{"id":328,"date":"2006-03-28T17:41:12","date_gmt":"2006-03-28T22:41:12","guid":{"rendered":"http:\/\/demers.qc.ca\/?p=328"},"modified":"2009-01-26T09:54:49","modified_gmt":"2009-01-26T14:54:49","slug":"chapitre-13-au-tamtam-des-rythmes","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/demers.qc.ca\/?p=328","title":{"rendered":"Chapitre 13 &#8211; AU TAMTAM DES RYTHMES"},"content":{"rendered":"<p><b>L&rsquo;\u00eele de l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 de l&rsquo;instant pr\u00e9sent<\/b><\/p>\n<figure id=\"attachment_448\" aria-describedby=\"caption-attachment-448\" style=\"width: 200px\" class=\"wp-caption alignleft\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/demers.qc.ca\/wp-content\/uploads\/2006\/03\/st-vincent-2.jpg\" alt=\"Le Saint-Vincent en 2001\" title=\"st-vincent-2\" width=\"200\" height=\"132\" class=\"size-full wp-image-448\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-448\" class=\"wp-caption-text\">Le Saint-Vincent en 2001<\/figcaption><\/figure>\n<p>Une nuit nous nous retrouv\u00e2mes, Renaud, Clermont, mon p\u00e8re et moi, \u00e0 la belle \u00e9toile, sous les deux saules pleureurs du camp Ste-Rose. Nous avions pass\u00e9 la soir\u00e9e \u00e0 enterrer le coffre du chevalier de la rose d\u2019or sculpt\u00e9 par mon p\u00e8re pendant que les enfants vivaient une activit\u00e9 cin\u00e9ma \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la salle communautaire. Clermont avait eu la gentillesse d\u2019apporter pain, fromage, raisins, bouteille de vin. Amenez-moi au d\u00e9but du roman<br \/>\nQuand une \u00e9toile explose dans l\u2019univers,<br \/>\nEst-ce un \u00e9v\u00e9nement historique<br \/>\nDemanda Renaud ?<\/p>\n<p>Non pas vraiment r\u00e9pondis-je ?<\/p>\n<p>Est-ce que la Deuxi\u00e8me Guerre mondiale<br \/>\nFut un \u00e9v\u00e9nement historique<br \/>\nRedemanda Renaud ?<\/p>\n<p>Ind\u00e9niablement fit Clermont.<\/p>\n<p>Pourtant une \u00e9toile qui explose<br \/>\nD\u00e9gage des milliards de fois<br \/>\nPlus d\u2019\u00e9nergie qu\u2019une guerre<br \/>\nConclut Renaud.<\/p>\n<p>Et mon p\u00e8re de r\u00e9pondre :<br \/>\n\u00c9chec et mat.<\/p>\n<p>Mon p\u00e8re adorait se faire mettre \u00e9chec et mat au niveau intellectuel. C\u2019est pourquoi il avait tant appr\u00e9ci\u00e9 sa relation intime avec l\u2019Encyclop\u00e9die Larousse. Quand il d\u00e9couvrait une pens\u00e9e qui faisait exploser la sienne, il ressentait en lui un effet profond de jouvence, toute pens\u00e9e ne correspondant en ses m\u0153urs qu\u2019\u00e0 une peau s\u00e8che ne demandant qu\u2019\u00e0 \u00eatre enlev\u00e9e.<\/p>\n<p>Quand un enfant meurt dans le monde<br \/>\nEst-ce un \u00e9v\u00e9nement historique demanda Renaud ?<\/p>\n<p>Mmmm<\/p>\n<p>Est-ce que l\u2019assassinat du pr\u00e9sident Kennedy<br \/>\nFut un \u00e9v\u00e8nement historique ?<\/p>\n<p>Mmmm<\/p>\n<p>Pourtant l\u2019enfance qui meurt<br \/>\nPartout sur la terre<br \/>\nD\u00e9gage des milliards de fois<br \/>\nPlus de souffrance<br \/>\nQu\u2019une pr\u00e9sidence<br \/>\nQui croule sous les balles.<\/p>\n<p>Personne ne dit mot. Comme si le fait de modifier une perspective admise de tous permettait de redonner \u00e0 la vie humaine son vrai sens d\u2019aventure cosmique unique, du berceau au tombeau, sans que le regard des autres la falsifie.<\/p>\n<p>Un coffre au tr\u00e9sor enterr\u00e9<br \/>\nC\u2019est aussi beau qu\u2019une \u00e9toile<br \/>\nQui explose<br \/>\nAu fin fond de l\u2019univers<br \/>\nDit Renaud<\/p>\n<p>Et mon p\u00e8re de conclure :<br \/>\nUn coffre au tr\u00e9sor enterr\u00e9,<br \/>\n\u00c0 la seconde o\u00f9 il est d\u00e9couvert,<br \/>\n\u00c7a devient beau parce que<br \/>\n\u00c7a fait exploser une \u00e9toile<br \/>\nDans le c\u0153ur des enfants.<\/p>\n<p>\u00c9chec et mat, dit Renaud.<\/p>\n<p>Quand, le lendemain soir, Clermont prit la parole au micro du St-Vincent, il raconta cette anecdote en guise d\u2019introduction. Puis il termina en disant :<\/p>\n<p>Ceux et celles qui veulent faire vivre aux enfants<br \/>\nLa fin d\u2019une belle histoire, rendez-vous dimanche matin<br \/>\nHuit heures.Il nous reste six jours<br \/>\nPour la monter.<\/p>\n<p>Une des caract\u00e9ristiques qui firent du St-Vincent de cette \u00e9poque un chef d\u2019\u0153uvre de joie de vivre profonde de soir en soir fut le fait qu\u2019il \u00e9tait fr\u00e9quent\u00e9 assid\u00fbment par des r\u00e9guliers de tout \u00e2ge et de toute condition, les portes de garage \u00e9tant ouvertes comme le c\u0153ur de Madame Martin, chacun s\u2019y sentait chez lui ou chez elle. Ce n\u2019\u00e9tait encore ni la mode, ni un point de chute de touristes. Tout au plus une f\u00eate villageoise, comme on en retrouve partout de fa\u00e7on ponctuelle dans les sous-sols d\u2019\u00e9glises ou les tentes foraines de nombreuses communaut\u00e9s du Qu\u00e9bec. Chacun s\u2019y \u00e9tait connu l\u00e0, arrivant comme par hasard, mais aim\u00e9 avec la m\u00eame intensit\u00e9 comme par destin, par celle que tous avaient fini par appeler affectueusement \u00ab La m\u00e8re Martin \u00bb<\/p>\n<p>Clermont poss\u00e9dait cet art de voyager respectueusement non pas de corps en corps, mais d\u2019\u00e2me en \u00e2me, sans jamais porter de jugement. Pour lui, le St-Vincent, c\u2019\u00e9tait \u00e0 la fois le cosmos, l\u2019univers, la plan\u00e8te, le pays, la ville, un caf\u00e9, une maison, le tout r\u00e9duit \u00e0 l\u2019\u00e9chelle d\u2019une famille, la sienne.