{"id":156,"date":"2006-02-21T16:04:11","date_gmt":"2006-02-21T21:04:11","guid":{"rendered":"http:\/\/demers.qc.ca\/?p=156"},"modified":"2009-01-26T01:08:44","modified_gmt":"2009-01-26T06:08:44","slug":"chapitre-3","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/demers.qc.ca\/?p=156","title":{"rendered":"Chapitre 3 &#8211; LE CONTINENT DE LA SOUFFRANCE"},"content":{"rendered":"<p><b>L&rsquo;\u00eele de l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 de l&rsquo;instant pr\u00e9sent<\/b><\/p>\n<p>\u00c0 trente ans de distance, il m\u2019est possible de peindre ce que je v\u00e9cus \u00e0 l\u2019\u00e9poque avec cette fragilit\u00e9 qui donne aux descriptions, un sentiment pas n\u00e9cessairement de v\u00e9rit\u00e9 mais s\u00fbrement d\u2019authenticit\u00e9.<\/p>\n<p>Imaginez deux tableaux suspendus au mur de ma m\u00e9moire.<\/p>\n<p>Le premier repr\u00e9sente une \u00eele o\u00f9 se vit, sans que nous en ayons vraiment conscience, de grands moments de bonheur qui succ\u00e8dent au bonheur. On y voit, de l\u2019extr\u00eame sud de la ruelle des peintres, les portes de garage du St-Vincent ouvertes, un chanteur sur un banc fondu \u00e0 une foule de plus en plus dense, de plus en plus heureuse, sous l\u2019effet d\u2019une magie dont tous ressentent les bienfaits sans \u00eatre encore habilit\u00e9 \u00e0 en identifier les ingr\u00e9dients.<\/p>\n<p>Le second, repr\u00e9sente un continent o\u00f9 l\u2019on souffre du matin au soir, du soir au matin. \u00c0 commencer par le personnel qui se per\u00e7oit comme un groupe d\u2019intervenants sociaux, posant des diagnostics, s\u2019effor\u00e7ant de contr\u00f4ler l\u2019ingu\u00e9rissable, d\u2019emp\u00eacher les d\u00e9bordements d\u2019une col\u00e8re tout \u00e0 fait justifi\u00e9e, et cela sous toutes ses formes. La principale souffrance des \u00e9ducateurs et \u00e9ducatrices se nomme l\u2019impuissance au quotidien.<\/p>\n<p>En premier lieu, impuissance au niveau de leur propre vie. Une impression folle de boulot m\u00e9tro dodo, une certitude de n\u2019\u00eatre qu\u2019un engrenage d\u00e9fectueux \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un syst\u00e8me bas\u00e9 sur le principe d\u2019une pathologie \u00e0 gu\u00e9rir plut\u00f4t que d\u2019une libert\u00e9 \u00e0 conqu\u00e9rir. Sans compter des vies priv\u00e9es aussi insatisfaisantes les unes que les autres. Amours d\u00e9\u00e7us, divorce, endettement, amant ma\u00eetresse, en cachette\u2026Enfin le lot de maladies sociales que l\u2019on cache quand on a un poste de pouvoir dans une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 sous le pr\u00e9texte d\u2019aider le plus faible, on anesth\u00e9sie ses propres douleurs. Et c\u2019est en endossant la servitude institutionnalis\u00e9e qu\u2019on institutionnalise la souffrance des petits.<\/p>\n<p>Finalement, le camp Ste-Rose n\u2019\u00e9tait pas bien diff\u00e9rent du reste de la soci\u00e9t\u00e9. La vie s\u2019exprimant sous un horaire dont les st\u00e9r\u00e9otypes indiquent plus le malaise d\u2019assumer sa libert\u00e9 que le bonheur d\u2019en dessiner le cadre en artiste. Lever 8h20, rassemblement pour la gymnastique, d\u00e9jeuner. Puis roulement des trois ateliers accueillant un des trois groupes (castors, hiboux, \u00e9cureuils) \u00e0 tour de r\u00f4le. D\u00eener, sieste, piscine ou cin\u00e9ma selon la temp\u00e9rature, collation, cours de chant, souper, temps libre, soir\u00e9e modulaire, collation, coucher.<\/p>\n<p>Seuls les dimanches repr\u00e9sentaient en soi, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de chaque enfant, une bombe \u00e0 retardement. Probablement parce que le fait d\u2019esp\u00e9rer une visite d\u00e9clenchait une f\u00e2cheuse \u00ab \u00e9lasticit\u00e9 accord\u00e9on \u00bb du temps.<\/p>\n<p>Un peu comme la notion d\u2019un cinq minutes peut varier, soit que l\u2019on attende impatiemment sa bien-aim\u00e9e, soit qu\u2019il ne reste que ce cinq minutes pour lui dire qu\u2019on l\u2019aime avant qu\u2019elle prenne le train du non-retour. Dans le continent de la souffrance, cela semble, pour tous ceux qui l\u2019habitent, et cela sans exception, impossible de tuer le temps. Parce qu\u2019ils n\u2019ont jamais connu autre chose que cette contr\u00e9e, m\u00eame dans leur vie personnelle bless\u00e9e par leur pass\u00e9 en tension vers un soulagement possible au futur\u2026 Et cela est encore pire le dimanche.<\/p>\n<p>Mais comme j\u2019\u00e9tais arriv\u00e9e du Vieux Montr\u00e9al, le jeudi 29 juin 1973, juste \u00e0 temps pour le chiffre de nuit au dortoir, j\u2019eus la chance d\u2019\u00e9viter la journ\u00e9e du tourbillon acc\u00e9l\u00e9rateur de Ste-Rose.