c\u0153ur \u00e0 un pur inconnu<br \/>\nOn se renseigne un peu avant,<br \/>\nMiel<\/p>\n<p>Ne m\u2019appelle plus Miel<br \/>\nMaman<br \/>\nPlus jamais Miel entends-tu ?<\/p>\n<p>Je fus surprise moi-m\u00eame de ma col\u00e8re. Plus la sienne montait de me voir rompre toute amarre, plus la mienne l\u2019enterrait \u00e0 coups de hache contre l\u2019anneau du quai. Cette tension soudaine, entre nous, nous \u00e9tonna toutes les deux. D\u2019autant plus que nous avions cultiv\u00e9, en famille, l\u2019\u00e9ducation que donne la beaut\u00e9 des mots quand on est passionn\u00e9 de la langue fran\u00e7aise.<\/p>\n<p>Je t\u2019interdis de lever le ton dans cette maison, r\u00e9pliqua ma m\u00e8re.<\/p>\n<p>Et moi je t\u2019interdis de me traiter comme une enfant osai-je<\/p>\n<p>On ne parle pas comme \u00e7a \u00e0 sa m\u00e8re.<\/p>\n<p>On ne cherche pas \u00e0 \u00e9craser sa fille de vingt et un ans.<\/p>\n<p>Moi je cherche \u00e0 t\u2019\u00e9craser ? Mais tu perds la t\u00eate, Miel<\/p>\n<p>Mon nom c\u2019est Marie, Marie Gascon<br \/>\nTermin\u00e9e l\u2019enfance.<br \/>\nPuis si \u00e7a ne fait pas ton affaire\u2026<\/p>\n<p>Et je lui fis un doigt d\u2019honneur qui me m\u00e9rita une gifle. J\u2019atteignis la limite du vulgaire. Au moins le mot d\u00e9fendu beaucoup plus pour la laideur que pour son c\u00f4t\u00e9 provocateur, n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 prononc\u00e9. Et je me retins, je crois, juste par respect pour cette douceur de vivre que la lecture de l\u2019encyclop\u00e9die nous avait permis durant toutes ces ann\u00e9es, mon p\u00e8re insistant pour que le miel des mots parfume le palais du dire quand on ouvre la bouche.<\/p>\n<p>Je faillis cependant lui sauter dessus. Mais je me rappelai que tout Ulysse pour faire un beau voyage doit pouvoir un jour retourner au pays de son enfance. Ma m\u00e8re s\u2019enferma dans sa chambre. Je remplis l\u2019automobile de mes effets et partis avec l\u2019impulsion col\u00e9rique de ne plus jamais donner de nouvelles. Je venais de passer de vingt et un ans \u00e0 dix-sept ans tout d\u2019un coup. On ne saute pas d\u2019\u00e9tape dans la vie, je venais de m\u2019en rendre compte pour la premi\u00e8re fois, cassant le pot de Perrette, telle une vraie adolescente, pour que le lait r\u00e9int\u00e8gre le sein maternel.<\/p>\n<p>Tout ce que je savais de mon coup de foudre, c\u2019est que ce gardien des l\u00e9gendes chantait dans le Vieux Montr\u00e9al, au caf\u00e9 Saint-Vincent, sous le nom d\u2019artiste de Renaud. Robert, le directeur du camp, l\u2019avait engag\u00e9 sous la recommandation d\u2019Isabelle, \u00e9ducatrice au camp Ste-Rose.<\/p>\n<p>Je n\u2019avais jamais entendu parler de la bo\u00eete \u00e0 chanson le St-Vincent. J\u2019avais conserv\u00e9 un article de journal mentionnant que, depuis l\u2019Expo 67 de Montr\u00e9al, toutes les bo\u00eetes artisanales o\u00f9 se produisaient ceux qui composaient leurs propres chansons et qu\u2019on appelait chansonniers \u00e9taient tomb\u00e9es en d\u00e9su\u00e9tude \u00e0 travers le Qu\u00e9bec.<\/p>\n<p>Parmi les plus connues : Le Cro-Magnon \u00e0 Qu\u00e9bec, le Grenier \u00e0 St-Jean, L\u2019Epave \u00e0 Jonqui\u00e8re, l\u2019Escale \u00e0 Granby, l\u2019Etrave \u00e0 Perc\u00e9, le Funambule \u00e0 Chicoutimi, le Hibou \u00e0 Hull, le Garage \u00e0 St-Donat, le Pigeonnier \u00e0 C\u00f4te St-Paul, le Pirate \u00e0 St-Fabien, le Rakakas \u00e0 St-Hyacinthhe, le Rupin-Noir \u00e0 Trois-Rivi\u00e8res, le Sagittaire \u00e0 Rouyn, le Tombeau \u00e0 Berthierville, les Varveaux dans le Bas du Fleuve, l\u2019Astrid aux \u00celes de la Madeleine&#8230;<\/p>\n<p>Ne restait gu\u00e8re que les deux plus anciennes : la Butte \u00e0 Mathieu \u00e0 Val-David dans les Laurentides et le Patriote de