<\/p>\n<p>Ce ne fut donc pas surprenant de le voir discr\u00e8tement se faufiler entre les tables.<\/p>\n<p>Il \u00e9tait inquiet pour Madame Marguerite dont le fils se retrouvait en prison parce qu\u2019il avait mis le feu \u00e0 une discoth\u00e8que c\u00e9l\u00e8bre de Montr\u00e9al, provoquant la mort de six personnes. Elle s\u2019assoyait maintenant dans le fond pr\u00e8s du bar, rong\u00e9e par la honte, dialoguant quelquefois avec la plus \u00e2g\u00e9e des serveuses, Jeanne D\u2019Arc. Clermont lui dit simplement qu\u2019il serait tr\u00e8s honor\u00e9 qu\u2019elle soit pr\u00e9sente dimanche apr\u00e8s-midi, parce qu\u2019elle \u00e9tait, avec lui, la cliente la plus ancienne et que cela lui porterait certainement chance.<\/p>\n<p>Il connaissait aussi l\u2019histoire tragique de Jacques des Meules, natif des \u00eeles de la Madeleine, dont le navire du p\u00e8re avait fait naufrage lors de l\u2019inauguration de la p\u00eache aux homards et qui par la suite, disait avoir tu\u00e9 sa m\u00e8re parce qu\u2019elle \u00e9tait d\u00e9c\u00e9d\u00e9e dans un accident d\u2019automobile alors qu\u2019il \u00e9tait le conducteur. Celui-ci gagnait maintenant sa vie comme chauffeur de taxi, terroris\u00e9 par la route lorsqu\u2019il \u00e9tait \u00e0 jeun, mais souhaitant lui-m\u00eame mourir d\u2019un accident lorsqu\u2019il avait bu. Chaque soir, il d\u00e9posait son taxi sur la rue du port, le remplissant de clients \u00e0 la fermeture. Clermont lui dit simplement qu\u2019il serait honor\u00e9 d\u2019\u00eatre conduit au camp Ste-Rose dans son taxi, puisque lui-m\u00eame ne poss\u00e9dait pas d\u2019automobile. \u00ab \u00c0 quoi bon une auto, quand un ami en a une ? \u00bb<\/p>\n<p>Il passa voir Madame Sequel, dame tr\u00e8s \u00e2g\u00e9e venant d\u2019on ne savait trop o\u00f9, qui marchait tr\u00e8s droit sans sa canne quand personne ne la regardait et qui d\u00e8s qu\u2019elle croisait une connaissance, se penchait piteusement avec 20 ans de plus sur son dos, de fa\u00e7on \u00e0 attirer la sympathie ou la compassion. Elle aimait monter sur la sc\u00e8ne et r\u00e9citer le seul po\u00e8me qu\u2019elle connaissait : \u00ab le lac des cygnes \u00bb pendant que le chansonnier qui l\u2019accompagnait \u00e0 la guitare en profitait pour fermer les yeux, beaucoup plus dans l\u2019intention de cogner des clous que pour se recueillir. Clermont lui offrit une place \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui dans le taxi de Jacques des Meules.<\/p>\n<p>Et cette jeune fille blonde, magnifique, au nom de Lisa Marie, qui ne buvait que de l\u2019eau ou presque. Elle venait de se s\u00e9parer \u00e0 l\u2019amiable de son mari. Elle avait, elle aussi, lou\u00e9 une chambre dans le Vieux Montr\u00e9al sur la rue St-Paul et n\u2019avait d\u00e9couvert le St-Vincent que depuis quelques jours. Jeanne Martin l\u2019avait accueillie, conduite \u00e0 la table de Clermont, puis \u00e9tait devenue amie avec le groupe de Diane L\u00e9pine, une jeune \u00e9tudiante dynamique et rassembleuse autour de laquelle une vingtaine de jeunes filles passaient d\u2019un soir \u00e0 l\u2019autre du r\u00eave \u00e0 la d\u00e9fensive, encercl\u00e9es par une barricade de soupirants, faisant obstacle \u00e0 certains chansonniers un peu trop s\u00fbrs d\u2019eux-m\u00eames dans leur lubricit\u00e9 de gamins heureux.<\/p>\n<p>C\u2019est ainsi, que, un par un, chacun fut conquis \u00e0 l\u2019id\u00e9e de transplanter la famille d\u2019un lieu \u00e0 un autre, juste pour le bonheur de vivre un moment magique.<\/p>\n<p>Vers minuit arriva de nulle part le chansonnier Ren\u00e9 Robitaille. Il \u00e9tait disparu sans pr\u00e9avis, comme c\u2019\u00e9tait son habitude, provoquant la col\u00e8re de Madame Martin qui s\u2019\u00e9tait jur\u00e9 de ne jamais le r\u00e9engager, alors qu\u2019elle fut la premi\u00e8re \u00e0 le serrer dans ses bras. Et tous les clients de crier :<\/p>\n<p>Le gros Bob d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9<br \/>\nLe gros Bob d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9<\/p>\n<p>Jos, voyant que Ren\u00e9 avait soif, lui c\u00e9da donc sa place sur la sc\u00e8ne. Et Ren\u00e9 de dire, comme des milliers de fois auparavant<\/p>\n<p>Je m\u2019en vais vous chanter\u2026..<br \/>\nLa seule composition que je me rappelle<br \/>\nQuand je suis saoul\u2026.