{"id":143,"date":"2006-02-17T15:23:26","date_gmt":"2006-02-17T20:23:26","guid":{"rendered":"http:\/\/demers.qc.ca\/?p=143"},"modified":"2019-11-05T09:12:48","modified_gmt":"2019-11-05T14:12:48","slug":"chapitre-1","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/demers.qc.ca\/?p=143","title":{"rendered":"Chapitre 1 &#8211; D\u2019UN INSTANT PR\u00c9SENT A L\u2019AUTRE"},"content":{"rendered":"<p><strong>L&rsquo;\u00eele de l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 de l&rsquo;instant pr\u00e9sent<\/strong><br \/>\n<img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignnone size-full wp-image-146\" title=\"leclerc\" src=\"http:\/\/demers.qc.ca\/wp-content\/uploads\/2009\/01\/leclerc.jpg\" alt=\"leclerc\" width=\"150\" height=\"201\" \/><br \/>\nF\u00e9lix Leclerc<\/p>\n<p>Le dernier \u00e9t\u00e9 de sa vie, celui de l\u2019an 2000, fut le plus myst\u00e9rieux de tous pour ceux qui l\u2019avaient connu jeune artiste. Il chantait au th\u00e9\u00e2tre \u00ab Le patriote \u00bb de Sainte-Agathe durant le souper, et cela six soirs par semaine, juste avant le spectacle des \u00ab girls \u00bb de Cl\u00e9mence Desrochers. Mais avec cette particularit\u00e9 qu\u2019il s\u2019\u00e9tait arrang\u00e9 pour qu\u2019on ne le voie pas. Il montait par une \u00e9chelle jusqu\u2019\u00e0 la cabane de l\u2019\u00e9clairagiste soud\u00e9e au plafond int\u00e9rieur et de l\u00e0, fredonnait les chansons les plus sensibles du r\u00e9pertoire de sa jeunesse dans le Vieux-Montr\u00e9al.<\/p>\n<p>Renaud chantait dans ce qu\u2019il surnommait lui-m\u00eame, la plus petite bo\u00eete \u00e0 chansons du Qu\u00e9bec, \u00e0 cause de sa forme carr\u00e9e avec \u00e0 peine de la place pour deux personnes debout. Il y d\u00e9posait c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, son lourd cahier de 800 chansons, de quoi grignoter, une bouteille d\u2019eau et son journal personnel ouvert \u00e0 la page blanche du soir, alors que, dans son dos, le baladeur d\u2019\u00e9clairage fr\u00f4lait ses \u00e9paules de sa rugosit\u00e9 m\u00e9tallique.<\/p>\n<p>Enfin, il pouvait s\u00e9parer le para\u00eetre et l\u2019\u00eatre, laisser l\u2019expression de sa voix chaude frissonner dans le th\u00e9\u00e2tre avec la d\u00e9licatesse de l\u2019intimit\u00e9 comme le fait une bouteille de vin \u00e0 table. Il attendait chaque soir le moment pr\u00e9cis ou son ego se dissolvait dans une b\u00e9atitude totale, toujours la m\u00eame et jamais pareille, d\u2019une telle beaut\u00e9 qu\u2019il lui arrivait de perdre connaissance de bonheur sur son banc, le visage bien \u00e9cras\u00e9 dans son cahier.<\/p>\n<p>Il s\u2019abreuvait depuis toujours aux frissons de l\u2019\u00e9ternit\u00e9. Cela lui semblait si naturel qu\u2019il n\u2019avait jamais pu comprendre comment il se faisait que l\u2019on puisse souffrir. Son corps de 51 ans lui avait toujours paru en \u00e9tat de jeunesse. La puret\u00e9 de l\u2019\u00e2me, la sensation continuelle de flotter deux pieds au-dessus du sol, le rythme lent, amoureux, \u00e9tonn\u00e9, charm\u00e9. La sensation de ne rien peser, de se fondre dans le tout avec ravissement, de saisir dans ses mains l\u2019air comme des milliers de p\u00e9pites d\u2019or. \u00c9tait-il artiste, po\u00e8te de la vie, amant de l\u2019\u00eatre ou son enfant naissant encore aux langes ?<\/p>\n<p>D\u2019en haut, il s\u2019\u00e9merveillait de la beaut\u00e9 des humains lorsqu\u2019ils partagent un repas. \u00c0 un point tel qu\u2019il se faisait un plaisir profond de descendre saluer tout le monde, un par un en disant :<\/p>\n<p>Bonsoir<br \/>\nJe suis votre chanteur fant\u00f4me<br \/>\nJe vous souhaite une bonne soir\u00e9e<\/p>\n<p>Il arrivait qu\u2019il s\u2019aper\u00e7oive que certains soient \u00e9mus parce que telle chanson leur rappelait tel souvenir. Dans ces moments-l\u00e0, il ralentissait la voix, p\u00e9n\u00e9trait le texte pour que l\u2019instant pr\u00e9sent se d\u00e9nude de facticit\u00e9 afin de s\u2019inonder de lui-m\u00eame d\u2019\u00e9ternit\u00e9.<\/p>\n<p>Il r\u00e9sidait depuis trente ann\u00e9es, de fa\u00e7on ponctuelle, dans l\u2019ancienne maison du chansonnier Raymond L\u00e9vesque, l\u2019homme de \u00ab quand les hommes vivront d\u2019amour \u00ab \u00e0 dix pieds exactement du th\u00e9\u00e2tre de la Butte o\u00f9 \u00e9tait n\u00e9 le mode d\u2019expression chansonnier au Qu\u00e9bec. Ce qui lui avait permis de construire, pierre par pierre, de la maison \u00e0 la butte, un chemin menant sous cette sc\u00e8ne historique o\u00f9 un jour seraient d\u00e9pos\u00e9es ses cendres.<\/p>\n<p>En fait, il vivait en locataire de la vie chez un ami chansonnier \u00e0 Val-David comme un vagabond emprunte les sentiers qui lui donnent le bonheur de marcher. \u00c0 cinq minutes \u00e0 pied de la rivi\u00e8re du parc des amoureux o\u00f9 il aimait s\u2019\u00e9panouir en contemplation, huit minutes de l\u2019h\u00f4tel la Sapini\u00e8re o\u00f9 il adorait se bercer dans la balan\u00e7oire, quinze du Mont Condor o\u00f9 il sautillait la for\u00eat des Alpinistes et quatre du caf\u00e9 chez Steeve o\u00f9 il assi\u00e9geait discr\u00e8tement la table du fond, visage enfonc\u00e9 dans le mur, pour ne pas \u00eatre d\u00e9rang\u00e9.