Montr\u00e9al. Je fr\u00e9quentais le Patriote sur une base r\u00e9guli\u00e8re, au milieu d\u2019un noyau dur de f\u00e9ministes qui adoraient Cl\u00e9mence Desrochers cr\u00e9ant et produisant ses revues \u00e0 titre de locataire du deuxi\u00e8me \u00e9tage. Mais le caf\u00e9 St-Vincent du Vieux Montr\u00e9al n\u2019avait jamais \u00e9t\u00e9 mentionn\u00e9 comme faisant partie du circuit. Comment on sait qu\u2019on se retrouve dans un lieu o\u00f9 un jour, tr\u00e8s bient\u00f4t, l\u2019instant pr\u00e9sent sera magique ? Une impression de marcher temporairement dans une matrice, je crois, d\u2019un quelque chose \u00e0 la veille de na\u00eetre. Un parfum de contre-culture d\u2019o\u00f9 est en train de surgir,\u00e0 son insu, une nouvelle mode qui d\u00e9ferlera dans presque toutes les villes et villages du Qu\u00e9bec sur une p\u00e9riode de dix ans. Mais quand m\u00eame, on sent qu\u2019il se passe quelque chose\u2026<\/p>\n<p>Nous sommes le 30 juin 1973 vers 10 heures du soir. Tout est \u00e0 louer dans une maison de la rue St-Paul. \u00c9trange. Je me r\u00e9serve une chambre. Je descends la rue Notre-Dame, ne rencontre personne. J\u2019arrive \u00e0 la Place Jacques-Cartier\u2026. Quelques touristes. Je passe par la ruelle des peintres. Tous les artistes sont l\u00e0 grelottants un peu en cette soir\u00e9e fra\u00eeche mais pas d\u2019acheteurs pour leurs \u0153uvres. De fait, je me dirige \u00e0 l\u2019oreille parce que j\u2019entends chanter au loin\u2026 Au bout de la ruelle des peintres, deux portes de garage ouvertes\u2026. J\u2019approche\u2026. Un chanteur sur un tabouret, guitare \u00e0 la main, micro rudimentaire \u00e0 la voix. La trentaine de personnes pr\u00e9sentes reprennent en ch\u0153ur chaque phrase de la chanson. Je suis boulevers\u00e9e. Ici on ne chante pas, on vit tous la m\u00eame chose \u00e0 travers un chant qui aurait pu \u00eatre n\u2019importe lequel. Ce n\u2019est pas comme au Patriote. Il n\u2019y a pas un artiste en avant qui chante et un public qui \u00e9coute. Non, j\u2019ai la sensation d\u2019\u00eatre partie prenante de quelque chose d\u2019unique que je ne peux identifier, m\u00eame si je suis la seule, \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, les deux bras appuy\u00e9s contre le bac de fleurs de la fen\u00eatre ouverte des portes du garage.<\/p>\n<p>Chanteur Sur la rue du palais<br \/>\nSalle sur la rue du palais<br \/>\nChanteur Y a une bien belle fille lon la<br \/>\nSalle Y a une bien belle fille<\/p>\n<p>Elle a tant d\u2019amoureux (bis)<br \/>\nQui lui donneraient la lune lon la<br \/>\nQui lui donneraient la lune<\/p>\n<p>C\u2019est un p\u2019tit qu\u00e9b\u00e9cois (bis)<br \/>\nQui eut sa pr\u00e9f\u00e9rence lon la<br \/>\nQui eut sa pr\u00e9f\u00e9rence<\/p>\n<p>On dirait que chaque mot chant\u00e9 plonge dans mes racines au plus profond de mes frissons de vivre et je nage en moi-m\u00eame en chantonnant moi aussi, heureuse, si heureuse.<\/p>\n<p>C\u2019est en faisant l\u2019amour (bis)<br \/>\nQu\u2019il parl\u00e2t de mariage lon la<br \/>\nQu\u2019il parl\u00e2t de mariage.<\/p>\n<p>Marie si tu voulais (bis)<br \/>\nOn habiterait ensemble lon la<br \/>\nOn habiterait ensemble.<\/p>\n<p>Je m\u2019appelle Marie. Et Renaud qui m\u2019aper\u00e7oit au moment m\u00eame o\u00f9 il prononce mon pr\u00e9nom sans se douter que c\u2019est exactement le mien. Il semble ne pas me reconna\u00eetre, mais que c\u2019est d\u00e9licieux d\u2019\u00eatre tous canot\u00e9s par le m\u00eame refrain, sans pr\u00e9tention, sans apparence, que de la magie dont je ne peux saisir la nature.