<\/p>\n<p>Les rires fus\u00e8rent de partout.<\/p>\n<p>Mais l\u00e0 il me semble que je ne suis pas encore assez saoul<br \/>\nJe risque d\u2019oublier des paroles.<\/p>\n<p>Trois cognacs arriv\u00e8rent sur la sc\u00e8ne<\/p>\n<p>LE GROS BOB D\u2019A COTE<\/p>\n<p>J\u2019te vois r\u2019venir chez nous\u2026..Par la porte d\u2019en avant<br \/>\nTu sonnes et je t\u2019ouvre\u2026\u2026\u2026Pis j\u2019descends lentement<br \/>\nJe te prends dans mes bras\u2026.On remonte lentement<br \/>\nOn ose pas parler\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026.On en a trop \u00e0 dire<\/p>\n<p>C\u2019est ce qui faisait que, d\u2019un soir \u00e0 l\u2019autre, le St-Vincent passait d\u2019un moment magique \u00e0 un autre, sans jamais savoir dans quel ordre il appara\u00eetrait. Les membres de la famille, qu\u2019ils soient chansonniers ou clients, m\u00eame absents, embellissaient les secondes de chanson en chanson par leurs lumi\u00e8res vives comme par leurs ombres lointaines.<\/p>\n<p>Je peux t\u00e9moigner du fait que, dans les jours qui suivirent, le camp Ste-Rose atteignit, lui aussi, la m\u00eame qualit\u00e9 de magie. Les lieux institutionnels ayant \u00e9t\u00e9 transform\u00e9s en d\u00e9cor, le tombeau du chevalier de la rose d\u2019or se trouvant dans le caveau et le tr\u00e9sor cach\u00e9 quelque part autour de la maison en d\u00e9composition, cela permit aux jeunes d\u2019avoir le sentiment de faire partie d\u2019une famille partageant la m\u00eame euphorie \u00e0 travers un horaire de moins en moins fragment\u00e9 de leur quotidien.<\/p>\n<p>Anikouni monta deux tentes dans la for\u00eat pr\u00e8s de la maison en d\u00e9composition. Une pour lui qui allait maintenant y camper nuit et jour et une autre sous le faux pr\u00e9texte d\u2019abriter le mat\u00e9riel de bord, soit les pelles et les r\u00e2teaux, alors que le coffre sculpt\u00e9 par mon p\u00e8re reposait en dessous, pr\u00e9cieusement enfoui dans le sol.<\/p>\n<p>Avec la complicit\u00e9 de Robert, Renaud incita les enfants \u00e0 former un comit\u00e9 de n\u00e9gociations pour obtenir des droits suppl\u00e9mentaires. Et c\u2019est ainsi que les couchers devinrent progressifs selon les \u00e2ges, que tous et chacun purent aller creuser dans la for\u00eat \u00e0 n\u2019importe quel moment de la journ\u00e9e, le temps qu\u2019il lui plairait et qu\u2019il fut possible le soir d\u2019aller converser seul \u00e0 seul avec Anikouni autour du feu, en avant de sa tente, en autant qu\u2019on inscrive son nom sur une liste o\u00f9 \u00e9taient affich\u00e9es les heures disponibles.<\/p>\n<p>Le jour, Renaud prit l\u2019habitude de toujours creuser le m\u00eame trou juste devant la cabane en d\u00e9composition, travaillant d\u2019arrache-pied au pic, \u00e0 la pelle et au r\u00e2teau. Les enfants \u00e9taient \u00e0 la fois admiratifs de le voir si tenace, et attrist\u00e9s de pressentir qu\u2019il creusait pour rien. Le tr\u00e9sor devait certainement \u00eatre ailleurs. Et chacun, ayant sa petite id\u00e9e, prot\u00e9gea au moyen d\u2019une corde tendue entre quatre arbres, le lot qu\u2019il s\u2019\u00e9tait attribu\u00e9.<\/p>\n<p>Vers 16 heures, il plongeait dans le lac pour aller se recueillir au centre sur la roche sacr\u00e9e. Puis, revenant \u00e0 sa tente, il s\u2019allumait un feu et soupait seul. Quelques enfants, \u00e0 tour de r\u00f4le, profitaient de la p\u00e9riode libre juste avant la grande soir\u00e9e pour aller jaser un peu avec lui.<\/p>\n<p>Il leur servait une boisson indienne, m\u00e9lange de th\u00e9 chaud et de tisane, puis les \u00e9coutait parler de tout et de rien en alimentant les silences de\u2026<\/p>\n<p>Mmmmmm\u2026<br \/>\nMmmmmm\u2026<\/p>\n<p>Aux derni\u00e8res minutes de la rencontre, il concluait chaque fois avec les m\u00eames paroles.<\/p>\n<p>On a dans le c\u0153ur<br \/>\nUn coffre au tr\u00e9sor.<br \/>\nSi, chaque fois qu\u2019on est heureux,<br \/>\nOn collectionne les instants heureux<br \/>\nEt qu\u2019on les cache dans le coffre<br \/>\nComme les \u00e9cureuils ramassent<br \/>\nDes noix pour l\u2019hiver,<br \/>\nOn ne manquera jamais de bonheur dans la vie<br \/>\nM\u00eame dans les moments de grande souffrance.<\/p>\n<p>Qu\u2019est-ce qu\u2019un coup de foudre, sinon un m\u00e9lange explosif de bonheur et de souffrance? Cela ressemble tellement au \u00ab big bang \u00bb de la naissance de l\u2019univers que cela ne rentre m\u00eame pas dans un coffre.. Le probl\u00e8me avec Renaud, c\u2019est qu\u2019il \u00e9tait tellement passionn\u00e9 de peindre le r\u00e9el pour que tout s\u2019impressionne de beaut\u00e9, au m\u00eame moment, dans un instant pr\u00e9cis, que son corps ne cessait de s\u2019\u00e9th\u00e9riser sous les enivrements successifs de la tension cr\u00e9atrice. Selon Clermont, suite \u00e0 notre nuit \u00e0 la belle \u00e9toile sous les saules pleureurs, j\u2019\u00e9tais devenue sa couleur \u00ab Clair de Lune \u00bb .