<\/p>\n<p>Vers deux heures du matin, alors que le dortoir glissait dans un silence paisible, Natacha Brown en profita pour passer de son lit au mien sans r\u00e9veiller les autres.<\/p>\n<p><em>\u00ab Je m\u2019ennuie d\u2019Anikouni \u00bb <\/em>me confia-t-elle en d\u00e9posant sa t\u00eate sur mon ventre.<br \/>\n<em>\u00ab Et toi ? \u00bb<\/em><\/p>\n<p>Comment faisait-elle pour passer au travers de ma carapace, pour lire au plus intime de moi-m\u00eame ? Je lui caressai les cheveux pour apaiser ce temps qui ne finissait plus de s\u2019\u00e9tirer en elle. Natacha provoquait chez moi une incapacit\u00e9 de tricher de telle sorte que chaque mot qui \u00e9mergeait de ma bouche, m\u00eame filtr\u00e9, en disait plus que je ne l\u2019aurais d\u00e9sir\u00e9.<\/p>\n<p><em>C\u2019est un gardien des l\u00e9gendes magnifique, Natacha.<\/em><\/p>\n<p><em> Tu l\u2019as revu Miel ?<\/em><\/p>\n<p>Que les enfants m\u2019appellent Miel, cela me faisait r\u00e9aliser \u00e0 quel point j\u2019avais r\u00e9ussi \u00e0 me sauver de prisons dor\u00e9es de mon p\u00e8re. Le mot \u00e9voquait maintenant, \u00e0 mon oreille, beaucoup plus la tendresse bienveillante (encore un mot de mon p\u00e8re) d\u2019une \u00e9ducatrice souriante que la mollesse d\u2019une princesse ayant dormi toute sa vie sur une liasse de matelas qui n\u2019aurait support\u00e9 m\u00eame la pr\u00e9sence d\u2019un petit pois.<\/p>\n<p><em>Hier, le destin a fait que\u2026<br \/>\nNous avons \u00e9t\u00e9<br \/>\nUn en face de l\u2019autre<br \/>\nAssis par terre<br \/>\nDevant une chandelle allum\u00e9e<\/em><\/p>\n<p><em>Il a d\u00e9j\u00e0 fait deux exp\u00e9ditions<br \/>\nPour tenter de voler le feu de l\u2019amour<br \/>\nDans la caverne de la vie.<\/em><\/p>\n<p><em>Il a \u00e9chou\u00e9<br \/>\nMais il poursuit courageusement <\/em><\/p>\n<p><em>Son voyage au pays de l\u2019amour.<\/em><\/p>\n<p><em>Faut dormir maintenant Natacha.<\/em><\/p>\n<p>C\u2019est ainsi, que, par une chance inou\u00efe, ind\u00e9pendante de ma volont\u00e9, je gagnai la confiance d\u2019un groupe d\u2019enfants d\u00e9sillusionn\u00e9s. Je n\u2019aurais jamais d\u00fb faire r\u00eaver Natacha de cette fa\u00e7on. Ma confidence se faufila subtilement de Ruth \u00e0 la grande Monique qui d\u2019un seul trait conclut une tr\u00eave avec la plus que grassette Chantal, les deux se mettant d\u2019accord pour d\u00e9voiler le tout \u00e0 Jean-Francois.<\/p>\n<p>On m\u2019avait donn\u00e9 la responsabilit\u00e9 du cours de chant de 16h.30. Mais ce vendredi-l\u00e0, par un curieux concours de circonstances (ayant d\u00fb raccompagner un des deux jumeaux \u00e0 l\u2019infirmerie) j\u2019arrivai vingt minutes en retard. Les enfants, assis en rond, chantaient :<\/p>\n<p><em>Zum galli galli galli zum<br \/>\nGalli galli zum<\/em><\/p>\n<p>Et Jean-Fran\u00e7ois, treize ans, dont le physique batailleur ins\u00e9curisait tout le personnel \u00e0 travers ses refus de participer \u00e0 quelque activit\u00e9 que ce soit, se mit \u00e0 fredonner \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019Anikouni, les deux phrases que je m\u2019\u00e9tais jur\u00e9 d\u2019oublier.<\/p>\n<p><em>Le feu de l\u2019amour br\u00fble la nuit<br \/>\nJe veux te l\u2019offrir pour la vie.<\/em><\/p>\n<p>Tout le personnel de l\u2019administration s\u2019approcha aussit\u00f4t \u00e9bahi.<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois en 8 mois que Jean-Fran\u00e7ois crevait de lui-m\u00eame sa bulle de r\u00e9volte et de guerre contre lui-m\u00eame. Il exigea que le groupe recommence la chanson Et son propre couplet se mit \u00e0 peindre la couleur de son \u00eatre. Son visage d\u2019une telle duret\u00e9 habituellement m\u2019apparut ressembler \u00e0 celui de Jacques Brel. Sa voix r\u00e9sonnait avec cette fougue inhabituelle de vivre au travers des marais institutionnalis\u00e9s du d\u00e9sespoir.<\/p>\n<p>Maintenant il tourbillonnait \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du cercle avec des gestes grandioses, chantant \u00e0 tue-t\u00eate. Et les trois modules, castors, hiboux, \u00e9cureuils, balan\u00e7aient leur galli galli zum \u00e0 la mani\u00e8re des tribus africaines dans certains documentaires, juste entre le rythme et la transe.<\/p>\n<p>Spontan\u00e9ment, tout le personnel se mit \u00e0 applaudir. Et les enfants de faire de m\u00eame. J\u2019en profitai pour faire mon entr\u00e9e en chantant la chanson d\u2019Anikouni.