<\/p>\n<p>Un grand petit pays (bis)<br \/>\nTrois fois plus grand que la France lon la<br \/>\nTrois fois plus grand que la France<\/p>\n<p>Aux quatre coins du pays (bis)<br \/>\nQuatre phares sur le monde lon la<br \/>\nQuatre phares sur le monde<\/p>\n<p>Au c\u0153ur de ce pays (bis)<br \/>\nLa terre est si profonde lon la<br \/>\nLa terre est si profonde<\/p>\n<p>Tous les Tremblay les Roy<br \/>\nLes Gagnon les Dubois<br \/>\nPourraient y boire ensemble lon la<br \/>\nPourraient y boire ensemble<\/p>\n<p>Et nous ferions l\u2019amour (bis)<br \/>\nDes savants des po\u00e8tes lon la<br \/>\nDu beau monde<br \/>\nEt des f\u00ea\u2026tes.<\/p>\n<p>Et l\u2019on applaudit comme je n\u2019ai jamais entendu applaudir auparavant, comme si le monde se f\u00e9licitait de vivre tant de magie avec presque rien, le chanteur n\u2019y \u00e9tant d\u2019ailleurs pour presque rien. On aurait dit l\u2019atmosph\u00e8re des peintures de Renoir\u2026 des impressions\u2026 \u00e0 la fois fugace et\u2026.<\/p>\n<p>Une femme vint finalement me chercher. Elle se pr\u00e9senta \u00e0 moi comme \u00e9tant la propri\u00e9taire, Madame Martin. Elle me raconta, en riant, que le lieu fut jadis un salon fun\u00e9raire et qu\u2019on y chantait d\u2019abord pour faire danser les morts, pour pas qu\u2019on oublie de vivre pendant qu\u2019on est encore vivant. Elle ajouta avec fiert\u00e9 qu\u2019elle \u00e9tait la compagne du grand po\u00e8te Paul Gouin et qu\u2019ils vivaient ensemble au troisi\u00e8me \u00e9tage, juste au-dessus des vivants et juste en dessous des morts.<\/p>\n<p>Vous \u00eates mieux d\u2019entrer en dedans ma belle<br \/>\nLe soir les morts se prom\u00e8nent dehors.<\/p>\n<p>Nous pass\u00e2mes \u00e0 travers les tables. Elle me pr\u00e9senta \u00e0 tous et chacun. J\u2019aimais sa fa\u00e7on d\u2019orchestrer l\u2019atmosph\u00e8re de son univers, avec fermet\u00e9 et tendresse. Elle demanda \u00e0 la bande de Clermont de se tasser un peu pour que je me sente bien accueillie \u00e0 ma premi\u00e8re visite dans le Vieux-Montr\u00e9al.<\/p>\n<p>Cette petite fille-l\u00e0 est toute seule<br \/>\nPrenez-en soin parce que vous allez<br \/>\nAvoir affaire \u00e0 moi<br \/>\nMa bande de maquereaux et de pucelles<\/p>\n<p>Jamais je n\u2019oublierai Clermont. Bandeau sur la t\u00eate pour cacher une calvitie pr\u00e9coce, barbe g\u00e9n\u00e9reuse, il carburait \u00e0 l\u2019amiti\u00e9. Il avait obtenu le privil\u00e8ge d\u2019\u00eatre toujours assis \u00e0 la m\u00eame table, sur la m\u00eame chaise, entour\u00e9 de ses amis. C\u2019\u00e9tait un homosexuel discret et chaleureux qui adorait le monde des animateurs-chansonniers comme il les appelait pour les diff\u00e9rencier de leurs a\u00een\u00e9s compositeurs de la premi\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration des bo\u00eetes \u00e0 chanson, soit les F\u00e9lix Leclerc, Pierre Calv\u00e9, Jean-Pierre Ferland, Claude L\u00e9veill\u00e9e, Claude Gauthier, Pierre L\u00e9tourneau, Gilles Vigneault et Raymond L\u00e9vesque. Pour ne mentionner que les plus connus.<\/p>\n<p>Clermont me raconta que Madame Martin avait imagin\u00e9 une formule qui lui plaisait beaucoup. Trois animateurs-chansonniers se succ\u00e9daient sur la petite sc\u00e8ne, chantant des chansons de r\u00e9pertoire dont la fonction premi\u00e8re consistait d\u2019abord \u00e0 permettre \u00e0 tout le monde de fredonner ensemble comme si on \u00e9tait autour d\u2019un feu de camp. On pouvait r\u00e9entendre cinq fois pendant la m\u00eame soir\u00e9e \u00ab aux marches du palais \u00bb, \u00ab au chant de l\u2019alouette \u00bb, ou \u00ab le petit bonheur \u00bb de Felix Leclerc, en autant que cela permette \u00e0 chacun de br\u00fbler sa branche d\u2019arbre dans le feu de leur joie de vivre.