<\/p>\n<p>Je me souviens de cette nuit-l\u00e0 o\u00f9 j\u2019arrivai \u00e0 sa tente vers deux heures du matin. Je lui parlai de John Thysdale, ma th\u00e8se de ma\u00eetrise, Vancouver, mon possible d\u00e9part.<\/p>\n<p>Une lune,<br \/>\nC\u2019est comme les fascinantes<br \/>\nMe dit-il<br \/>\n\u00c7a ne reste jamais longtemps<br \/>\n\u00c0 la m\u00eame place<br \/>\nDans un tableau<br \/>\nSurtout quand elle est belle et ronde<br \/>\nEt qu\u2019elle bouleverse mon monde.<\/p>\n<p>Effectivement, il m\u2019avait sembl\u00e9 depuis quelques jours atteindre en mon \u00eatre, la dimension des fascinantes, le tout d\u00e9clench\u00e9 par un \u00e9v\u00e9nement des plus anodins. Comme le sens profond du mot ne cessait de m\u2019intriguer, je fouillai l\u2019encyclop\u00e9die de mon p\u00e8re. Et je me sentis outrag\u00e9e d\u2019y trouver non pas le mot \u00ab fascinante \u00bb, mais \u00ab fascinant(e) \u00bb<\/p>\n<p>FASCINANT(e)<\/p>\n<p>Qui exerce un vif attrait, s\u00e9duisant.<br \/>\nEx : Huysmans \u00e0 propos d\u2019une femme<br \/>\nElle vous regarde d\u2019un \u0153il si fascinant<br \/>\nSi bizarre qu\u2019on s\u2019arr\u00eate subjugu\u00e9.<\/p>\n<p>J\u2019\u00e9crivis donc une lettre de protestation \u00e0 Larousse.<\/p>\n<p>Bonjour, bande de chauvins,<\/p>\n<p>Je d\u00e9sire, au nom des femmes du monde,<br \/>\nProtester contre tous ces m\u00e2les qui se gorgent de leur pouvoir<br \/>\nPour d\u00e9finir les mots et leurs sens.<br \/>\nQue vous accordiez une telle importance au mot fascinant<br \/>\nEn m\u00e9prisant le mot \u00ab fascinante \u00bb<br \/>\nComme \u00e9tant un simple appendice<br \/>\n\u00c0 votre monde m\u00e2lien me scandalise.<\/p>\n<p>Le jour o\u00f9 les femmes de la plan\u00e8te<br \/>\nD\u00e9cideront de s\u2019emparer des mots<br \/>\nPour les d\u00e9crire selon leur vision<br \/>\nLeur sensibilit\u00e9<br \/>\nElles d\u00e9couvriront \u00e9galement<br \/>\nQue la logistique de votre encyclop\u00e9die<br \/>\nSous-entends une partie \u00e9cras\u00e9e du savoir<\/p>\n<p>C\u2019est scandaleux de vous voir, d\u2019une main<br \/>\nNous pi\u00e9tiner le E et de l\u2019autre nous usurper<br \/>\nNotre f\u00e9minit\u00e9 sous la plume d\u2019Huysmans<br \/>\nPour illustrer votre pauvret\u00e9 d\u2019imagination.<\/p>\n<p>Serai-je un jour la premi\u00e8re femme \u00e0 organiser<br \/>\nUne manifestation devant votre usine \u00e0 mots m\u00e2les ?<br \/>\nEt vous verrez la vraie nature du mot fascinante<br \/>\nLorsque sa d\u00e9finition sera pr\u00e9sente<br \/>\nSur sa pancarte,<\/p>\n<p>FASCINANTE :<\/p>\n<p>Femme qui par une intensit\u00e9 particuli\u00e8re du regard<br \/>\nNe donne jamais plus \u00e0 un homme<br \/>\nQue la partie d\u2019elle-m\u00eame qu\u2019il m\u00e9rite.<br \/>\nS\u2019il est men\u00e9 par sa queue, elle lui offre son cul<br \/>\nS\u2019il peint le monde, elle l\u2019\u00e9claire de son intelligence.<br \/>\nMais jamais un homme n\u2019a pu se vanter<br \/>\nDe l\u2019avoir poss\u00e9d\u00e9e en entier<br \/>\nEt c\u2019est le fait qu\u2019elle n\u2019a jamais appartenu<br \/>\n\u00c0 personne qui fait que son regard<br \/>\nAtteint la vibration d\u2019une fascinante.<\/p>\n<p>\u00c0 quand un dictionnaire au f\u00e9minin ?<\/p>\n<p>Marie Une fascinante indign\u00e9e.<\/p>\n<p>C\u2019est peut-\u00eatre \u00e0 ce moment pr\u00e9cis que je sentis la diff\u00e9rence entre percevoir sa vie comme une suite de hasards et ne vibrer qu\u2019\u00e0 l\u2019accomplissement d\u2019un destin. Je sus d\u2019intuition que je serais toute mon existence une guerri\u00e8re habit\u00e9e par le tamtam des rythmes. F\u00e9ministe de combat, libre de toute pens\u00e9e, pi\u00e9g\u00e9e ni par le c\u0153ur, ni par les sens, mais rebondissant de l\u2019un \u00e0 l\u2019autre comme le canot descend les rapides en contournant les roches. Je ne serais jamais ni le clair de lune, ni la lune elle-m\u00eame, mais la premi\u00e8re femme ayant canot\u00e9 sur la lune. Je serais une \u00e9crivaine f\u00e9ministe et ma lune serait l\u2019univers des mots au f\u00e9minin.<\/p>\n<p>Tout m\u2019apparut si clair. J\u2019\u00e9tais \u00e0 la fois Lola la bisexuelle et Rachel le mod\u00e8le nu des Beaux Arts. Mais bien plus encore. Je fus, comme elles le furent \u00e0 une \u00e9tape de leur vie, habit\u00e9e par le tamtam d\u2019un rythme temporaire, celui de la s\u00e9duction sensuelle, celui de la femme fatale.<\/p>\n<p>Je racontai tout cela \u00e0 Renaud, sans sauter un iota.<\/p>\n<p>Est-ce que tu m\u2019aimes, me demanda-t-il ?<\/p>\n<p>Comme une folle r\u00e9pondis-je.<\/p>\n<p>Quand tu seras \u00e9crivaine,<br \/>\nTu auras les mots du frisson pour l\u2019\u00e9crire ?<\/p>\n<p>J\u2019en suis certaine<\/p>\n<p>Et \u00e7a ressemblera \u00e0\u2026.<\/p>\n<p>Il y avait des \u00e9toiles, une tente, un feu, et nous deux.