<\/p>\n<p>Mon grand bonheur fut de m\u2019apercevoir que les deux jumeaux de 7 ans, dyslexiques dans leur retard de croissance d\u00fb \u00e0 leur emprisonnement dans une garde-robe, murmuraient maintenant les paroles. M\u00eame Monique l\u2019ultra mince et Chantal son contraire, unissaient maintenant leur voix. De ressentir l\u2019unisson dans le groupe me surprit. Mais pas autant que de voir Jean-Fran\u00e7ois prendre la parole au nom de chacun. Quand le futur ca\u00efd s\u2019exprimait, c\u2019\u00e9tait impossible de ne pas recevoir le ton de sa voix autrement que sous la forme d\u2019un ordre, m\u00eame d\u2019une menace. On sentait toujours en sous-entendu : Je veux telle chose parce que sinon\u2026<\/p>\n<p><em>Miel on veut des nouvelles d\u2019Anikouni.<\/em><\/p>\n<p>Le visage de Natacha passa du clair au ros\u00e9e. J\u2019en conclus que sa langue s\u2019\u00e9tait d\u00e9li\u00e9e durant la journ\u00e9e et que je ne pouvais me soustraire \u00e0 cette requ\u00eate sans me trahir moi-m\u00eame. Mais comme le pouvoir dans ce dr\u00f4le de camp \u00e9tait enfin entre les mains des enfants, je me sentis tr\u00e8s \u00e0 l\u2019aise dans ce renversement soudain des r\u00f4les.<\/p>\n<p><em>Vous vous souvenez les amis<br \/>\nCe qu\u2019Anikouni vous a racont\u00e9<br \/>\nAvant de canoter sur le lac ?<\/em><\/p>\n<p>L\u2019amalgame des OUIS m\u00e9lang\u00e9s aux cris fut tel que je dus hurler :<\/p>\n<p><em>CAIA\u2026 ..BOUM<\/em><\/p>\n<p><em>Quand on veut parler, on l\u00e8ve la main, <\/em>dis-je.<br \/>\n<em>Chantal\u2026 \u00c0 toi la parole.<\/em><\/p>\n<p><em>Anikouni nous a dit qu\u2019il partait en voyage<br \/>\nVoler le feu de la caverne sacr\u00e9e<br \/>\nNatacha nous a dit que tu l\u2019as vu.<\/em><\/p>\n<p>Et Jean-Fran\u00e7ois de conclure :<br \/>\n<em>On veut conna\u00eetre la suite de l\u2019histoire !<\/em><\/p>\n<p>Je ne savais pas la suite de l\u2019histoire. Il n\u2019y avait plus qu\u2019\u00e0 improviser\u2026. Mais bon\u2026 Quand m\u00eame\u2026 Allais-je \u00eatre capable d\u2019y mettre autant de magie ? Je jetai un coup d\u2019\u0153il au personnel du camp. On aurait dit qu\u2019eux aussi vivaient un moment de gr\u00e2ce. On aurait dit que tous, temporairement, avaient baiss\u00e9 les armes pour faire la paix avec la vie. Il n\u2019y avait plus d\u2019\u00e9ducateurs, plus d\u2019\u00e9ducatrices, plus d\u2019enfants, qu\u2019un quelque chose que je n\u2019arrivais pas \u00e0 identifier. Mais, comme mon p\u00e8re avait toujours cont\u00e9 de belles choses dans des mots doux et parfum\u00e9s\u2026<\/p>\n<p><em>Savez-vous les amis, ce que veulent dire :<br \/>\nLe feu de l\u2019amour br\u00fble la nuit<br \/>\nJe veux te l\u2019offrir pour la vie?<br \/>\nDans l\u2019\u00e2me d\u2019une princesse<\/em><br \/>\n\u00c7a veut dire ceci :<\/p>\n<p><em>Si chaque nuit tu en fais la demande \u00e0 la vie,<br \/>\nElle te rendra plus fougueuse que Scarlett Ohara<br \/>\nD\u2019autant en emporte le vent,<br \/>\nPlus g\u00e9missante qu\u2019H\u00e9lo\u00efse pour Ab\u00e9lard<br \/>\nDans la nuit des temps,<br \/>\nPlus pure que Juliette dans les bras de Rom\u00e9o<br \/>\nL\u2019embrassant<br \/>\nDe telle sorte qu\u2019un soir, un myst\u00e9rieux soir<br \/>\nUn beau prince, ombrageux et charmant<br \/>\nPosant genou aux pieds de vos royaux atours<br \/>\nT\u2019offriras et son c\u0153ur et son or<br \/>\nEt la terre enti\u00e8re chantera<br \/>\nEn cet instant pr\u00e9sent<br \/>\nIls v\u00e9curent heureux<br \/>\nEt eurent beaucoup d\u2019enfants<br \/>\nAu paradis\u2026Mill\u00e9naire<br \/>\nDe la po\u00e9sie des bien-aim\u00e9s<br \/>\nDe l\u2019\u00eele de l\u2019\u00e9ternit\u00e9<\/em><\/p>\n<p><em>C\u2019est pour que ce po\u00e8me r\u00e9sonne \u00e9ternellement en son c\u0153ur<br \/>\nQu\u2019une princesse ordonne \u00e0 l\u2019indien de son c\u0153ur<br \/>\nQue celui-ci souffre d\u2019amour pour elle<br \/>\nQu\u2019il consente \u00e0 partir en canot<br \/>\nPour aller voler pour elle,\u2026<br \/>\njuste pour elle<br \/>\nLe feu de la caverne sacr\u00e9e.<\/em><\/p>\n<p><em><br \/>\nPour qu\u2019un jour<br \/>\nIls puissent se marier<br \/>\nAvoir beaucoup d\u2019enfants<br \/>\nAu paradis\u2026 Mill\u00e9naire<br \/>\nDe la po\u00e9sie des bien-aim\u00e9s<br \/>\nDe l\u2019\u00eele de l\u2019\u00e9ternit\u00e9.