<\/p>\n<p>Un nouvel artiste monta sur le tr\u00e9teau. Petit de taille, \u00e0 peine grassouillet, il m\u2019apparaissait venu de nulle part et s\u2019en allant nulle part. Clermont me dit :<\/p>\n<p>Il s\u2019appelle Ren\u00e9 Robitaille<br \/>\nIl y a tellement de l\u00e9gendes qui courent sur sa boh\u00e8me<br \/>\nLe genre \u00e0 vendre sa t\u00e9l\u00e9vision et son syst\u00e8me de son<br \/>\nPour s\u2019acheter un billet aller-retour Montr\u00e9al-Paris<br \/>\nJuste pour aller entendre chanter Georges Brassens<br \/>\nJamais saoul mais toujours entre deux cognacs<br \/>\nIl chante avec un d\u00e9tachement qui nous donne tous<br \/>\nLa sensation d\u2019\u00eatre po\u00e8tes.<\/p>\n<p>C\u2019est ainsi que j\u2019appris que Clermont avait \u00e9t\u00e9 le premier client lorsque la m\u00e8re Martin avait d\u00e9cid\u00e9 d\u2019ouvrir. Et qu\u2019il n\u2019avait jamais manqu\u00e9 un seul soir, juste pour le bonheur de vivre ce qu\u2019un jour, selon lui, tout le Qu\u00e9bec conna\u00eetrait \u00e0 son tour. Une boh\u00e8me se saoulant dans ses racines.<\/p>\n<p>Ceux qui chantent ici, me confia-t-il<br \/>\nComposent juste quand \u00e7a d\u00e9borde<br \/>\nY en pas un qui travaille<br \/>\nPas un qui sait ses chansons par c\u0153ur<br \/>\nIls ont tous des cahiers<\/p>\n<p>Quand ils chantent une de leurs chansons<br \/>\nC\u2019est toujours la m\u00eame<br \/>\nParce que c\u2019est la seule<br \/>\nQui parle vraiment de leur vie enti\u00e8re.<\/p>\n<p>Ren\u00e9 entonna d\u2019ailleurs les deux seuls classiques de son ami Lawrence Lepage : \u00ab Monsieur Marcoux Labont\u00e9 et \u00ab mon vieux Fran\u00e7ois \u00bb puis celle de son fr\u00e8re Cyrille \u00ab Marie-Lou \u00bb, puis celle de son ami Georges Langford des \u00celes de la Madeleine \u00ab La butte \u00bb Et soudain les cris surgirent de partout :<\/p>\n<p>Le gros Bob d\u2019a cot\u00e9<br \/>\nLe gros Bob d\u2019a c\u00f4t\u00e9<\/p>\n<p>Et Ren\u00e9 de r\u00e9pondre Comme c\u2019est la seule chanson que j\u2019ai \u00e9crite<br \/>\nJe vais peut-\u00eatre la chanter<br \/>\nMais \u00e7a me prend mon cognac.<\/p>\n<p>Trois autres cognacs arriv\u00e8rent sur la sc\u00e8ne. Il les cala un apr\u00e8s l\u2019autre en faisant lever le coude \u00e0 tout le monde. Puis, apr\u00e8s avoir pris une \u00e9ternit\u00e9 pour accorder sa guitare, d\u2019ailleurs encore plus fausse qu\u2019au d\u00e9but de l\u2019op\u00e9ration, il s\u2019enferma dans un grand silence de gars qui a soif.<\/p>\n<p>Je m\u2019en vais vous chanter\u2026<br \/>\nLa seule composition que je me rappelle<br \/>\nQuand je suis saoul\u2026.<\/p>\n<p>Les rires fus\u00e8rent de partout.<\/p>\n<p>Mais l\u00e0 il me semble que je ne suis pas encore assez saoul<br \/>\nJe risque d\u2019oublier des paroles.<\/p>\n<p>Trois autres cognacs arriv\u00e8rent sur la sc\u00e8ne. Il cala \u00e0 nouveau, raccorda sa guitare, faisant monter la tension. Mais comme c\u2019\u00e9tait un rituel qu\u2019il se plaisait \u00e0 r\u00e9p\u00e9ter de soir en soir, on en \u00e9tait parfois rendu \u00e0 lui envoyer les cognacs avant qu\u2019il ne les demande. Et Ren\u00e9 finalement de dire :<\/p>\n<p>VOICI LA SEULE CHANSON<br \/>\nDONT JE ME RAPPELLE LES PAROLES<br \/>\nJUSTE QUAND JE SUIS SAOUL<br \/>\nLE GROS BOB D\u2019A COTE<\/p>\n<p>J\u2019te vois r\u2019venir chez nous\u2026..par la porte d\u2019en avant<br \/>\nTu sonnes et je t\u2019ouvre\u2026\u2026\u2026pis j\u2019descends lentement<br \/>\nJe te prends dans mes bras\u2026..on remonte lentement<br \/>\nOn ose pas parler\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026.on en a trop \u00e0 dire<\/p>\n<p>REFRAIN<br \/>\nSi j\u2019avais su t\u2019aurais pu me dire que tu t\u2019en venais souper<br \/>\nT\u2019avais rien qu\u2019\u00e0 t\u00e9l\u00e9phoner chez l\u2019gros Bob d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9<br \/>\nY s\u2019rait v\u2019nu dans maison, y m\u2019aurait dit bonhomme<br \/>\nBonhomme vient donc r\u00e9pondre, y a quelqu\u2019un l\u00e0 pour to\u00e9<\/p>\n<p>De