<br \/>\nUn coup de foudre exigeant la folie de se consumer l\u2019un dans l\u2019autre<br \/>\n\u00c0 la vitesse de l\u2019\u00e9clair sous menace d\u2019implosion par l\u2019int\u00e9rieur,<br \/>\nLa souffrance du manque de l\u2019autre \u00e9tant seconde par seconde insupportable.<br \/>\nMais quand l\u2019autre ne se nourrit qu\u2019\u00e0 l\u2019insupportable,<br \/>\nNe te d\u00e9gustant que par infimes \u00e9tincelles,<br \/>\nTu te sens agoniser de plaisirs, de jouissance et de volupt\u00e9.<br \/>\nEt tu arrives de nuit, vers deux heures du matin<br \/>\nLe suppliant de t\u2019entred\u00e9chirer<br \/>\nAu tamtam des rythmes endiabl\u00e9s<br \/>\nPour avoir enfin la force de le quitter.<\/p>\n<p>On nage me dit Renaud ?<\/p>\n<p>Nous nous rend\u00eemes \u00e0 la plage. Une fois les v\u00eatements d\u00e9pos\u00e9s au fond d\u2019une chaloupe, nous nous hiss\u00e2mes nus sur la roche sacr\u00e9e. Et c\u2019est couch\u00e9s visages tourn\u00e9s vers la lune, qu\u2019il me tint simplement par la main.<\/p>\n<p>Tu te rappelles la phrase de ton p\u00e8re<br \/>\nHeureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage ?<\/p>\n<p>Mmmm<\/p>\n<p>Je tente de visiter le pays du coup de foudre<br \/>\nTout en retardant le plaisir.<br \/>\nRaconte-moi ton coup de foudre depuis le premier instant.<\/p>\n<p>Pourquoi ?<\/p>\n<p>Parce qu\u2019une fille Qui vit un coup de foudre<br \/>\nEt en plus pour ma personne<br \/>\nJe ne verrai pas \u00e7a deux fois dans ma vie.<\/p>\n<p>Et toi tu vis quoi pour moi, demandai-je?<\/p>\n<p>De la fascination, je crois.<\/p>\n<p>Et nous ferm\u00e2mes les yeux, dans cette chaleur bienfaisante o\u00f9 l\u2019eau s\u2019\u00e9vaporant peu \u00e0 peu entre mes seins sembla se retirer pour ne pas nous d\u00e9ranger.<\/p>\n<p>Tu n\u2019\u00e9tais pas costum\u00e9 en chef indien<br \/>\nAvec le panache et la corne au cou<br \/>\nTu \u00e9tais chaque plume.<\/p>\n<p>Tu ne marchais pas d\u2019une fa\u00e7on<br \/>\nRythm\u00e9e et l\u00e9g\u00e8re \u00e0 la fois<br \/>\nTu \u00e9tais rythme et l\u00e9g\u00e8ret\u00e9.<\/p>\n<p>Le premier instant o\u00f9 je vis tes yeux Renaud<br \/>\nJ\u2019eus l\u2019impression de vivre un big bang<br \/>\nEn plein centre du c\u0153ur.<br \/>\nTu avais les yeux d\u2019un homme qui cherche.<\/p>\n<p>Il se d\u00e9gageait de toi<br \/>\nQuelque chose de magnifique<br \/>\nQue je n\u2019avais vu auparavant<br \/>\nQue dans les yeux de mon p\u00e8re.<\/p>\n<p>Et cette fa\u00e7on de d\u00e9poser un genou<br \/>\nDevant moi et de m\u2019appeler Princesse<br \/>\nJe me rappellerai toute ma vie<br \/>\nDes mots que tu as prononc\u00e9s :<\/p>\n<p>\u00ab La foudre a frapp\u00e9 mon c\u0153ur De passion pour le v\u00f4tre. \u00bb<\/p>\n<p>Et Renaud de poursuivre.<\/p>\n<p>J\u2019ai dit aux enfants :<br \/>\nJe suis amoureux de cette princesse<br \/>\nJe dois retrouver le feu de la caverne sacr\u00e9e<br \/>\nEt le lui ramener afin de lui d\u00e9clarer<br \/>\nMon amour \u00e9ternel<\/p>\n<p>Je tentais de m\u2019imaginer par les mots<br \/>\nCe que pouvait \u00eatre un coup de foudre.<br \/>\nDit Renaud.<\/p>\n<p>Je me rendis compte qu\u2019il avait une soif infinie de d\u00e9guster ce que je vivais, le mot coup de foudre \u00e9tant un divin myst\u00e8re pour lui. Il n\u2019\u00e9tait int\u00e9ress\u00e9 ni \u00e0 mes seins gorg\u00e9s de passion, ni \u00e0 mon ventre hurlant de d\u00e9solation, ni \u00e0 ma vulve affol\u00e9e de ne rien \u00e9treindre, ni \u00e0 mes jambes saisies d\u2019immobilisme sous l\u2019effet de trop d\u2019\u00e9tranget\u00e9. Non, il caressait mes l\u00e8vres des siennes en r\u00e9p\u00e9tant inlassablement.<\/p>\n<p>Parle-moi du coup de foudre<br \/>\nDe ce que tu vis en dedans<br \/>\nSi c\u2019est beau, essentiel,<br \/>\nF\u00e9erique comme on le dit<br \/>\nDans certaines chansons ?<\/p>\n<p>J\u2019aimai sa soif des mots qui peignent avec le m\u00eame rythme de cr\u00e9ativit\u00e9, comme on peigne les cheveux de l\u2019\u00eatre aim\u00e9, comme on peint l\u2019ondulation des mains lorsqu\u2019elles tiennent le peigne, comme on peint le peigne lorsqu\u2019il \u00e9pouse la main.<\/p>\n<p>Le coup de foudre, dis-je<br \/>\nC\u2019est l\u2019\u00e9clair et le tonnerre<br \/>\nEn m\u00eame temps<br \/>\nQui d\u00e9chire le ciel<br \/>\nDans une apocalypse de nuages<br \/>\nDisparaissant en l\u2019orage d\u2019un instant.<\/p>\n<p>Et appara\u00eet le soleil perp\u00e9tuel<br \/>\nEn plein centre de ton ventre<br \/>\nTu t\u2019\u00e9loignes le moindrement<br \/>\nTu te meurs de froid<br \/>\nEt de peur d\u2019\u00eatre submerg\u00e9 de glace.<br \/>\nTu t\u2019approches de trop pr\u00e8s<br \/>\nTu br\u00fbles de convulsion<br \/>\nEt de peur de te transformer<br \/>\nEn lave et en cendres<br \/>\nComme un volcan.<br \/>\nTu te places exactement dans l\u2019axe<br \/>\nEt ton dos se glace<br \/>\nEt ta poitrine se br\u00fble<br \/>\nDans un terrible g\u00e9missement int\u00e9rieur<\/p>\n<p>Et tu n\u2019arrives plus \u00e0 voir la vie<br \/>\nAutrement qu\u2019en rapport au soleil.