<\/em><\/p>\n<p>Les enfants, comme moi quand j\u2019\u00e9tais petite, s\u2019\u00e9taient laiss\u00e9 bercer par la musique des mots. Je suis persuad\u00e9e qu\u2019ils n\u2019avaient pas compris grand-chose, mais l\u00e0 n\u2019\u00e9tait pas l\u2019essentiel. Comme la fois o\u00f9 mon p\u00e8re avait parl\u00e9 d\u2019un g\u00e9nie d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 \u00e0 la d\u00e9marche patibulaire. Patibulaire devint \u00e0 mes yeux un personnage d\u2019une telle laideur que les soirs d&rsquo;apr\u00e8s, je ne pus trouver le sommeil sans r\u00e9p\u00e9ter en moi-m\u00eame :<\/p>\n<p><em>Dispara\u00eet Patibulaire,<br \/>\nDispara\u00eet Patibulaire<\/em><\/p>\n<p>Et Patibulaire s\u2019enfuyait au fond de moi-m\u00eame, aussi r\u00e9el que Pinocchio, Cendrillon ou Blanche Neige. Il \u00e9tait petit, gros, poilu comme un mauvais g\u00e9nie, un s\u00e9raphin au c\u0153ur sec, un diable semblable \u00e0 celui des contes de Ti-Jean le Qu\u00e9b\u00e9cois. Seul un nomm\u00e9 D\u00e9bonnaire, h\u00e9ros de l\u2019histoire suivante, r\u00e9ussissait \u00e0 le dissoudre \u00e0 jamais au pays de mes fant\u00f4mes enfantins.<\/p>\n<p><em>\u00c7a fait plusieurs lunes d\u00e9j\u00e0\u2026<br \/>\nQu\u2019Anikouni rame son canot<br \/>\nDe rivi\u00e8re en rivi\u00e8re<\/em><\/p>\n<p><em>Il rame de nuit<br \/>\nDort de jour<br \/>\nPour d\u00e9jouer ses ennemis<br \/>\nLes m\u00e9chants patibulaires<\/em><\/p>\n<p><em>R\u00e9p\u00e9tez apr\u00e8s moi les amis<br \/>\nLes m\u00e9chants patibulaires<\/em><\/p>\n<p><em>Un moment donn\u00e9<br \/>\nJe vous raconterai au complet<br \/>\nLa l\u00e9gende d\u2019Anikouni<br \/>\nLe grand voleur du feu de l\u2019amour<br \/>\nCach\u00e9 au creux de la caverne sacr\u00e9e.<\/em><\/p>\n<p><em>Zum galli galli galli zum<br \/>\nGalli galli galli zum<\/em><\/p>\n<p>Pendant que les enfants reprenaient cycliquement le refrain, je pris Jean-Francois par le bras pour qu\u2019il se l\u00e8ve debout et entonne le couplet une derni\u00e8re fois. Il fut magnifique. Trente ans plus tard, lorsque je revois cette sc\u00e8ne, je me demande encore si Jean-Francois n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 le premier \u00e0 r\u00e9ussir \u00e0 tuer le temps, par hasard, juste le temps d\u2019un instant, sur le continent de la souffrance du camp Ste-Rose.<\/p>\n<p>Celui-ci, en chantant, avait fait tomber quelques d\u00e9fenses de ma part \u00e0 son \u00e9gard. Mais je ne pouvais enlever de mon \u00eatre la peur qu\u2019il me suscitait d\u2019une fa\u00e7on incontr\u00f4lable. Le samedi, \u00e0 la p\u00e9riode libre juste apr\u00e8s le souper, nous nous retrouv\u00e2mes silencieux assis l\u2019un pr\u00e8s de l\u2019autre dans la premi\u00e8re marche en haut du grand escalier de la salle communautaire. Je surveillais de loin la partie de ballon chasseur. Lui tournait et retournait nerveusement une balle de tennis comme pour endurcir ses poings. On m\u2019avait d\u00e9j\u00e0 dit qu\u2019il r\u00eavait de devenir boxeur et champion du monde. Rien pour me rassurer.<\/p>\n<p><em>Mon p\u00e8re ne vient jamais me voir,<\/em> osa-t-il<br \/>\n<em>Les fins de semaine sont bien longues<\/em><\/p>\n<p><em><br \/>\n\u00c9coute, <\/em>risquai-je,<br \/>\n<em>Moi aussi, \u00e7a ne va pas tr\u00e8s bien<br \/>\n\u00c7a va m\u2019\u00eatre difficile de te remonter le moral<\/em><\/p>\n<p><em>Toi aussi tu attends de la visite ?<\/em><br \/>\nDeux larmes d\u00e9val\u00e8rent sur mon visage. Je ne fis rien pour les cacher. Elles \u00e9taient lourdes de sens et je savais qu\u2019il n\u2019y en aurait pas d\u2019autres.<\/p>\n<p><em>Si tu brailles toi aussi<br \/>\nComment je vais faire pour m\u2019en sortir moi<br \/>\nC\u2019est toi l\u2019adulte<\/em><\/p>\n<p>J\u2019eus comme un rire \u00e9touff\u00e9. Je m\u2019essuyai les deux joues du revers du poignet<\/p>\n<p><em>On ne file pas mieux l\u2019un que l\u2019autre<br \/>\nD\u2019apr\u00e8s ce que je vois<br \/>\nNe le dis pas \u00e0 personne que tu m\u2019as vue pleurer<br \/>\nOk Jean-Fran\u00e7ois ?<\/em><\/p>\n<p><em>Ne le dis pas \u00e0 personne toi non plus que\u2026<br \/>\nJe suis \u00e9c\u0153ur\u00e9 de manger du p\u00e2t\u00e9 chinois\u2026<\/em><\/p>\n<p>Il y eut entre nous un grand rire de d\u00e9sarroi. Comme si on partageait la m\u00eame prison, lui de l\u2019int\u00e9rieur, moi de l\u2019ext\u00e9rieur. Les prisonniers ont une expression pour expliquer ce qu\u2019ils font en dedans de quatre murs : FAIRE DU TEMPS. Curieux comme on ne peut dissocier prison et conscience du temps.<\/p>\n<p><em>Ma m\u00e8re passait son temps \u00e0 pleurer, <\/em>dit Jean-Fran\u00e7ois<br \/>\n<em>Y avait jamais moyen de savoir pourquoi<br \/>\nMon p\u00e8re s\u2019est f\u00e2ch\u00e9, il l\u2019a jet\u00e9e dehors<br \/>\nOn ne l\u2019a jamais revue.&lt;<\/em>p&gt;  Il est sorti de prison la semaine pass\u00e9e<br \/>\n<em>S\u2019il ne vient pas me voir dimanche<br \/>\n\u00c7a va aller ben mal, ben mal<br \/>\nFit-il en compressant la balle de tennis.<\/em><\/p>\n<p>J\u2019ajoutai presque aussit\u00f4t :<br \/>\n<em>Sais-tu que, moi aussi,<\/em><\/p>\n<p><em><br \/>\nS\u2019il y a quelqu\u2019un qui ne vient pas me voir en fin de semaine<br \/>\n\u00c7a va aller encore plus mal que toi ?