mon ch\u00e2ssis chez nous\u2026\u2026j\u2019vois la porte d,en avant<br \/>\nPour te voir arriver\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026.c\u2019est l\u00e0 que j\u2019m\u2019installais<br \/>\nCe matin dans mon r\u00eave\u2026\u2026\u2026ce matin je croyais<br \/>\nQue tu me revenais\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026que tu me revenais<\/p>\n<p>REFRAIN FINAL<br \/>\nA toutes les fois qu\u2019j\u2019entends sonner chez l\u2019gros Bob d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9<br \/>\nJ\u2019pense que c\u2019est to\u00e9, j\u2019pense que c\u2019est pour mo\u00e9<br \/>\nJ\u2019vas aller prendre une bi\u00e8re\u2026 Chez l\u2019gros Bob d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9<\/p>\n<p>Les applaudissements rejaillirent du bar \u00e0 la sc\u00e8ne. Trois autres cognacs retravers\u00e8rent la salle pour que Ren\u00e9 la rejou\u00e2t et la rejoue imm\u00e9diatement. Je demandai \u00e0 Clermont qui \u00e9tait \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de Renaud, debout \u00e0 l\u2019entr\u00e9e des toilettes \u00bb<\/p>\n<p>C\u2019est le troisi\u00e8me chansonnier de la soir\u00e9e<br \/>\nLe barbu<br \/>\nMarcel Picard<br \/>\nTellement amoureux de la vie<br \/>\nQu\u2019il n\u2019a qu\u2019\u00e0 gratter de sa guitare<br \/>\nAvec un rythme lent incomparable<br \/>\nPour que la salle se l\u00e8ve debout en transe<br \/>\nIl est le seul \u00e0 r\u00e9ussir cela.<br \/>\nNe jamais bouger<br \/>\nEt que tout soit survolt\u00e9 devant lui.<br \/>\nC\u2019est ainsi que le temps fila jusqu\u2019\u00e0 deux heures trente du matin. Renaud, le dernier \u00e0 monter sur la sc\u00e8ne, annon\u00e7a la chanson finale de la soir\u00e9e.<\/p>\n<p>De Jean-Pierre Ferland<br \/>\nLes Immortelles<\/p>\n<p>Vous avez nom que je voudrais, pour ma ma\u00eetresse<br \/>\nVous avez nom que les amours devraient conna\u00eetre<br \/>\nMais elles vivront ce que vivent les roses<br \/>\nL\u2019espace d\u2019un vous savez quoi<br \/>\nNe s\u2019appelleront jamais immortelles<br \/>\nNe seront jamais qu\u2019un feu de joie.<\/p>\n<p>Je me sentis exactement comme le mod\u00e8le nu \u00e9tendu sur le velours rouge pendant que le peintre Modigliani la peignait. Le corps gorg\u00e9 de sensualit\u00e9, le ventre g\u00e9missant d\u2019espoir du jaillissement de sa verge entre mes reins tendus dans une union intime et parfaitement fondue de deux \u00eatres amoureux.<\/p>\n<p>Vous avez nom que je voudrais<br \/>\nPour ma ma\u00eetres\u2026es&#8230;se<\/p>\n<p>La soir\u00e9e prit fin sur une note velout\u00e9e de boh\u00e8me attard\u00e9e. Renaud d\u00e9posa sa guitare dans son \u00e9tui, serra son cahier dans sa valise, \u00e9teignit l\u2019amplificateur.<\/p>\n<p>La m\u00e8re Martin, comme tous la surnommaient affectueusement, m\u2019offrit un dernier cognac, comme pour me signifier qu\u2019elle m\u2019avait adopt\u00e9e. Mais n\u2019\u00e9tait-ce pas l\u00e0 son immense talent de tenanci\u00e8re qui faisait que chaque nouveau venu trouvait en ses lieux une famille et une m\u00e8re de famille ? Lorsqu\u2019elle apprit que je vivais dans une des petites chambres de la rue St-Paul, elle cria pour qu\u2019on l\u2019entende de loin :<\/p>\n<p>Renaud., raccompagne la petite en passant<br \/>\nY a pas de lumi\u00e8re dans ce coin-l\u00e0<\/p>\n<p>Elle ajouta aussi en parlant assez fort pour que Renaud l\u2019entende : N\u2019oublie pas de te faire respecter ma fille<br \/>\nMes animateurs-chansonniers<br \/>\nCe sont des ben bons gars<br \/>\nTrop bons pour que je n\u2019avertisse pas mes filles<br \/>\nQu\u2019ils ont bien des mani\u00e8res d\u2019\u00eatre bons avec elles.