<\/p>\n<p>Plus je parlais du coup de foudre, plus Renaud variait la forme artistique de ses baisers sur ma peau, comme pour appuyer mon dire. Au passage de l\u2019apocalypse, il su\u00e7a d\u00e9licieusement mon cou mordillant la texture de ma chair. Quand je parlai de l\u2019arriv\u00e9e du soleil au centre de mon ventre, il y d\u00e9posa sa t\u00eate, frottant son oreille comme pour mieux entendre l\u2019infini d\u00e9sastre de cet astre transgressant les lois du ciel pour mieux rena\u00eetre en mon cosmos int\u00e9rieur.<\/p>\n<p>Je fus soudain parcourue de spasmes incontr\u00f4lables. De toutes mes forces, j\u2019enfon\u00e7ai sa t\u00eate au creux de mon nombril en faisant, malgr\u00e9 moi bien malgr\u00e9 moi, pression pour qu\u2019elle descende au volcan de mes sens. Il d\u00e9fit les lianes de mes mains pour les approcher de sa joue. Il semblait envo\u00fbt\u00e9 par la passion profonde de s\u2019impr\u00e9gner des parfums les plus rares et les plus exotiques que seul le coup de foudre pouvait faire surgir en lui telle une temp\u00eate furieuse sur la mer de ses sens. Et nous dans\u00e2mes l\u2019un \u00e0 la surface de l\u2019autre, en \u00e9vitant les zones \u00e9rog\u00e8nes, comme il me l\u2019avait appris.<\/p>\n<p>Et je connus enfin la danse du tamtam des rythmes. Le c\u0153ur joue du tamtam et les rythmes varient en des s\u00e9quences qui me rappelaient les montagnes russes des chansonniers du St-Vincent quand ils passent d\u2019une chanson \u00e0 une autre. Il me sembla que Renaud cherchait encore l\u2019\u00e9ternit\u00e9 sous la fissure des sens.<\/p>\n<p>Avec le recul, je me rends compte qu\u2019il mangea non pas, chaque infinit\u00e9 de ma chair survolt\u00e9e, mais tenta de s\u2019approprier morceau par morceau, le feu de la foudre qui animait mon \u00eatre pour le sien. Le rythme de ses l\u00e8vres contre mes reins atteignit une telle immobilit\u00e9 dans un mouvement infini que lorsqu\u2019il acc\u00e9l\u00e9ra avec une infinie d\u00e9licatesse au creux de la chute, il me sembla exploser de nouveau en des parties inconnues de son corps lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>Je ne sais si c\u2019est la femme ou la fascinante qui r\u00e9agit vers la fin, avant que la fin n\u2019explose enfin, mais je me levai brusquement et plongeai dans le lac pour dispara\u00eetre de sa vue et ne laisser en lui que la sensation de mes plaintes \u00e0 jamais impr\u00e9gn\u00e9es dans les canaux de ses veines pour que circule, en gondole, le chant amoureux de mes spasmes \u00e9ternellement douloureux telles les bourrasques portant la neige des regrets au-del\u00e0 du vent jalous\u00e9 par le temps agonisant au loin de temps en temps, bien au-del\u00e0 du firmament.<\/p>\n<p>Quand le lendemain soir, je descendis dans le Vieux Montr\u00e9al, je me sentis comme l\u2019Indienne en canot pagayant sur l\u2019immensit\u00e9 des lacs lubriques, refaisant le parcours soyeux de Lola la bisexuelle comme de Rachel le mod\u00e8le nu des beaux-Arts. J\u2019entrai habill\u00e9e en indienne, \u00e0 la Davy Crockett, seule et fi\u00e8re de l\u2019\u00eatre. Je sentais la mouille d\u2019une femme inassouvie, suscitant le d\u00e9sir, la passion, la conqu\u00eate \u00e0 venir, la docilit\u00e9, la servilit\u00e9 en lesquels se perd tout m\u00e2le lorsqu\u2019il se fragilise. Je le sus par ces regards autour de moi, inlassablement captiv\u00e9s par un inaccessible comme le papillon finit par se br\u00fbler les ailes lorsqu\u2019il ne peut se d\u00e9tacher de la lumi\u00e8re de la lampe.<\/p>\n<p>Madame Martin prit le micro.<\/p>\n<p>Elle annon\u00e7a qu\u2019\u00e0 vingt heures pr\u00e9cises, commencerait un chant-o-thon de trois jours et trois nuits o\u00f9 les chansonniers Pierre David et Pierre Lamothe chanteraient sans arr\u00eat, tentant de battre le record du monde du plus long marathon de chansons afin de l\u2019homologuer dans le livre des records Guilness. Les profits serviraient \u00e0 la derni\u00e8re soir\u00e9e des enfants du camp Ste-Rose.<\/p>\n<p>Le tamtam des rythmes des applaudissements de la foule me rappela ceux de la roche sacr\u00e9e et mon corps fut pris de convulsions irrespectueuses. Je me fondis \u00e0 la foule, qui hyst\u00e9riquement, m\u00eame si aucune consommation n\u2019\u00e9tait permise durant la nuit, n\u2019eut de cesse de se lever debout sur les chaises, chantant les racines de notre culture au nom de tous les anc\u00eatres porteurs d\u2019eau, de joies furibondes comme de mis\u00e8res et de hontes d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 vaincus quelques si\u00e8cles auparavant par les Anglais.<\/p>\n<p>Au moment o\u00f9 Pierre David chanta la chanson de Vigneault,<\/p>\n<p>L\u2019homme est parti, c\u2019est au chantier<br \/>\nLa femme est seule, seule, seule<br \/>\nL\u2019homme est parti c\u2019est au chantier<br \/>\nLa femme est seule \u00e0 s\u2019ennuyer.