<\/p>\n<p>Ajoutez \u00e0 \u00e7a un vieux camion 1977 o\u00f9 l\u2019on pouvait marcher \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, dormir au fond et lire des heures \u00e9tendu sur le plancher. Que du d\u00e9pouillement, que du minimalisme. D\u2019ailleurs dans cette maison de 14 pi\u00e8ces, il n\u2019en habitait qu\u2019une, meubl\u00e9e par un petit lit simple, un r\u00e9frig\u00e9rateur douteux, une dizaine de morceaux de linge et quelques ustensiles.<\/p>\n<p>\u00c9tait-il si diff\u00e9rent des autres ?. Il lui semblait que non.<\/p>\n<p>Sa vie avait \u00e9t\u00e9 semblable \u00e0 celle du Petit Poucet. Au lieu de semer des cailloux, il avait fait trois enfants \u00e0 trois femmes diff\u00e9rentes, au travers de quelques centaines d\u2019aventures d\u2019un soir, le tout inh\u00e9rent \u00e0 sa vie de jeunesse autant qu\u2019aux attributs de son m\u00e9tier, jamais de ma\u00eetresse. Puis, tout s\u2019\u00e9tait clairsem\u00e9, le tour du jardin des d\u00e9sirs pulsionnels l\u2019ayant repu.<\/p>\n<p>Les enfants avaient v\u00e9cu avec leur m\u00e8re, trop ins\u00e9cures face \u00e0 l\u2019effarante libert\u00e9 de sa libre-pens\u00e9e. Pour ses ex-femmes, il \u00e9tait un irresponsable inadapt\u00e9 qui, m\u00eame s\u2019il payait ses pensions, ne pourrait qu\u2019avoir une influence n\u00e9faste sur leurs poussins en leur montrant comment se conduire de fa\u00e7on cr\u00e9atrice face \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 institutionnalis\u00e9e.<\/p>\n<p>Il ne fr\u00e9quentait personne, jamais personne. Il passait seulement dans la vie des gens comme on se croise quelquefois dans la rue. Mais il saluait avec amour ceux et celles dont le cristal du c\u0153ur le faisait frissonner de joie \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>Par exemple, la femme la plus pauvre du village. Si maigre que le soleil refusait syst\u00e9matiquement de traverser son corps de peur de la faire fondre. Si laide, que les chats, d\u2019une fois \u00e0 l\u2019autre, refusaient de suivre son ombre rectiligne. Celle-ci, foulard sur la t\u00eate, les yeux hagards d\u2019acceptation, semblait immunis\u00e9e contre quelque regard de qui que ce soit.<\/p>\n<p>Tra\u00eenant un petit chariot sur deux roues, \u00e9t\u00e9 comme hiver, elle vendait, pour survivre, les \u0153ufs de ses poules, \u00e0 qui voulait bien en acheter sans jamais mendier un nouveau client. Et quand elle manquait de marchandises, elle allait chez l\u2019\u00e9picier du village pour acheter la douzaine que ses poules avaient omis de lui pondre<\/p>\n<p>Cela faisait maintenant pr\u00e8s de 25 ans qu\u2019ils se croisaient d\u2019un sourire \u00e0 l\u2019autre. L\u2019ermite ne lui avait jamais achet\u00e9 d\u2019\u0153ufs. Il ne savait m\u00eame pas son nom. Il avait maintenant peur qu\u2019elle meure, qu\u2019elle disparaisse de son bonheur de vivre. Il \u00e9tait attach\u00e9 \u00e0 elle comme on l\u2019est d\u2019un saule pleureur lorsqu\u2019il annonce de ses plaintes la venue de l\u2019automne.<\/p>\n<p>En cet \u00e9t\u00e9 2000, il d\u00e9sirait lui dire autre chose que son habituel admiratif :<\/p>\n<p>Bonjour, Madame<br \/>\nDe fait, il modifia :<br \/>\nBonjour, Madame. \u00c7a va bien aujourd\u2019hui ?<\/p>\n<p>Il lui serra tendrement le bras de ses deux mains. Elle ne fut pas surprise outre mesure.<\/p>\n<p>Vous savez. Continua-t-il,<br \/>\n\u00c7a fait 25 ans cette ann\u00e9e que l\u2019on se salue<br \/>\nEt vous ne m\u2019avez jamais vendu d\u2019\u0153ufs.<\/p>\n<p>La r\u00e9ponse de la dame pauvre le conquit d\u2019\u00e9tat de gr\u00e2ce :<\/p>\n<p>\u00c7a n\u2019a pas adonn\u00e9 Monsieur<\/p>\n<p>Et ils poursuivirent chacun leur chemin.<\/p>\n<p>Ce qui permit \u00e0 l\u2019ermite, comme le rituel l\u2019avait dessin\u00e9 depuis toujours entre eux, de remplir son c\u0153ur de cette bienveillance que la vie offre en prime lorsqu\u2019on lui est abandonn\u00e9.<\/p>\n<p>Il aimait les gens de son village. Mais de loin. Ma Tante Marie s\u2019occupe-t-elle encore des pauvres ? La grande blonde a-t-elle pu aller \u00e0 sa r\u00e9union des alcooliques anonymes ? L\u2019agent d\u2019immeuble a-t-il enfin trouv\u00e9 l\u2019\u00e2me s\u0153ur?<\/p>\n<p>De fait, il avait fait des \u00eatres de sa vie au quotidien un man\u00e8ge de respect et de civilit\u00e9 qui tournait magiquement autour de ses silences comme de ses absences. Un matin cependant, un d\u00e9tail annon\u00e7a de grands bouleversements \u00e0 venir. Il avait vu R\u00e9al Dubois, le propri\u00e9taire de la buanderie du village, avec une casquette sur la t\u00eate qu\u2019il oublia d\u2019enlever en le saluant, lui qui avait toujours v\u00e9cu la fiert\u00e9 de l\u2019homme \u00e0 la chevelure d\u00e9gag\u00e9e. Le chanteur pressentit que celui-ci avait un cancer.