<\/p>\n<p>\u00c9tonnamment, il n\u2019avait pas fait le lien entre ma personne et le camp Ste-Rose. Faut dire qu\u2019il faisait si noir sous le vacillement des chandelles et que mon chapeau de paille masquait probablement beaucoup plus ma chevelure. Nous descend\u00eemes la rue St-Paul en \u00e9changeant tr\u00e8s peu de mots :<\/p>\n<p>Je m\u2019appelle Renaud, toi ?<\/p>\n<p>Marie<\/p>\n<p>\u00c7a fait longtemps que t\u2019habites dans le coin ?<\/p>\n<p>Je suis arriv\u00e9e cette semaine<\/p>\n<p>Tu vis en chambre ?<\/p>\n<p>Oui, pas loin d\u2019ici\u00ab<\/p>\n<p>Tu n\u2019as pas peur toute seule ?<\/p>\n<p>Pas ce soir en tout cas.<\/p>\n<p>Nous pass\u00e2mes devant le restaurant du P\u00e8re Leduc, ouvert jour et nuit. Les deux hommes se salu\u00e8rent. Puis nous march\u00e2mes jusqu\u2019au bout de la rue St-Paul. \u00c0 droite nichait le caf\u00e9 du port, mais nous bifurqu\u00e2mes plut\u00f4t vers la gauche. Sous le pont de la rue Berri, qu\u2019on avait toujours surnomm\u00e9 le pont des malheurs, Renaud me r\u00e9cita un de ses po\u00e8mes :<\/p>\n<p>SOUS LE PONT DES MALHEURS<\/p>\n<p>Et si ton corps \u00e9tait un beau ruisseau<br \/>\nIl coulerait lentement le long de la rue Berri<br \/>\nSe faufilant pour s\u2019arr\u00eater soudain, transi comme un voleur<br \/>\nL\u00e0 ou g\u00eet la rue Notre Dame qui ne laisse passer<br \/>\nQue les po\u00e8tes et les femmes<\/p>\n<p>Passe, Passe, fillette te dirait-elle,<br \/>\nLes cr\u00e9ateurs ont faim<br \/>\nIls t\u2019attendent.<br \/>\nDonne-leur ton eau, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 dans un tout petit caf\u00e9<br \/>\nMyst\u00e9rieux, peu connu et c\u2019est tant mieux<br \/>\nPour les folies des amoureux<\/p>\n<p>Petit ruisseau<br \/>\nQuand mes amis auront bien bu<br \/>\nIls te jetteront ensuite dans le fleuve, heureuse,<br \/>\nComme une vierge assouvie g\u00e9missant dans l\u2019\u00e9ternit\u00e9<br \/>\nL\u2019\u00e9trange d\u00e9cor du caf\u00e9 du port.<br \/>\nLa musique des mots fit de moi une belle au bois dormant, comme la princesse endormie dans les contes de mon p\u00e8re. Je sentis sa bouche approcher de mes l\u00e8vres. De mes deux mains, je fis reculer son visage. Puisqu\u2019il m\u2019avait d\u00e9clar\u00e9 son amour en Anikouni et qu\u2019il ne m\u2019avait m\u00eame pas reconnue en Renaud, comment pouvais-je lui faire confiance ?<\/p>\n<p>J\u2019ai d\u00e9j\u00e0 rencontr\u00e9 l\u2019homme de ma vie<br \/>\nLui murmurai-je en le regardant droit dans les yeux<\/p>\n<p>Il pencha la t\u00eate de r\u00e9signation, sans dire un mot. Nous continu\u00e2mes notre chemin silencieusement. Rendus \u00e0 la porte de ma maison de chambres, Renaud me dit en ricanant :<\/p>\n<p>Cela veut dire qu\u2019il faut oublier le caf\u00e9 ?<\/p>\n<p>Non mais deux verres d\u2019eau et une chandelle par terre<br \/>\n\u00c7a pourrait faire oublier le caf\u00e9 ?<\/p>\n<p>Cela le surprit. J\u2019adorais mettre mon intelligence \u00e0 la disposition de mes \u00e9motions, de ma sensibilit\u00e9 et de mon intuition. Improviser ma vie par compulsion m\u2019avait toujours paru aussi talentueux que pouvaient l\u2019\u00eatre les personnages des meilleurs romans : Oser, sauter les temps non n\u00e9cessaires \u00e0 l\u2019adr\u00e9naline de vivre, improviser, provoquer, besoin terrible de provoquer quitte \u00e0 reculer.<\/p>\n<p>Je servis les deux verres d\u2019eau, allumai la chandelle, me couvrit d\u2019un ch\u00e2le pour cacher la pointe de mes mamelons trop assoiff\u00e9s de ses l\u00e8vres, couvrir la chair au-dessus de mon c\u0153ur trop \u00e0 la recherche de ses bras.<\/p>\n<p>Cela te fait quoi de mourir d\u2019amour<br \/>\nPour un homme, me lanca-t-il ?<\/p>\n<p>Touch\u00e9e, j\u2019\u00e9tais touch\u00e9e, comme un bateau qui en pleine guerre re\u00e7oit une premi\u00e8re torpille d\u2019un sous-marin ennemi, les flancs soudain ouverts d\u2019un d\u00e9sespoir innommable.