<\/em><\/p>\n<p>Il parut saisi de stupeur. Me yeux s\u2019ombrag\u00e8rent alors d\u2019une col\u00e8re alors plus drastique que la sienne. Je lui fis un doigt d\u2019honneur et partis prendre une marche. D\u00e9cid\u00e9ment le deuxi\u00e8me en quelques semaines. Et les deux seuls de ma vie d\u2019ailleurs. J\u2019\u00e9tais scandalis\u00e9e de la fa\u00e7on dont il m\u2019avait agress\u00e9e avec sa mis\u00e8re.<\/p>\n<p>Renaud me manquait terriblement. Je savais qu\u2019il commen\u00e7ait \u00e0 chanter \u00e0 vingt heures. Je l\u2019avais dans la peau. Je me serais donn\u00e9e \u00e0 lui sans r\u00e9fl\u00e9chir, juste pour me venger de ses fascinantes qui ne laissaient aucun espace en lui pour moi. Qu\u2019avaient donc ces bouleversantes de plus que moi ?<\/p>\n<p>Je revins sur mes pas, entrai dans la salle communautaire, pris Jean-Fran\u00e7ois par l\u2019\u00e9paule.<\/p>\n<p><em>Faut que j\u2019te parle.<\/em><\/p>\n<p>Nous march\u00e2mes d\u2019un pas rapide vers la for\u00eat, jusqu\u2019\u00e0 la cabane abandonn\u00e9e. Je prenais des chances. Mais n\u2019\u00e9tait-ce pas \u00e7a la vie ? prendre des chances\u2026Transgresser le r\u00e8glement au risque de perdre son emploi\u2026 Je lui criai :<\/p>\n<p><em>Tu vois cette cabane, elle tombe en ruine<br \/>\nMon c\u0153ur est d\u00e9bo\u00eet\u00e9 comme elle<br \/>\nFais, que t\u2019es bien mieux de te conduire<br \/>\nComme du monde dimanche<br \/>\nCe n\u2019est pas le temps de me faire souffrir<br \/>\nAvec tes maudites niaiseries<\/em><\/p>\n<p><em>As-tu compris ?, as-tu compris ?<br \/>\nY n\u2019y a pas juste toi qui as mal au camp Ste-Rose<\/em><\/p>\n<p>Jean-Fran\u00e7ois hurla \u00e0 son tour en me mena\u00e7ant de ses poings<br \/>\n<em>Il y a jamais personne qui m\u2019aime<\/em><\/p>\n<p>Et je hurlai de toutes mes forces en enfon\u00e7ant mon doigt dans sa chair de jeune coq pour qu\u2019il n\u2019oublie pas la douleur de mon dire :<\/p>\n<p><em>Quand la vie t\u2019aura bless\u00e9e comme elle l\u2019a fait<br \/>\nAvec les deux jumeaux<br \/>\nEnferm\u00e9s des semaines enti\u00e8res dans un garde-robe<br \/>\nJe te donnerai le droit de te plaindre<br \/>\nOk l\u00e0 ? Ok l\u00e0 ?<\/em><\/p>\n<p>Et Jean-Fran\u00e7ois s\u2019enfuit en courant. Je restai fig\u00e9e et n\u2019essayai pas de le retenir. Allait-il faire une fugue ? Sans doute. Si oui, j\u2019\u00e9tais dans le p\u00e9trin. Mais comme je n\u2019avais qu\u2019une seule id\u00e9e en t\u00eate, me retrouver dans le Vieux Montr\u00e9al, au caf\u00e9 St-Vincent, au pays du bonheur, j\u2019aurais donn\u00e9 n\u2019importe quoi pour briser les cha\u00eenes qui me reliaient au mal de vivre de mon emploi.<\/p>\n<p>21 heures 5. Je d\u00e9cidai de monter au dortoir chercher mes affaires avant que les petits ne montent. Robert, le directeur du camp, me croisa en me demandant si j\u2019avais vu Jean-Fran\u00e7ois.<\/p>\n<p>Je lui mentis en lui disant : Aucune nouvelle. En arrivant \u00e0 mon lit de garde, je vis sur ma commode trois pissenlits d\u00e9pos\u00e9s sur une feuille de papier<\/p>\n<p><em>Je m\u2019excuse<\/em><\/p>\n<p><em><br \/>\nJean-Fran\u00e7ois.<\/em><\/p>\n<p>Les enfants mont\u00e8rent se coucher. Jean-Fran\u00e7ois entra rapidement \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de ses couvertures n\u2019osant croiser mon regard, par pudeur, je crois. \u00c7a devait \u00eatre la premi\u00e8re fois qu\u2019il s\u2019excusait de sa vie et il ne devait pas \u00eatre tr\u00e8s \u00e0 l\u2019aise avec \u00e7a.<\/p>\n<p>Sur les entrefaites, le concierge vint me pr\u00e9venir. On me demandait au t\u00e9l\u00e9phone. Je descendis.<\/p>\n<p><em>Allo<br \/>\nMiel, c\u2019est ton p\u00e8re<br \/>\nJ\u2019appelle d\u2019une cabine t\u00e9l\u00e9phonique<br \/>\nJe ne veux pas me m\u00ealer de ta vie<br \/>\nMais donne donc un coup de fil \u00e0 ta m\u00e8re<br \/>\nElle s\u2019ennuie, je crois.<br \/>\nFais juste la rassurer.<\/em><\/p>\n<p><em>Ok Papa je ne vous oublie pas<br \/>\nMais j\u2019ai besoin de m\u2019isoler<\/em><\/p>\n<p><em>Pour voir clair dans ma vie<\/em><\/p>\n<p><em>\u00c7a va bien aller J\u2019ai confiance en toi ch\u00e9rie Dis surtout pas \u00e0 ta m\u00e8re que je t\u2019ai appel\u00e9e OK ?<\/em><\/p>\n<p>J\u2019en profitai pour me faire un th\u00e9. Le t\u00e9l\u00e9phone sonna \u00e0 nouveau, presque imm\u00e9diatement.