<\/p>\n<p>Le matin suivant,il croisa Madame Dubois qui semblait diff\u00e9rente des autres fois. \u00c0 travers les ann\u00e9es, ils s\u2019\u00e9taient dit \u00e0 peine bonjour ou bonsoir. Mais cela avait cr\u00e9\u00e9 entre eux une d\u00e9licatesse telle qu\u2019il pressentit, \u00e0 son pas vif et saccad\u00e9, une d\u00e9tresse inhabituelle. Alors il ralentit le sien au cas o\u00f9 elle aurait aim\u00e9 se confier.<\/p>\n<p>R\u00e9al se referme sur lui-m\u00eame lui dit-elle<br \/>\nIl rejette mon aide, il se choque apr\u00e8s moi<br \/>\nJe n\u2019en puis plus<\/p>\n<p>La femme pauvre aux \u0153ufs d\u2019or passa tout pr\u00e8s d\u2019eux, puis l\u2019agent d\u2019immeuble, comme ils le faisaient habituellement \u00e0 cette heure.<\/p>\n<p>Madame Dubois, murmura l\u2019ermite,<br \/>\nVotre homme vous aime comme il vous a toujours aim\u00e9.<br \/>\nIl est juste en col\u00e8re apr\u00e8s la vie.<br \/>\nC\u2019est une b\u00eate traqu\u00e9e par une maladie d\u00e9vastatrice.<br \/>\nIl tente de se battre seul<br \/>\nPour \u00e9pargner de la souffrance \u00e0 sa famille<\/p>\n<p>Et tous deux avaient pleur\u00e9 doucement<\/p>\n<p>Puis un autre \u00e9v\u00e9nement majeur \u00e9tait survenu pouvant affecter le tournoiement des heures sous forme de chevaux courbant le temps.<\/p>\n<p>Depuis trente ans, il adorait passer en face d\u2019une maison o\u00f9 vivait un couple d\u2019artistes dont il avait toujours admir\u00e9 la complicit\u00e9. Ce matin-l\u00e0, il vit une pancarte \u00e0 vendre. M\u00eame s\u2019il ne leur avait jamais parl\u00e9, il ne pouvait supporter l\u2019id\u00e9e de les voir dispara\u00eetre de son ordinaire de marche. Alors, il se rendit \u00e0 l\u2019atelier par derri\u00e8re. L\u2019homme ciselait, comme il le faisait habituellement \u00e0 cette heure-l\u00e0, un morceau d\u2019\u00e9b\u00e9nisterie.<\/p>\n<p>Monsieur, dit-il, je ne vous connais pas<br \/>\nMais vous ne pouvez pas d\u00e9m\u00e9nager<br \/>\n\u00c7a fait 30 ans que je me prom\u00e8ne devant chez vous<br \/>\nLe rythme amoureux de votre vie de couple me fait un bien \u00e9norme<br \/>\nMon bonheur d\u2019\u00eatre ne sera jamais pareil<br \/>\nSans la beaut\u00e9 de votre pr\u00e9sence.<\/p>\n<p>L\u2019homme avait \u00e9t\u00e9 touch\u00e9. Il lui avait fait visiter l\u2019int\u00e9rieur de la maison, l\u2019avait pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 sa femme et m\u00eame permit de jeter un coup d\u2019\u0153il aux peintures de celle-ci. Finalement, la pancarte fut retir\u00e9e. Dans la m\u00eame p\u00e9riode, l\u2019h\u00f4tel La Sapini\u00e8re avait d\u00e9m\u00e9nag\u00e9 sa balan\u00e7oire sans l\u2019avertir. Il en avait \u00e9t\u00e9 bless\u00e9. Ce ne serait plus le m\u00eame rythme, les m\u00eames arbres, la m\u00eame beaut\u00e9 d\u2019ombrages. Il \u00e9tait all\u00e9 voir la g\u00e9rante pour porter plainte, m\u00eame s\u2019il n\u2019\u00e9tait pas client. Celle-ci le prit pour un hurluberlu, tout en lui souriant professionnellement.<\/p>\n<p>Une semaine plus tard, Renaud mourut, et je perdis, sans m\u00eame avoir eu le temps de le revoir, l\u2019amour de ma jeunesse.<\/p>\n<p>Et sa vie s\u2019effa\u00e7a du r\u00e9el comme un \u00e9clair dans le ciel. Mais vous auriez d\u00fb voir cet \u00e9clair d\u2019homme quand il avait vingt ans. C\u2019\u00e9tait un chanteur fougueux au caf\u00e9 St-Vincent du Vieux-Montr\u00e9al et un gardien des l\u00e9gendes des plus magiques dans un camp de vacances pour enfants des services sociaux en attente de placement, le camp Ste-Rose.<\/p>\n<p>Mais aurais-je eu le coup de foudre pour lui s\u2019il n\u2019avait pas ressembl\u00e9 si profond\u00e9ment \u00e0 mon p\u00e8re ? Car mon p\u00e8re avait \u00e9t\u00e9 aussi un m\u00e9morable conteur. Toute petite, il m\u2019avait appris \u00e0 lui demander :<\/p>\n<p>Papa, est-ce que moi aussi un jour<br \/>\nJe conna\u00eetrai le grand amour ?<\/p>\n<p>Il me r\u00e9pondait alors en d\u00e9clamant :<\/p>\n<p>Si chaque nuit tu en fais la demande \u00e0 la vie,<br \/>\nElle te rendra plus fougueuse que Scarlett Ohara<br \/>\nD\u2019autant en emporte le vent,<br \/>\nPlus g\u00e9missante qu\u2019H\u00e9lo\u00efse pour Ab\u00e9lard<br \/>\nDans la nuit des temps,<br \/>\nPlus pure que Juliette dans les bras de Rom\u00e9o<br \/>\nL\u2019embrassant<br \/>\nDe telle sorte qu\u2019un soir, un myst\u00e9rieux soir<br \/>\nUn beau prince, ombrageux et charmant<br \/>\nPosant genou aux pieds de tes royaux atours<br \/>\nT\u2019offrira et son c\u0153ur et son or<br \/>\nEt la terre enti\u00e8re chantera<br \/>\nEn cet instant pr\u00e9sent<br \/>\nIls v\u00e9curent heureux<br \/>\nEt eurent beaucoup d\u2019enfants<br \/>\nAu paradis\u2026Mill\u00e9naire<br \/>\nDe la po\u00e9sie des bien-aim\u00e9s<br \/>\nDe l\u2019\u00eele de l\u2019\u00e9ternit\u00e9<\/p>\n<p>Plus tard, que j\u2019eusse six ou douze ans, lorsque je ne comprenais pas le sens d\u2019un mot, il sortait le volume encyclop\u00e9dique appropri\u00e9 et en tirait les deux phrases les plus musicalement significatives que nous apprenions tous deux par c\u0153ur, juste pour le bonheur du dire, la complicit\u00e9 du vivre, parce que \u00e7a sonnait joli comme il aimait le r\u00e9p\u00e9ter sans cesse.