<\/p>\n<p>Es-tu d\u00e9j\u00e0 mort d\u2019amour pour une fille ? R\u00e9pliquai-je.<\/p>\n<p>Le sous-marin replongea aussit\u00f4t en lui-m\u00eame, de stupeur, je crois.<\/p>\n<p>Deux fois, avoua-t-il.<br \/>\nDeux fois<\/p>\n<p>Et je crus r\u00e9ussir en une seule phrase, \u00e0 obtenir de Renaud ce que mon p\u00e8re avait toujours refus\u00e9 de m\u2019accorder : La confidence d\u2019une vraie souffrance d\u2019homme et non la magie d\u2019une force imaginaire d\u2019un h\u00e9ros des contes de mon enfance. Mais plus il racontait, plus je voyais dans ses yeux la reconnaissance qu\u2019un tel moment d\u2019instant pr\u00e9sent fut possible sur cette terre. Et Renaud s\u2019abandonna \u00e0 son dire. Et j\u2019en fus s\u00e9duite, ayant \u00e9t\u00e9 si assoiff\u00e9e des mots toute ma vie.<\/p>\n<p>\u00ab Elle s\u2019appelait Lola, dit-il. C\u2019\u00e9tait une fille d\u2019une grande th\u00e9\u00e2tralit\u00e9 dans sa bisexualit\u00e9. Quand elle arrivait au St-Vincent, habill\u00e9e en homme, elle paraissait en habit, chapeau, cravate et cigare. Les samedis soir, d\u2019un seul regard, elle arrivait \u00e0 d\u00e9celer dans la foule laquelle parmi les filles avait des penchants lesbiens. En quelques heures, elle r\u00e9ussissait \u00e0 harponner sa proie, partir \u00e0 son bras pour en d\u00e9guster les fruits durant la nuit. Par contre, quand elle se pr\u00e9sentait habill\u00e9e en femme, je ne connais pas d\u2019homme solitaire et libre qui n\u2019ait tent\u00e9, \u00e0 un moment donn\u00e9, de la s\u00e9duire. Mais elle refusait de partir avec quiconque tout en appr\u00e9ciant cette cour d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e de m\u00e2les quelquefois talentueux. \u00bb<\/p>\n<p>Renaud ferma les yeux d\u2019extase, je crois, comme on go\u00fbte et go\u00fbte encore et encore, juste par m\u00e9moire olfactive, un vin d\u2019un cru si rare qu\u2019il n\u2019en vint jamais un autre de cette qualit\u00e9.<\/p>\n<p>Un soir, \u00e0 minuit exactement<br \/>\nElle apparut drap\u00e9e d\u2019une jupe magnifique<br \/>\nS\u2019assit devant moi<br \/>\nJambes bien espac\u00e9es<br \/>\nExprimant toute la palette de ses sens<\/p>\n<p>Ma voix vibrait \u00e0 sa chair<br \/>\nComme sa chair caressait les sons du fond de ma gorge<br \/>\nIl n\u2019y avait que nous deux<br \/>\nNos deux corps explos\u00e9s en mille \u00e9tincelles<\/p>\n<p>\u00c0 la fin<br \/>\nElle se leva<br \/>\nGlissa un papier entre ma poitrine et ma guitare\u2026<br \/>\nEt s\u2019enfuit\u2026<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait son adresse.<\/p>\n<p>Je courus chez elle<br \/>\nElle m\u2019attendait nue sous une robe de chambre<br \/>\nDans une chaise ber\u00e7ante.<br \/>\nJe l\u2019ai p\u00e9n\u00e9tr\u00e9e de ma verge<br \/>\nAvec la m\u00eame musique<br \/>\nQui a toujours modul\u00e9 ma voix<\/p>\n<p>Nous n\u2019avons pas dit un mot<br \/>\nUne autre fille dormait dans sa chambre<br \/>\nJe suis reparti<\/p>\n<p>Chacun des soirs qui suivirent sur la sc\u00e8ne<br \/>\nJe me demandai :<br \/>\nViendra-t-elle en homme ou en femme<\/p>\n<p>Un soir<br \/>\nElle s\u2019est pr\u00e9sent\u00e9e en homme<br \/>\nV\u00e9cu un coup de foudre avec une nouvelle cliente<br \/>\nEt repartit avec elle.<br \/>\nJe n\u2019ai jamais revu ni l\u2019une, ni l\u2019autre.<\/p>\n<p>Je suis finalement retourn\u00e9 \u00e0 l\u2019appartement<br \/>\nElle avait d\u00e9m\u00e9nag\u00e9 sans laisser d\u2019adresse.<\/p>\n<p>Ce moment unique me laissa dans l\u2019\u00e2me<br \/>\nUn parfum incomparable d\u2019infinit\u00e9<br \/>\nQui ne m\u2019a depuis jamais quitt\u00e9.<\/p>\n<p>Plus Renaud racontait, plus j\u2019\u00e9tais odieusement jalouse int\u00e9rieurement. Non seulement ne m\u2019avait-il pas encore reconnue alors qu\u2019il avait demand\u00e9 ma main au camp Ste-Rose, mais il me semblait que je ne pourrais jamais \u00e9galer la signature de cette femme en ses sens.