<\/p>\n<p>Madame Martin me fit part de l\u2019\u00e9motion suscit\u00e9e en elle par cette chanson, parce que le refrain la ramenait directement \u00e0 l\u2019origine de notre asservissement comme peuple.<\/p>\n<p>Selon Jeanne, il faut remonter en 1774. Le tamtam des rythmes du peuple du Qu\u00e9bec tourne autour d\u2019une organisation f\u00e9odale et religieuse. Le territoire du Qu\u00e9bec est dirig\u00e9 en seigneuries et les plus riches appartiennent \u00e0 l\u2019\u00e9glise. Presque tous les catholiques, nonobstant les coureurs des bois, vivent asservis et pauvres. Le fermier paie un loyer annuel, donne un quatorzi\u00e8me de son grain qu\u2019il moule au moulin du ma\u00eetre, un douzi\u00e8me du prix s\u2019il vend sa terre. Quand le Seigneur se construit, il doit couper du bois et transporter des pierres gratuitement. Chaque fois qu\u2019il p\u00eache et qu\u2019il chasse, il doit en donner une partie au Seigneur. Ses bras servent aussi aux corv\u00e9es du Seigneur, le temps des semences et des r\u00e9coltes, sans oublier la d\u00eeme au clerg\u00e9.<\/p>\n<p>Une fois le territoire conquis, l\u2019Angleterre jugea qu\u2019il \u00e9tait plus rentable de soumettre le peuple \u00e9tranger en achetant le clerg\u00e9 plut\u00f4t que de modifier les structures existantes. C\u2019est ainsi, qu\u2019\u00e0 titre de surintendant de l\u2019\u00c9glise romaine, Monseigneur Briand re\u00e7ut du souverain une pension de deux cents livres par ann\u00e9e. (Brunet, Michel, les Canadiens apr\u00e8s la conqu\u00eate, Montr\u00e9al, Fides,,1969, p.34-49, 136. 216) Nous f\u00fbmes donc trahis par nos \u00e9lites religieuses et non par les Anglais.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s la conqu\u00eate et la signature de l\u2019acte de Qu\u00e9bec, au moment o\u00f9 les tenants de la r\u00e9volution am\u00e9ricaine \u00e9chou\u00e8rent \u00e0 nous conscientiser \u00e0 titre de soci\u00e9t\u00e9 libre, porteuse de droits \u00e9gaux pour tous, nous f\u00fbmes de nouveau trahis par les \u00e9v\u00eaques de Montr\u00e9al, Trois-Rivi\u00e8res et de Qu\u00e9bec.<\/p>\n<p>On obligea les habitants valides \u00e0 besogner comme des for\u00e7ats \u00e0 la grande corv\u00e9e ordonn\u00e9e par Carleton pour charroyer les vivres des troupes, r\u00e9parer les chemins, tirer des bateaux et cela sans aucune r\u00e9mun\u00e9ration. Ceux qui refusaient \u00e9taient emprisonn\u00e9s. Les soldats anglais s\u2019emparaient des fermes abandonn\u00e9es, violaient les femmes, tuaient des animaux \u00e0 leur guise. De l\u00e0 l\u2019expression porteur de pierre et porteur d\u2019eau. Les Canadiens fran\u00e7ais, peuple de doux et asservis entre tous, furent utilis\u00e9s pour transporter des pierres et de l\u2019eau d\u2019un endroit \u00e0 l\u2019autre. Dix mille canadiens valides aux mains de dix mille soldats britanniques arm\u00e9s. De l\u00e0 ces chansons de folklore, empreintes de tristesse, pour ces coureurs des bois et ces hommes de chantiers tentant du mieux qu\u2019ils pouvaient d\u2019\u00e9chapper au g\u00e9nocide religieux des consciences.<\/p>\n<p>Et Madame Martin me demanda de bien \u00e9couter la beaut\u00e9 des paroles du folklore qu\u2019elle avait demand\u00e9 au chansonnier Pierre Lamothe de chanter :<\/p>\n<p>LES VOYAGEURS DE LA GATINEAU<\/p>\n<p>Nous part\u00eemes pour un voyage<br \/>\nEn canot sur la Gatineau<br \/>\nLe plus souvent le pied par terre<br \/>\nEt la charge sur le dos<br \/>\nNous pensions \u00e0 notre jeune \u00e2ge<br \/>\nQui s\u2019\u00e9tait si mal pass\u00e9<br \/>\n\u00c0 courir dans les auberges<br \/>\nNotre argent y gaspiller<\/p>\n<p>Quand nous f\u00fbmes dessus ces lacs<br \/>\nDe lac en lac jusqu\u2019au camp<br \/>\nC\u2019est icitte qu\u2019on est destin\u00e9s<br \/>\n\u00c0 b\u00e2tir mes chers enfants<br \/>\n\u00c0 b\u00e2tir une vraie cabane<br \/>\nCe qu\u2019on appelle un chantier<br \/>\nMais un chantier d\u2019\u00e9pinettes<br \/>\nEn bois ronds non pas carr\u00e9s<\/p>\n<p>Que chacun y prenne sa place<br \/>\nC\u2019est icitte qu\u2019on va coucher<br \/>\nQu\u2019on va dormir sur la paillasse<br \/>\nDes branches qu\u2019y faut rapailler<br \/>\nMettez-y cent fois des branches<br \/>\nMais des branches de sapin<br \/>\nPour mieux dormir \u00e0 son aise<br \/>\nLa plus grosse en dessous des reins<\/p>\n<p>Ah si jamais j\u2019y retourne<br \/>\nAu pays d\u2019ousque je d\u2019viens<br \/>\nJe ferai de moi un homme<br \/>\nEt non pas un bon \u00e0 rien<br \/>\nJ\u2019abandonnerai la cabane<br \/>\nDans les bois trop \u00e9loign\u00e9s<br \/>\nJe prendrai bien soin d\u2019ma femme<br \/>\nSans courir dans les chantiers<\/p>\n<p>Je prendrai bien soin d\u2019ma femme<br \/>\nSans courir dans les chantiers.