<\/p>\n<p>Mon p\u00e8re adorait l\u2019encyclop\u00e9die. Il y avait d\u00e9couvert par la lecture syst\u00e9matique d\u2019un page par page tenace des perles intellectuelles qui lui avaient permis, entre autres, de s\u2019affranchir de toute religiosit\u00e9. Par exemple, dans l\u2019item \u00ab Brahmanisme \u00bb, section philosophie, il avait d\u00e9busqu\u00e9 une suite de lignes qui avaient chang\u00e9 sa vie. Il l\u2019avait apprise par c\u0153ur, comme tout ce qu\u2019il d\u00e9couvrait d\u2019ailleurs, pour suppl\u00e9er \u00e0 une culture qui lui faisait cruellement d\u00e9faut, n\u2019ayant r\u00e9ussi qu\u2019une cinqui\u00e8me ann\u00e9e chez les religieuses.<\/p>\n<p>Brahmanisme : Philosophie<br \/>\nLe divin mythique qui est \u00e0 la base des croyances et des cultes N\u2019est, aux yeux des philosophes, Qu\u2019un r\u00e9ceptacle au nom indiff\u00e9rent Le but essentiel \u00e9tant la r\u00e9alisation du divin.<\/p>\n<p>C\u2019est donc gr\u00e2ce \u00e0 Larousse qu\u2019il cessa d\u2019aller \u00e0 la messe.<\/p>\n<p>Papa, lui demandai-je un soir,<br \/>\nQu\u2019est-ce que la po\u00e9sie ?<\/p>\n<p>Je me rappelle ce soir-l\u00e0. Je devais avoir onze ans. Il prit le temps de d\u00e9guster les diff\u00e9rents sens du mot \u00ab po\u00e9sie \u00bb de la page 586 \u00e0 587 (Larousse1961). Je savais depuis toujours que, durant ses exp\u00e9ditions dans la for\u00eat des mots, je devais garder un silence respectueux jusqu\u2019\u00e0 ce que, de ses l\u00e8vres, surgisse la substance de ce qu\u2019on allait adorer tous les deux. Il prit un crayon \u00e0 mine, souligna d\u2019un trait d\u2019un fini rectiligne, deux extraits qu\u2019il me lut, de suite, comme s\u2019il avait trouv\u00e9 le plus inestimable des tr\u00e9sors.<\/p>\n<p>Le po\u00e8te<br \/>\nEst celui qui d\u00e9couvre<br \/>\nL\u2019immuable virginit\u00e9 du monde<br \/>\nRetrouvant les dons et les vertus de l\u2019enfance.<\/p>\n<p>La po\u00e9sie,<br \/>\nElle, n\u2019est \u00e9vasion du r\u00e9el<br \/>\nQue pour \u00eatre invasion de l\u2019essentiel.<\/p>\n<p>Qu\u2019est-ce que l\u2019essentiel lui demandais-je ?<\/p>\n<p>L\u2019essentiel<br \/>\nC\u2019est l\u2019\u00eele de l\u2019\u00e9ternit\u00e9 de l\u2019instant pr\u00e9sent<\/p>\n<p>Comme il parlait d\u2019une \u00eele, je n\u2019en demandais pas plus, n\u2019attendant que de vieillir pour aller la visiter. Telle cette \u00eele d\u2019o\u00f9 provenait Jacques Cartier, le navigateur, dont il me chantait les paroles pour que je m\u2019endorme : A St-Malo Beau port de mer<\/p>\n<p>\u00c0 St-Malo beau port de mer (2)<br \/>\nTrois beaux navires sont arriv\u00e9s<br \/>\nNous irons sur l\u2019eau<br \/>\nNous irons nous nous promener<br \/>\nNous irons jouer<br \/>\nDans l\u2019\u00eele<br \/>\nDans l\u2019\u00eele<\/p>\n<p>Il n\u2019en demeurait pas moins, qu\u2019au r\u00e9veil le lendemain, j\u2019\u00e9tais certaine de retrouver sur un grand tableau noir recycl\u00e9 de sa communaut\u00e9 religieuse dont il \u00e9tait, depuis dix ans ,l\u2019homme de maintenance, les mots \u00ab po\u00e8te \u00bb et \u00ab po\u00e9sie \u00bb suivis de leur d\u00e9finition avec en bas, n\u2019ayant jamais quitt\u00e9 la bordure du tableau, les mots :<\/p>\n<p>L\u2019\u00eele de l\u2019\u00e9ternit\u00e9 de l\u2019instant pr\u00e9sent.<\/p>\n<p>Sous la bordure du haut, le tableau, pour m\u2019apprendre \u00e0 lire et \u00e0 \u00e9crire, mentionnait trois noms : Marie Gascon et celui de mon p\u00e8re et ma m\u00e8re : Rodolphe et Marguerite. Mais en r\u00e9alit\u00e9, on m\u2019avait toujours surnomm\u00e9e MIEL, \u00e0 cause de mon teint parsem\u00e9 de petites taches.<\/p>\n<p>Parfois, quand je revenais de l\u2019\u00e9cole et que je me plaignais parce que je n\u2019avais pas de v\u00eatements \u00e0 la mode, ou que je ne mangeais pas assez souvent au restaurant, mon p\u00e8re exigeait respectueusement, d\u2019un air s\u00e9v\u00e8re mais bienveillant, que je ferme les yeux pour d\u00e9guster avec lui le r\u00e9cit oral d\u2019un texte qu\u2019il consid\u00e9rait comme sacr\u00e9. Il disait qu\u2019on en avait trouv\u00e9 le parchemin enfoui dans une bouteille lanc\u00e9e \u00e0 la mer directement de l\u2019\u00eele de l\u2019\u00e9ternit\u00e9 de l\u2019instant pr\u00e9sent habit\u00e9e par un certain Monsieur Renoir, peintre de son m\u00e9tier. On pouvait y lire ceci :<\/p>\n<p>Je me rappelle<br \/>\nLa merveilleuse sensation de l\u00e9g\u00e8ret\u00e9<br \/>\nDe ne rien poss\u00e9der<br \/>\nQui nous permettait, \u00e0 Monet et \u00e0 moi,<br \/>\nDe v\u00e9g\u00e9ter les deux mains dans les poches\u2026<\/p>\n<p>Il faut toujours \u00eatre pr\u00eat \u00e0 partir<br \/>\nPour le bon motif<br \/>\nPas de bagages, une brosse \u00e0 dents<br \/>\nEt un morceau de savon<\/p>\n<p>Et mon p\u00e8re concluait par une phrase envoy\u00e9e \u00e0 la mer elle aussi sous forme de bouteille par le peintre Gauguin, voisin sur la m\u00eame \u00eele, lorsqu\u2019il v\u00e9cut le paradis de l\u2019amour dans les bras de sa tahitienne Teha\u2019amana<\/p>\n<p>Et le bonheur succ\u00e9dait au bonheur<\/p>\n<p>Oui, mon enfance fut cath\u00e9dralement magique. D\u00e8s l\u2019\u00e2ge le plus na\u00eff, je pris l\u2019habitude d\u2019\u00e9crire mon journal. Et je le faisais lire \u00e0 mon p\u00e8re qui l\u2019annotait r\u00e9guli\u00e8rement dans la marge de quelques-unes de ses r\u00e9flexions \u00e0 mijoter pour plus tard, comme il me disait souvent, ma m\u00e8re pr\u00e9f\u00e9rant ne pas en prendre connaissance.