<\/p>\n<p>Est-ce possible de mourir d\u2019amour<br \/>\nUne deuxi\u00e8me fois lui demandai-je soudain ?<\/p>\n<p>On devrait mourir \u00e0 chaque fois me r\u00e9pondit-il. Je ne meurs que dans les bras de celles que j\u2019appelle les bouleversantes ou les fascinantes, \u00e0 l\u2019intelligence presque g\u00e9niale, aux bouches tristes avec des yeux qui n\u2019en finissent pas de jouir de l\u2019instant pr\u00e9sent, uniquement l\u2019instant pr\u00e9sent. Au mois de mars de cette ann\u00e9e, lorsque je sortis mon livre de po\u00e9sie, une grande fille, immens\u00e9ment grande s\u2019approcha de ma sc\u00e8ne et me dit, ses yeux envo\u00fbtant les miens :<\/p>\n<p>Renaud<br \/>\nMon mari m\u2019a offert ton livre de po\u00e8mes en voyage de noces<br \/>\nComme il est en tourn\u00e9e d\u2019affaires \u00e0 travers le monde<br \/>\nJe suis venue r\u00e9aliser un fantasme ;<br \/>\nQue tu me r\u00e9cites tes textes dans un endroit romantique.<\/p>\n<p>Elle avait \u00e9t\u00e9 mod\u00e8le nu \u00e0 l\u2019Ecole des Beaux-arts de Montr\u00e9al&#8230; Je l\u2019emmenai sous le pont des malheurs, puis au caf\u00e9 du port. Jean Marcoux, le joueur de violon, propri\u00e9taire, nous pr\u00eata sa chambre. Sous la po\u00e9sie de mes l\u00e8vres, elle se caressa de la symphonie de ses doigts, avec rythme lent comme seuls les mots savent s\u2019incliner devant les sens. Les ruelles du Vieux Montr\u00e9al accueillirent amant et amante, furieusement passionn\u00e9s de la po\u00e9sie de vivre l\u2019instant pr\u00e9sent. Puis un jour ce mod\u00e8le nu me dit :<\/p>\n<p>Merci de la belle vie de jeunesse<br \/>\nV\u00e9cue en ta compagnie<br \/>\nJe suis maintenant pr\u00eate<br \/>\n\u00c0 me consacrer \u00e0 mon mari.<br \/>\nEt \u00e0 fonder une famille<\/p>\n<p>Je ne la revis plus elle non plus.<\/p>\n<p>Le silence surgit soudain entre nous color\u00e9 d\u2019une jalousie subite de ma part. Je pris la chance de chanter :<\/p>\n<p>Zum galli galli galli zum Galli zum<\/p>\n<p>Non\u2026. La princesse du camp Ste-Rose, dit-il estomaqu\u00e9<\/p>\n<p>Comme pour se faire pardonner, il sortit sa guitare et chanta :<\/p>\n<p>Parle-moi, parle-moi, j\u2019ai besoin de tendresse<br \/>\nIl n\u2019en reste pas beaucoup, dans ce monde un peu fou<br \/>\nNe m\u2019en veut pas, ne rit pas<br \/>\nJe suis homme et enfant<br \/>\nParle-moi, parle-moi<br \/>\nDoucement et longtemps<\/p>\n<p>Renaud arr\u00eata de chanter au beau milieu de la chanson, comme si tout avait \u00e9t\u00e9 dit entre nous deux.<\/p>\n<p>C\u2019est magnifique lui soufflai-je<br \/>\nOn dirait que c\u2019est le plus beau de toi-m\u00eame<br \/>\nque tu viens de m\u2019offrir.<\/p>\n<p>Il serra l\u2019instrument dans son \u00e9tui, se leva et juste avant de quitter me dit :<\/p>\n<p>Il y a deux ans<br \/>\n\u00e0 l\u2019Eglise,<br \/>\nOn a entonn\u00e9 cette chanson<br \/>\nLorsque je me suis mari\u00e9<\/p>\n<p>Il sortit comme un vagabond \u00e9tonn\u00e9 d\u2019avoir commis une erreur dans sa vie, fascin\u00e9 par le fait qu\u2019une m\u00e9prise repr\u00e9sent\u00e2t un bien mince prix \u00e0 payer pour vivre d\u2019instants en instants comme on chante les yeux dans un cahier pour mieux canoter le long de la rivi\u00e8re des mots. <\/p>\n<!-- AddThis Advanced Settings generic via filter on the_content --><!-- AddThis Share Buttons generic via filter on the_content -->","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>l&rsquo;\u00eele de l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 de l&rsquo;instant pr\u00e9sent Je n\u2019avais jamais encore r\u00e9veill\u00e9 mon p\u00e8re en pleine nuit. 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