<\/p>\n<p><em>Allo<br \/>\nMiel c\u2019est ta m\u00e8re<br \/>\nTon p\u00e8re est parti s\u2019acheter du tabac \u00e0 pipe<br \/>\n\u00c7a ne me d\u00e9range pas trop si tu ne me donnes pas de nouvelles<br \/>\nMais appelle ton p\u00e8re ok<br \/>\nIl trouve cela ben vide sans toi dans la maison<br \/>\nIl n\u2019en parle pas mais je le sens<br \/>\nNe lui dis surtout pas que je t\u2019ai t\u00e9l\u00e9phon\u00e9 ok ?<\/em><\/p>\n<p><em>Maman, merci d\u2019avoir appel\u00e9 Je vais aller vous voir quand \u00e7a va aller mieux Dans ma t\u00eate Ne vous inqui\u00e9tez surtout pas, tout est sous contr\u00f4le.<\/em><\/p>\n<p>J\u2019\u00e9clatai en sanglots. Trop d\u2019amour m\u2019\u00e9touffait, mais d\u2019autres se mouraient de ne pas en recevoir. Je remontai au dortoir, r\u00e9veillai Jean-Fran\u00e7ois. Il fut boulevers\u00e9 par la puissance de mon chagrin.<\/p>\n<p><em>Je n\u2019aurais pas d\u00fb te parler aussi durement Je te demande pardon, <\/em><\/p>\n<p>De voir sur son visage si dur des larmes si tendres appara\u00eetre me fit sourire de g\u00eane malgr\u00e9 moi. Je s\u00e9chai ses larmes de mes doigts et il fit de m\u00eame pour moi, tout en reprenant ses propres paroles :<\/p>\n<p><em>Jean-Fran\u00e7ois<br \/>\nSi tu brailles toi aussi<br \/>\nComment est-ce que je vais faire pour m\u2019en sortir ?<\/em><\/p>\n<p><em>Je ne suis toujours bien pas pour t\u2019apporter<br \/>\nDes pissenlits \u00e0 tous les jours<\/em><br \/>\nMurmura-t-il entre deux sourires<\/p>\n<p><em>Bonne nuit mon grand<br \/>\nBonne nuit Miel.<\/em><\/p>\n<p>Et le damn\u00e9 dimanche arriva. L\u2019univers entier sembla devenir fragile. \u00c9trangement fragile. Chacun semblait suspendu \u00e0 une visite possible. Comme j\u2019avais pour t\u00e2che de diriger chaque nouveau visiteur vers son enfant ou son petit enfant, j\u2019assistais chaque fois \u00e0 une sc\u00e8ne diff\u00e9rente dans sa forme mais semblable dans sa douleur. On ne demande pas \u00e0 un petit chiot de d\u00e9tester sa m\u00e8re ou son p\u00e8re parce qu\u2019il s\u2019est fait mordre par elle ou par lui. Un enfant a besoin d\u2019amour et s\u2019il n\u2019en re\u00e7oit pas, il va s\u2019en imaginer juste pour ne pas crever. C\u2019est peut-\u00eatre \u00e7a un enfant du diable : M\u00eame en enfer, on trouve le moyen de se r\u00e9chauffer le c\u0153ur avec le feu qui nous br\u00fble le dedans du corps. Chantal la plus que grassette par exemple me semblait syst\u00e9matiquement rejet\u00e9e par sa m\u00e8re, bien proportionn\u00e9e et toute d\u00e9licate. Quand une visite dure le moins longtemps possible, c\u2019est que le parent fait son minimum, son devoir.<\/p>\n<p>Quand une adolescente retourne \u00e0 ses activit\u00e9s sans une larme, c\u2019est qu\u2019elle a saisi les r\u00e8gles du jeu et que \u00e7a sent d\u00e9j\u00e0 la mort \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019elle-m\u00eame. Mais au moins, elle avait eu de la visite, ce qui lui permit de faire une grimace \u00e0 la trop mince Monique, orpheline d\u2019une fin de semaine \u00e0 l\u2019autre, afin d\u2019exciter sa jalousie.<\/p>\n<p>Jusqu\u2019\u00e0 la derni\u00e8re seconde, Jean-Fran\u00e7ois resta \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s, convaincu que son p\u00e8re finirait par arriver. Il \u00e9tait 16 heures et 15. Plus que quelques quarts de tour avant d\u2019\u00eatre de nouveau \u00e9trangl\u00e9 par le d\u00e9sespoir. Temps libre, pas de chant le dimanche. Je ber\u00e7ais les deux jumeaux, lui massait son \u00e9ternelle balle de tennis. Et soudain, je l\u2019entendis crier :<\/p>\n<p><em>Je le savais.<\/em><\/p>\n<p>Mon grand boxeur d\u00e9vala l\u2019escalier et se rendit \u00e0 la rencontre d\u2019un homme qui ne pouvait qu\u2019\u00eatre son p\u00e8re. M\u00eame carrure dans une semblable d\u00e9marche marginale et g\u00ean\u00e9e. Il \u00e9tait accompagn\u00e9 d\u2019une toute petite femme avec un chapeau sur la t\u00eate, du m\u00eame genre qu\u2019adorait tant porter ma m\u00e8re lorsqu\u2019elle se faisait de la couture\u2026. Mais\u2026Diable\u2026 C\u2019\u00e9tait ma m\u00e8re ! ! !<\/p>\n<p>J\u2019eus la m\u00eame r\u00e9action que tous les autres. Je partis \u00e0 courir et je lui sautai dans les bras\u2026 Il y a des moments o\u00f9 d\u2019avoir la t\u00eate dans le c\u0153ur te donne l\u2019impression d\u2019\u00eatre toi aussi un enfant du diable.<\/p>\n<p>Ma m\u00e8re m\u2019embrassa sans arr\u00eat le front.<\/p>\n<p><em>Marie\u2026Marie\u2026<\/em><\/p>\n<p>Le fait qu\u2019elle ne m\u2019appelle plus Miel me soulagea. Je pressentis chez ma m\u00e8re cette intelligence f\u00e9minine de ne pas me forcer \u00e0 ouvrir mon carr\u00e9 de sable. Ma m\u00e8re \u00e9tait une femme tr\u00e8s terre-\u00e0-terre, pr\u00eate \u00e0 se battre au c\u00f4t\u00e9 de sa fille lorsque le danger semblait vouloir faire basculer son univers.