<\/p>\n<p>Son Rodolphe, comme elle aimait l\u2019appeler, m\u2019avait cisel\u00e9 une biblioth\u00e8que qui contenait chacun de mes journaux intimes depuis l\u2019\u00e2ge de trois ans, les premiers naturellement contenant plut\u00f4t des griffes de dessins maladroits. Et tout en haut, il avait inscrit en sculptant artistiquement dans le bois :<\/p>\n<p>Instants pr\u00e9sents<br \/>\nDe miel en miel<\/p>\n<p>Papa lui demandai-je un jour<br \/>\nQu\u2019est-ce que l\u2019instant pr\u00e9sent ?<\/p>\n<p>Ce jour-l\u00e0, mon p\u00e8re ne courut pas vers l\u2019encyclop\u00e9die comme il en avait coutume \u00e0 chacune de mes questions. Ses yeux devinrent \u00e9trangement lunatiques, comme s\u2019il r\u00e9fl\u00e9chissait \u00e0 une interrogation \u00e0 laquelle toute r\u00e9ponse en soi demande de la magie, puisqu\u2019elle n\u2019existe peut-\u00eatre pas<\/p>\n<p>L\u2019instant pr\u00e9sent, miel, c\u2019est le plus beau des pr\u00e9sents<br \/>\nOffert par les habitants de l\u2019\u00eele de l\u2019\u00e9ternit\u00e9<br \/>\n\u00c0 ceux de la plan\u00e8te terre o\u00f9 la souffrance du pass\u00e9<br \/>\nSe console aux esp\u00e9rances de l\u2019avenir.<\/p>\n<p>Tout cela me semblait inaccessible et bien myst\u00e9rieux. Valait mieux chanter la chanson de l\u2019\u00eele comme finissait par dire mon p\u00e8re, la musique t\u00e9moignant parfois mieux de l\u2019essentiel que les paroles qui l\u2019accompagnent.<\/p>\n<p>\u00c0 St-Malo beau port de mer (2)<br \/>\nTrois beaux navires sont arriv\u00e9s<br \/>\nNous irons sur l\u2019eau<br \/>\nNous irons nous nous promener<br \/>\nNous irons jouer<br \/>\nDans l\u2019\u00eele<br \/>\nDans l\u2019\u00eele<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019\u00e2ge de quinze ans, j\u2019\u00e9crivis dans mon journal :<\/p>\n<p>J\u2019attends avec passion le grand amour<br \/>\n\u00c0 quoi bon mordre dans mon adolescence<br \/>\nPuisque toute cette agitation des exp\u00e9riences<br \/>\nPu\u00e9riles m\u2019ennuie.<\/p>\n<p>\u00c0 la lecture de cet extrait, mon p\u00e8re \u00e9crivit en haut de page, pour que je ne puisse rater son dire :<br \/>\nMiel, il n\u2019est peut-\u00eatre pas bon<br \/>\nDe t\u2019enfermer en toi-m\u00eame<br \/>\nComme tu le fais ?<br \/>\nChaque \u00e2ge a son devoir de vivre.<\/p>\n<p>Mais je refusais syst\u00e9matiquement tout ce qui aurait d\u00e9sembelli mes r\u00eaves. J\u2019escamotais des sorties avec les gar\u00e7ons, danses, f\u00eates d\u2019enivrement en cachette des parents. Je br\u00fblais d\u2019un feu si pur qu\u2019il me semblait terriblement ennuyeux d\u2019aller m\u2019\u00e9vaporer en douteuse compagnie. Je pr\u00e9f\u00e9rais d\u00e9vorer les livres de toutes sortes \u00e0 la biblioth\u00e8que municipale, dont quelques lubriques tel le marquis de Sade ou l\u2019amant de Lady Chatterly, pour au moins acqu\u00e9rir la culture du d\u00e9sir.<\/p>\n<p>Quelques ann\u00e9es plus tard, je lus tant et tant que je me retrouvai en litt\u00e9rature \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Montr\u00e9al. Pour payer mes \u00e9tudes, mon p\u00e8re trouva un emploi au noir la fin de semaine et ma m\u00e8re accumula de la couture pour le compte d\u2019une manufacture des environs. Que de dimanches nous cous\u00eemes ensemble. Mon p\u00e8re disait souvent, en souriant, que les princesses attendent toujours le prince charmant en brodant de longs et beaux ouvrages. Devant le nombre de soutiens-gorge \u00e0 terminer pour le lundi matin, j\u2019avoue que ma m\u00e8re et moi ne trouvions jamais cette taquinerie tr\u00e8s \u00e0 propos.<\/p>\n<p>En juin 1973, je terminai mon baccalaur\u00e9at. J\u2019avais comme projet une th\u00e8se de ma\u00eetrise sur la relation \u00ab Rom\u00e9o et Juliette \u00bb et le reste de l\u2019\u0153uvre de Shakespeare, avec comme tuteur un homme charmant au nom de John Thysdale. Sa famille \u00e9tant originaire de Vancouver, il esp\u00e9rait obtenir un poste de prestige \u00e0 son alta mater universitaire, me faisant miroiter la possibilit\u00e9 de m\u2019y emmener comme assistante de recherche si le destin lui \u00e9tait favorable.<\/p>\n<p>\u00catre ou ne pas \u00eatre, voil\u00e0 la question , me dit-il en riant<br \/>\nCe serait formidable que vous y soyez.