<\/p>\n<p>Tout le St-Vincent bruissait que comme une immense vague, \u00e9paule contre \u00e9paule, bonheur de se bercer \u00e0 l\u2019\u00e2me du peuple tout en n\u2019ayant pas tout \u00e0 fait acc\u00e8s aux sources historiques de sa souffrance. Mais une chanson ne peint-elle pas l\u2019essentiel, l\u2019\u00e9motion qui d\u00e9coule de quelque chose de terrible qu\u2019on pr\u00e9f\u00e8re oublier dans les m\u00e9andres de l\u2019histoire ?<\/p>\n<p>C\u2019est ainsi que je me rappelai cette nuit-l\u00e0 m\u2019\u00eatre fondue dans la foule, avec Jeanne \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s avant de descendre la rivi\u00e8re de ma vie, comme une indienne amoureuse de son canot d\u2019\u00e9corce bien plus que de l\u2019indien Anikouni qui avait contribu\u00e9 en lui fournissant les couleurs pour que la peinture prot\u00e8ge ses passions int\u00e9rieures de l\u2019\u00e9rosion du temps.<\/p>\n<p>Jeanne avait l\u2019art de raconter les dessous de chaque chanson. Quand Pierre David chanta le folklore \u00ab c\u2019est dans le mois de mai que les filles sont belles et que tous les amants y changent leur ma\u00eetresse \u00bb elle me raconta cette coutume indienne rapport\u00e9e par les J\u00e9suites dans leur journal de bord.<\/p>\n<p>Quand le corps d\u2019une tr\u00e8s jeune indienne se g\u00e9missait soudainement de la soif de sexe d\u2019un indien, on lui construisait une petite cabane. Et l\u00e0 elle faisait l\u2019amour avec tous les Indiens de son choix, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019un de ceux-ci lui plaise vraiment. Alors ils allaient vivre tout simplement ensemble, le geste exprimant aux yeux de la tribu une forme d\u2019engagement. Ce qui n\u2019emp\u00eachait pas la pratique d\u2019une coutume remontant \u00e0 la nuit des temps, celle de la course aux allumettes.<\/p>\n<p>La nuit, tout indien pouvait demander les faveurs sexuelles de toute indienne, mari\u00e9e ou pas, en allumant au feu central une brindille de bois. Si l\u2019indienne souffle le feu \u00e0 l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 de sa branche, cela veut dire que l\u2019indien est invit\u00e9 \u00e0 partager sa couche, sinon il doit poursuivre sa qu\u00eate de femme en femme, les femmes poss\u00e9dant le pouvoir d\u2019orchestrer les lois de l\u2019amour.<\/p>\n<p>Cette nuit-l\u00e0, je montai dans le bois du camp Ste-Rose. Le feu \u00e9tant encore allum\u00e9 devant la tente, j\u2019allumai une brindille. Je racontai la coutume \u00e0 Renaud. Et nous la souffl\u00e2mes tous les deux en m\u00eame temps. Par pur bonheur de r\u00e9inventer la virginit\u00e9 historique du monde.<\/p>\n<p>Et le tamtam de nos culs vibr\u00e8rent sourdement, infiniment, lentement, lui se perdant au pays du coup de foudre, moi retenant comme il aimait tant le vivre, le plaisir retard\u00e9 infiniment, lentement, d\u2019un battement de c\u0153ur \u00e0 l\u2019autre, pour que, encore une fois, il n\u2019e\u00fbt jamais eu lieu et nous n\u2019en souffr\u00eemes point.<\/p>\n<!-- AddThis Advanced Settings generic via filter on the_content --><!-- AddThis Share Buttons generic via filter on the_content -->","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;\u00eele de l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 de l&rsquo;instant pr\u00e9sent Une nuit nous nous retrouv\u00e2mes, Renaud, Clermont, mon p\u00e8re et moi, \u00e0 la belle \u00e9toile, sous les deux saules pleureurs du camp Ste-Rose. Nous avions pass\u00e9 la soir\u00e9e \u00e0 enterrer le coffre du chevalier de la rose d\u2019or sculpt\u00e9 par mon p\u00e8re pendant que les enfants vivaient une activit\u00e9 [&hellip;]<!-- AddThis Advanced Settings generic via filter on wp_trim_excerpt --><!-- AddThis Share Buttons generic via filter on wp_trim_excerpt --><\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[26],"tags":[47,73,89,75,74,79,85,81,52,78,76,83,53,88,71,80,77,49,69,87,82,86,84,57],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/demers.qc.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/328"}],"collection":[{"href":"http:\/\/demers.qc.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/demers.qc.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/demers.qc.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/3"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/demers.qc.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=328"}],"version-history":[{"count":4,"href":"http:\/\/demers.qc.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/328\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":330,"href":"http:\/\/demers.qc.ca\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/328\/revisions\/330"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/demers.qc.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=328"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/demers.qc.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=328"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/demers.qc.ca\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=328"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}