<\/p>\n<p>Monsieur Brisson, comme son fils Jean-Fran\u00e7ois, n\u2019avait pas la parole facile. Ils avaient quand m\u00eame pris la peine l\u2019un et l\u2019autre de se regarder dans les yeux, juste pour voir s\u2019il y avait encore une lueur d\u2019amour sous l\u2019amoncellement des blessures. Pas d\u2019excuses, pas de je t\u2019aime, m\u00eame pas une caresse. De nous voir toutes les deux, ma m\u00e8re et moi, en parfaite symbiose d\u2019expression, donnait \u00e0 leur silence une profondeur caverneuse.<\/p>\n<p><em> Marie,<br \/>\nTu peux exiger bien des choses de moi<br \/>\nMais tu ne peux pas demander \u00e0 une m\u00e8re de rester chez eux<br \/>\nLorsque sa fille vit une p\u00e9riode difficile<br \/>\nC\u2019est contre-nature<br \/>\nC\u2019est justement cela que je racontais<br \/>\nDans l\u2019autobus \u00e0 Monsieur Brisson.<\/em><\/p>\n<p>Je serrai la main de Monsieur Brisson. J\u2019eus l\u2019impression de le d\u00e9ranger en m\u2019approchant de trop pr\u00e8s. Une main dure, sans sentiment, accompagn\u00e9 d\u2019un tout petit murmure dont on n\u2019 osait m\u00eame pas saisir le sens.<\/p>\n<p><em>Votre petit gars a pris soin de moi<br \/>\nComme s\u2019il s\u2019\u00e9tait agi<br \/>\nDe sa propre m\u00e8re<br \/>\nGaffai-je.<\/em><\/p>\n<p>Je me sentis horriblement coupable de cet impair. Impossible \u00e0 r\u00e9parer. Nous nous dirige\u00e2mes vers la caf\u00e9t\u00e9ria. Ma m\u00e8re pouvait tenir \u00e0 elle seule une conversation pendant des heures quand elle s\u2019y mettait. Elle s\u2019extasiait devant la beaut\u00e9 des enfants, serrait ma main bien fort et \u00e0 plusieurs reprises comme pour se f\u00e9liciter d\u2019avoir suivi son instinct maternel, posait des questions embarrassantes sans m\u00eame s\u2019en rendre compte, nettoyait le visage de Jean-Fran\u00e7ois avec une serviette humide ramass\u00e9e sur une table. Elle y avait vu de la salet\u00e9. C\u2019\u00e9tait impossible de lui r\u00e9sister.<\/p>\n<p>Monsieur Brisson, de son c\u00f4t\u00e9 n\u2019avait parl\u00e9 \u00e0 son fils que par monosyllabes. Celui-ci avait r\u00e9pondu sur le m\u00eame registre.<\/p>\n<p><em>Tu t\u2019en sors ici ? dit le p\u00e8re<br \/>\nJ\u2019 tiens le coup dit le fils<br \/>\nMoi, c\u2019est pareil, conclut le p\u00e8re.<\/em><\/p>\n<p>De longs silences<\/p>\n<p><em>L\u2019ouvrage est rare\u2026 <\/em>Dit le p\u00e8re<br \/>\n<em>Mmmmm\u2026 <\/em>Dit le fils<br \/>\n<em>Mais c\u2019est moins dur<br \/>\nQue derri\u00e8re les barreaux,<\/em> conclut le p\u00e8re.<\/p>\n<p>Jamais le fils n\u2019ouvrait une s\u00e9quence, ni m\u00eame ne la fermait. Cela semblait faire partie de la loi de son milieu. Valait mieux \u00e9couter parce que le p\u00e8re avait peu \u00e0 dire.<\/p>\n<p>Monsieur Brisson me semblait mal \u00e0 l\u2019aise. Son fils lui ressemblait trop. Les sentiments, \u00e7a passait d\u2019abord par des coups de poing ou une bonne bataille.<\/p>\n<p><em>Au caf\u00e9, ma m\u00e8re rench\u00e9rit en disant :<\/em><\/p>\n<p><em>Jean-Fran\u00e7ois,<br \/>\nTu ressembles tellement \u00e0 ton p\u00e8re<br \/>\nUne chance que vous \u00e9tiez avec moi dans l\u2019autobus<br \/>\nMonsieur Brisson<br \/>\nAvec vous<br \/>\nUne femme se sent rassur\u00e9e<br \/>\nElle sent qu\u2019elle ne sera pas abandonn\u00e9e.<\/em><\/p>\n<p>Je faillis m\u2019\u00e9touffer. Jean-Fran\u00e7ois me fit un clin d\u2019\u0153il. Cela me remplit de tendresse \u00e0 son \u00e9gard. Mais Monsieur Brisson eut l\u2019air d\u2019en avoir assez.<\/p>\n<p><em>Je pense que c\u2019est l\u2019heure de l\u2019autobus\u2026 l\u00e2cha-t-il<br \/>\nMmmmm r\u00e9pondit Jean-Fran\u00e7ois<br \/>\nOn s\u2019en sort toujours\u2026. Hein fils ?<\/em><\/p>\n<p>Ce mot \u00ab fils \u00bb, c\u2019est tout ce que Jean-Fran\u00e7ois esp\u00e9rait entendre. Je le sentis par la fiert\u00e9 qui tressaillit au coin de ses yeux. Maintenant il pouvait en baver du temps inutile. Son p\u00e8re ferait de m\u00eame de son c\u00f4t\u00e9 La vie finirait bien par tout arranger.<\/p>\n<p><em>Moi je vais partir plus tard, dit ma m\u00e8re<br \/>\nMa fille va venir me raccompagner<br \/>\nElle a son automobile, vous savez<br \/>\nMon mari et moi l\u2019avons toujours g\u00e2t\u00e9e<br \/>\nElle a \u00e9t\u00e9 tellement aim\u00e9e cet enfant-l\u00e0.<\/em><\/p>\n<p>Ma m\u00e8re avait l\u2019art de faire passer ses messages en nous faisant bien savoir qu\u2019elle ne souffrait aucune contradiction. Elle s\u2019\u00e9tait arrang\u00e9e pour que cela se passe comme elle l\u2019avait d\u00e9cid\u00e9. Dans sa t\u00eate, la logique se d\u00e9roulait comme ceci : Je n\u2019ai pas fait tout ce chemin-l\u00e0 vers toi pour qu\u2019\u00e0 ton tour, tu ne viennes pas saluer ton p\u00e8re. Arrange-toi comme tu peux avec ton emploi. Et d\u00e9barrasse-toi surtout de la pr\u00e9sence de cet homme, charmant peut-\u00eatre, mais non n\u00e9cessaire \u00e0 mon bonheur.