<\/p>\n<p>Mais je pris ces propos pour de la badinerie galante provenant d\u2019un homme mari\u00e9 et de toute fa\u00e7on trop \u00e2g\u00e9 pour moi bien qu\u2019attrayant de sa personne et ne m\u2019en souciai pas plus qu\u2019il faut. Je me rappelle avoir f\u00eat\u00e9 mes 21 ans, seule devant un verre de vin \u00e0 la sant\u00e9 de mon intentionnelle puret\u00e9 physique. Je n\u2019osais prononcer le mot \u00ab virginit\u00e9 \u00bb car cela aurait risqu\u00e9 de trop me d\u00e9primer, je crois. Je pr\u00e9f\u00e9rais enterrer le mot sous la passion de mes sens confus \u00e0 faire exploser, le plus t\u00f4t possible, sous le feu d\u2019un grand amour.<\/p>\n<p>J\u2019habitais encore chez mes parents et je continuais d\u2019\u00e9crire mon journal. On ne quitte pas facilement le bonheur permanent. Mon anniversaire \u00e9tait toujours l\u2019occasion d\u2019un cadeau particulier de la part de mon p\u00e8re. Depuis ma naissance, \u00e0 chaque f\u00eate, il m\u2019avait toujours sculpt\u00e9 un d\u00e9licat coffret de bois cadenass\u00e9 et annot\u00e9 de l\u2019ann\u00e9e avec un mot d\u2019amour gliss\u00e9 \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur \u00e9crit sp\u00e9cialement pour l\u2019occasion.<\/p>\n<p>\u00c0 n\u2019ouvrir qu\u2019une fois adulte,<br \/>\nM\u2019avait-il r\u00e9p\u00e9t\u00e9 d\u2019une ann\u00e9e \u00e0 l\u2019autre.<\/p>\n<p>Tu es adulte maintenant,<br \/>\nTu as vingt et un ans.<br \/>\nIl est temps d\u2019ouvrir les coffres, me dit-il.<br \/>\nPresque plus excit\u00e9 que moi<\/p>\n<p>Je serai une adulte<br \/>\nLa journ\u00e9e o\u00f9 j\u2019aurai rencontr\u00e9 mon prince charmant<br \/>\nPas avant, r\u00e9pondis-je en riant.<\/p>\n<p>Curieusement, c\u2019est ici que commence mon histoire avec Renaud. Quel pr\u00e9ambule, Renaud \u00e0 cinquante et un ans et toute mon enfance avec mon p\u00e8re, juste pour tenter de dessiner \u00e9motivement le bonheur parfum\u00e9 de ce premier instant d\u2019o\u00f9 surgit, sous forme de coup de foudre, l\u2019essence de l\u2019homme qui envo\u00fbta le reste de mon existence.<\/p>\n<p>Nous \u00e9tions de la m\u00eame race. Impossible de ne pas se miroiter du premier regard. Nous habitions tous les deux le pays du bonheur, moi par naissance et lui par passion de le partager aux autres. Et comme la vie ne fait jamais les choses \u00e0 moiti\u00e9, elle nous avait dirig\u00e9 l\u2019un et l\u2019autre vers le continent de la souffrance, plus pr\u00e9cis\u00e9ment au camp Sainte-Rose de Laval, au milieu d\u2019enfants dont les familles \u00e9taient trop dysfonctionnelles pour s\u2019en occuper.<\/p>\n<p>Mon p\u00e8re m\u2019avait appris \u00e0 reconna\u00eetre cette contr\u00e9e par sa fa\u00e7on d\u2019accorder la priorit\u00e9 \u00e0 la m\u00e9moire du pass\u00e9 en la noyant d\u2019avance dans un certain futur. On souffre trop pour d\u00e9guster la vie et l\u2019on r\u00eave trop de s\u2019en sortir pour croire que c\u2019est \u00ab maintenant \u00bb seulement qui en constitue la porte d\u2019entr\u00e9e et de sortie. On vit dans une maison dont on ne peut toucher les murs. On porte le nom de sociaux affectifs. Ceux et celles qui jouent les r\u00f4les de p\u00e8re et de m\u00e8re se remplacent par chiffres de huit heures et se reconnaissent par les mots \u00ab \u00e9ducateurs et \u00e9ducatrices \u00bb. On se sent institutionnalis\u00e9s. Dort en m\u00eame temps, mange en m\u00eame temps, jamais seul ou seule dans une chambre, sauf quand on est mis au rancart dans un coin pour avoir mal agi. Et l\u2019on a peur, constamment peur d\u2019un je-ne-sais-quoi. D\u2019une horrible r\u00e9alit\u00e9 que des mots d\u2019enfant ne peuvent nommer. Une mince voix g\u00e9missant au creux des yeux tristes : Nous sommes les petits errants de l\u2019existence, les \u00ab sans nom \u00bb de l\u2019ignorance, la miniature cour des miracles du temps qui n\u2019en finit plus de passer et repasser sans vraiment nous apercevoir. Nous sommes les exclus de l\u2019amour.<\/p>\n<p>Qu\u2019est-ce que l\u2019enfance sur ce continent ? \u00c7a se vit dans les filets des services sociaux, d\u2019une famille d\u2019accueil \u00e0 une autre parce qu\u2019on a travers\u00e9 l\u2019inceste, la violence associ\u00e9e \u00e0 la drogue, \u00e0 l\u2019alcool ou autre d\u00e9pendance majeure. On se sent ballott\u00e9s dans un train, celui d\u2019adultes \u00e9trangers qui nous am\u00e8nent faire une longue promenade jusqu\u2019\u00e0 la gare des dix-huit ans.<\/p>\n<p>Ainsi, le camp Ste-Rose se divisait en trois modules : Les castors, les hiboux et les \u00e9cureuils. J\u2019\u00e9tais l\u2019\u00e9ducatrice du dernier groupe, celui des \u00e9cureuils.. D\u2019une part, Jean-Fran\u00e7ois treize ans, fils d\u2019un p\u00e8re membre de la p\u00e8gre, qui pouvait vous tuer d\u2019un seul regard et Natacha douze ans qui m\u2019avait adopt\u00e9e comme m\u00e8re et qui travaillait pour que j\u2019eusse envers elle les m\u00eames sentiments. Et d\u2019autre part, la plus que grassette Chantal et la grande Monique toujours en guerre parce que mal dans leur peau d\u2019antagonistes se moquant des deux jumeaux de huit ans qui avaient pass\u00e9 une partie de leur vie dans une garde-robe et qui ne parlaient pas encore. Entre ces deux clans, des enfants qui partaient et repartaient selon les \u00e9v\u00e8nements externes sur lesquels je n\u2019avais aucun pouvoir. C\u2019est ainsi qu\u2019on apprend \u00e0 ne pas s\u2019attacher pour ne pas souffrir inutilement.<\/p>\n<p>Ma pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e \u00e9tait Natacha, Natacha Brown. Sa m\u00e8re, psychotique s\u2019\u00e9tait suicid\u00e9e et son p\u00e8re avait sombr\u00e9 de d\u00e9sespoir dans les ab\u00eemes de l\u2019alcool. Elle lisait dans mon \u00e2me presque \u00e0 la perfection. Elle me secondait discr\u00e8tement quand la violence ou la tristesse sous forme de larmes \u00e9clatait dans le groupe. Sans que les autres ne le sussent jamais, elle fut ma pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e, mon unique, mon indispensable. Le 27 juin 1973, vers vingt heures, une ronde d\u2019enfants et d\u2019adultes au visage peintur\u00e9, avec plume d\u2019indien au front et couverture sur le dos, envahit la salle communautaire dans le but d\u2019accueillir le nouveau gardien des l\u00e9gendes que personne n\u2019avait encore rencontr\u00e9. Comme il s\u2019appelait Anikouni, on r\u00e9p\u00e9ta la chanson parlant de ce personnage de l\u2019imaginaire.<\/p>\n<p>ANIKOUNI SHA A HOU A NI (2)<br \/>\nAH WAWA BIKANA SHAHINA (2)<br \/>\nELEAONI BIKAWA YA WA (2)<\/p>\n<p>Robert, le directeur op\u00e9rationnel du camp, demanda soudainement le silence. C\u2019\u00e9tait un homme maigre et \u00e9lanc\u00e9 pour qui le sens des responsabilit\u00e9s \u00e9quivalait \u00e0 un taux de stress intense. Il avait toujours peur \u00e0 un accident ou m\u00eame un suicide, ce qui aurait terni l\u2019\u00e9clat et la r\u00e9putation de son personnel dont il respectait profond\u00e9ment la droiture et l\u2019engagement. Tous faisaient leur possible dans une situation potentiellement explosive. On ne pouvait que tendre une corde dans un abime de manque d\u2019amour. Il avait donc expliqu\u00e9 aux enfants le sens des mots indiens de la chanson Anikouni<\/p>\n<p>Anikouni, Toi qui parcours , lacs et rivi\u00e8res<br \/>\nEn canot d\u2019\u00e9corce rapi\u00e9c\u00e9 de tes mains<br \/>\nRam\u00e8ne-nous la force<br \/>\nAu pays o\u00f9 hier se dessine en demains.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9v\u00e9nement aurait pu \u00eatre banal. Mais il fut plut\u00f4t chor\u00e9graphie d\u2019apprivoisement d\u2019un imaginaire \u00e0 un autre. Un chef indien, corne au cou, magnifique panache sur la t\u00eate, entre s\u2019assoit au milieu sans cesser de jouer du tamtam. Soudain, sans arr\u00eater de marteler le rythme, il incite des yeux un de mes jeunes, Jean-Fran\u00e7ois, \u00e0 le rejoindre. Ils sont maintenant deux. Puis ce complice continuant seul \u00e0 battre le temps comme on bat parfois un tapis sur la corde \u00e0 linge pour le lib\u00e9rer de sa poussi\u00e8re, Anikouni se l\u00e8ve. Par le seul mouvement de son corps dessinant l\u2019espace en collines et vall\u00e9es, il entra\u00eene les enfants dans des jeux de mains dont l\u2019ensemble orchestre l\u2019air et l\u2019atmosph\u00e8re. Et tout devient jeu autour de lui. Et lui s\u2019habille de qu\u00eate. Il cherche, d\u2019un visage \u00e0 l\u2019autre. Parfois il se retourne pour exprimer en deux ou trois sourires sa soif que rien de cela ne cesse.<\/p>\n<p>Il s\u2019immobilise devant mon groupe. Il suffit que je vois ses yeux pour que la foudre s\u2019\u00e9lance en moi en un coup terrible, dans un \u00e9clair qui me rendit fragile et allum\u00e9e telle une biche prise au pi\u00e8ge alors que le feu de for\u00eat de ce que l\u2019autre d\u00e9gage s\u2019avance vers elle sous la simple lev\u00e9e du vent des passions, impr\u00e9visible en ses tourbillons autour de l\u2019une comme de l\u2019autre.<\/p>\n<p>CAIA\u2026 BOUM\u2026<\/p>\n<p>Dans tous les camps de vacances du Qu\u00e9bec, ce cri de ralliement permet \u00e0 un animateur d\u2019obtenir des enfants qu\u2019ils s\u2019assoient sans r\u00e9plique et surtout qu\u2019apr\u00e8s le boum, le silence rayonne de sa personne vers le groupe avec la m\u00eame exigence d\u2019ob\u00e9issance aveugle que met le soleil \u00e0 br\u00fbler les yeux de ceux qui oseraient l\u2019impolitesse d\u2019un regard d\u00e9linquant. Et tout bruit cessa, de quelque nature musicale qu\u2019il soit.<\/p>\n<p>Ce chef indien que je n\u2019avais jamais vu auparavant sortit un parchemin d\u2019\u00e9corce de bouleau et lut simplement en me regardant dans les yeux, tout en reculant dans le velours des pas perdus pour le bonheur de se perdre :<\/p>\n<p>Dans la grande tribu des yogs,<br \/>\nQuand un jeune indien\u2026<br \/>\nTombe amoureux d\u2019une princesse<br \/>\nIl doit gravir la montagne sacr\u00e9e<br \/>\nD\u00e9jouer le gardien de la caverne sacr\u00e9e<br \/>\nPour voler le feu de l\u2019amour<\/p>\n<p>Il se mit \u00e0 zigzaguer, \u00e0 tourner \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du cercle, regardant chaque visage, les bras en mouvement. Puis, s\u2019abandonnant au jeu indien, il mit un genou devant moi, comme si le sol avait \u00e9t\u00e9 couvert de branches de sapin.