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s avoir fait le tour des b\u00e2timents, nous all\u00e2mes nous asseoir dans la grande balan\u00e7oire r\u00e9serv\u00e9e au personnel. Le temps \u00e9tait doux, le moment propice aux questions inattendues.<\/p>\n<p><em>Maman, Comment as-tu connu Papa ? L\u00e2chai-je soudain ?<\/em><\/p>\n<p>Ma m\u00e8re ne fut pas, outre mesure, surprise de ma question. D\u2019autant plus qu\u2019elle n\u2019osait pas m\u2019en poser de peur de me blesser.<\/p>\n<p><em>Tu veux la version de ton p\u00e8re<br \/>\nCelle de ta m\u00e8re<br \/>\nOu la v\u00e9rit\u00e9 ?<\/em><\/p>\n<p><em>Mmmmmm <\/em>murmurai-je.<\/p>\n<p>Nous \u00e9tions enfin toutes les deux au c\u0153ur de nous deux. Je lui pris la main, la serrai fort contre mon c\u0153ur.<\/p>\n<p><em>Ton p\u00e8re m\u2019a d\u00e9j\u00e0 \u00e9crit :<br \/>\nMerci d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 cette princesse<br \/>\nQui, en me voyant passer habill\u00e9 en vagabond<br \/>\nM\u2019entoura de la caresse de ses bras.<\/em><\/p>\n<p><em>Mais moi ta m\u00e8re, je te dirais que\u2026<br \/>\nLa v\u00e9rit\u00e9<br \/>\nParfois vaut mieux l\u2019oublier\u2026<\/em><\/p>\n<p><em>Mmmm <\/em>r\u00e9pondis-je<\/p>\n<p>J\u2019en \u00e9tais rendue \u00e0 m\u2019exprimer comme Jean-Fran\u00e7ois. Je laissais ma m\u00e8re ouvrir et fermer les parenth\u00e8ses et je m\u2019emmitouflais dans le centre.<\/p>\n<p><em>Je crois que t\u2019as raison<br \/>\nParfois vaut mieux oublier la v\u00e9rit\u00e9<\/em><\/p>\n<p><em>Mmmmmm <\/em>fit ma m\u00e8re \u00e0 son tour<\/p>\n<p><em>Quand on est une vraie femme ma fille<br \/>\nLa v\u00e9rit\u00e9 ne s\u2019oublie pas comme on veut<br \/>\nHein Marie ?<\/em><\/p>\n<p>Que ces paroles r\u00e9sonnaient vraies dans la bouche de ma m\u00e8re. Les deux jumeaux vinrent nous rejoindre. Et nous primes le temps, apr\u00e8s l\u2019avoir envoy\u00e9 promener hors du pr\u00e9sent, de bercer chacun des petits. Et je sus par leur sourire ensommeill\u00e9 qu\u2019ils allaient bient\u00f4t s\u2019endormir loin du continent de la souffrance du camp Ste-rose, mais encore si loin de l\u2019\u00eele de l\u2019\u00e9ternit\u00e9 de l\u2019instant pr\u00e9sent.<\/p>\n<!-- AddThis Advanced Settings generic via filter on the_content --><!-- AddThis Share Buttons generic via filter on the_content -->","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;\u00eele de l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 de l&rsquo;instant pr\u00e9sent \u00c0 trente ans de distance, il m\u2019est possible de peindre ce que je v\u00e9cus \u00e0 l\u2019\u00e9poque avec cette fragilit\u00e9 qui donne aux descriptions, un sentiment pas n\u00e9cessairement de v\u00e9rit\u00e9 mais s\u00fbrement d\u2019authenticit\u00e9. Imaginez deux tableaux suspendus au mur de ma m\u00e9moire. Le premier repr\u00e9sente une \u00eele o\u00f9 se vit, [&hellip;]<!-- AddThis Advanced Settings generic via filter on wp_trim_excerpt --><!-- AddThis Share Buttons generic via filter on wp_trim_excerpt --><\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[26],"tags":[47,48,73,89,55,75,74,79,85,81,52,78,76,83,53,88,71,80,77,49,69,87,82,86,56,84,57],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/demers.qc.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/156"}],"collection":[{"href":"https:\/\/demers.qc.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/demers.qc.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/demers.qc.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/3"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/demers.qc.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=156"}],"version-history":[{"count":8,"href":"https:\/\/demers.qc.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/156\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":437,"href":"https:\/\/demers.qc.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/156\/revisions\/437"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/demers.qc.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=156"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/demers.qc.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=156"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/demers.qc.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=156"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}