<\/p>\n<p>Fille de la for\u00eat,<br \/>\nprincesse de la lune et des \u00e9toiles,<br \/>\nLa foudre a frapp\u00e9 mon c\u0153ur de passion pour le v\u00f4tre<\/p>\n<p>Qui a d\u00e9j\u00e0 v\u00e9cu un coup de foudre comprendra qu\u2019il te laisse dans un \u00e9tat semblable, non pas au tremblement de terre, mais \u00e0 la vision cauchemardesque qui suit quelques secondes apr\u00e8s, comme si tout ce qui donnait un sens \u00e0 ta vie s\u2019en trouvait enseveli. Il ne reste que toi et lui, main dans la main regardant du haut de la colline le pr\u00e9sent se moquant du pass\u00e9.<\/p>\n<p>Il se releva<\/p>\n<p>Amis yogs\u2026Tribu des castors\u2026.<br \/>\nTribu des hiboux\u2026.Tribu des \u00e9cureuils\u2026.<\/p>\n<p>Je suis amoureux de cette princesse<br \/>\nJe dois retrouver le feu de la caverne sacr\u00e9e<br \/>\nEt le lui ramener afin qu\u2019elle m\u2019accorde<br \/>\nSon amour \u00e9ternel<\/p>\n<p>Il entonna alors un canon.<br \/>\nZum galli galli galli zun<br \/>\nGalli galli zum<\/p>\n<p>Les enfants l\u2019apprirent si vite qu\u2019ils purent continuer seuls. Et Anikouni chanta le couplet en harmonie avec leurs voix.<\/p>\n<p>Le feu de l\u2019amour br\u00fble la nuit<br \/>\nJe veux lui offrir pour la vie.<\/p>\n<p>Et c\u2019est sur la musique de cette chanson, que les enfants, couverture sur le dos et flambeau aux mains de leurs \u00e9ducateurs ou \u00e9ducatrices, le raccompagn\u00e8rent \u00e0 son canot . L\u2019indien rama le lac et disparut dans le noir. Et le noir disparut aussit\u00f4t dans le c\u0153ur des enfants, l\u2019espace d\u2019un instant, comme il en existe tant sur l\u2019\u00eele de l\u2019\u00e9ternit\u00e9 de l\u2019instant pr\u00e9sent.<\/p>\n<h3 id=\"co\">Commentaires<\/h3>\n<p id=\"c56674\" class=\"comment-info\"><span class=\"comment-number\"><a href=\"file:\/\/\/home\/claude\/Documents\/Empreintes\/Ancien%20blog%20Dotclear\/Empreintes_01_09_08\/demers.qc.ca\/blog\/index.php\/index3332.html?2006\/02\/17\/14-l-ile-de-l-eternite-de-l-instant-present#c56674\">1.<\/a><\/span> Le dimanche 27 janvier 2008 \u00e0 16:40, par <strong>Gisele<\/strong><\/p>\n<blockquote><p>Salut PIERRE,<\/p>\n<p>Merci encore d&rsquo;avoir \u00e9t\u00e9 l\u00e0 \u00e0 NOEL 07. Tu as \u00e9t\u00e9 mon cadeau du ciel. Comme tu le<br \/>\nsais, maman est d\u00e9c\u00e9d\u00e9e le 16 d\u00e9cembre dernier.<\/p>\n<p>Tu es la preuve pour moi que nos vibrations se rejoignent dans l&rsquo;UNIVERS et que notre<br \/>\ncontact, m\u00eame si elle n&rsquo;est plus de ce monde, est v\u00e9ritable et r\u00e9el.<\/p>\n<p>Depuis des ann\u00e9es, maman a toujours \u00e9t\u00e9 avec moi \u00e0 NOEL. Gr\u00e2ce \u00e0 toi, elle \u00e9tait l\u00e0<br \/>\nencore avec nous cette ann\u00e9e, et, ce fut un moment magique&#8230;<\/p>\n<p>Quand on a la foie, nos r\u00eaves se r\u00e9alisent et la vie nous rend bien ces moments<br \/>\nintenses de GRAND BONHEUR.<\/p>\n<p>Je ne t&rsquo;oublierai jamais<br \/>\nJe t&#8217;embrasse tr\u00e8s fort.<\/p>\n<p>G I S E L E<\/p><\/blockquote>\n<!-- AddThis Advanced Settings generic via filter on the_content --><!-- AddThis Share Buttons generic via filter on the_content -->","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Chapitre 1<br \/>\n<a href=\"http:\/\/demers.qc.ca\/?p=143\">Lire le chapitre 1<\/a><!-- AddThis Advanced Settings generic via filter on wp_trim_excerpt --><!-- AddThis Share Buttons generic via filter on wp_trim_excerpt --><\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[26],"tags":[47,48,73,89,75,74,79,85,81,52,78,76,83,53,88,71,80,77,49,69,87,82,86,84,57],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/demers.qc.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/143"}],"collection":[{"href":"https:\/\/demers.qc.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/demers.qc.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/demers.qc.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/3"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/demers.qc.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=143"}],"version-history":[{"count":10,"href":"https:\/\/demers.qc.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/143\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2814,"href":"https:\/\/demers.qc.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/143\/revisions\/2814"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/demers.qc.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=143"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/demers.qc.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=143"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/demers.qc.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=143"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}