Robert

La tête appuyée contre le hublot, Lise se remémorait les belles années de son enfance. Elle anticipait son retour avec joie mais aussi avec une certaine appréhension. Le choix de suivre sa mère en Europe fut pour elle un dilemme qu’elle n’a jamais résolu dans son esprit. Elle qui se sentait si près de Robert.

Ce n’est pas sans un certain pincement au cœur que Lise se rappelait les doux souvenirs de son enfance auprès de son père. Lui qui l’avait tant chérit lorsque toute petite. Il la traînait avec lui partout où il allait. Il la plaçait sur ses genoux lorsqu’il répondait aux questions des journalistes. Lui caressait les cheveux et la couvrait de baisers lorsqu’elle tournait la tête vers lui avec ses grands yeux sourires. Un pincement au cœur car elle savait que les retrouvailles seraient difficiles tant la séparation avait été soudaine et brutale. Une sorte de gêne coupable malgré la vitesse avec laquelle les événements s’étaient déroulés autrefois et son jeune âge à l’époque. La séparation de Gilberte et Robert fut marquée par des années de silence. Mais Lise avait-elle vraiment eu le choix. Avait-elle eu le temps de bien réfléchir. Quelle injustice que de demander à un enfant de choisir entre son père et sa mère. La loi n’obligeait pas les parents qui se séparaient de demeurer accessibles tous les deux pour le bien-être de l’enfant, pour son équilibre. Et sa douleur, Lise ne parvint jamais ni à la dissiper vraiment ni à l’exprimer depuis toutes ces années. Plus le silence se faisait lourd, plus cette douleur devenait insupportable. Mais elle savait aujourd’hui que son père n’avait jamais cessé de l’aimer. Ce qu’elle découvrit après la mort de sa mère dans les lettres de Robert que Gilberte lui avait cachées durant tout ce temps. Ce sont ces lettres d’ailleurs qui l’ont décidée de revenir au pays plutôt que de continuer à peindre le long de la Côte Amalfitaine. Elle avait hâte de savoir si Robert lui, avait reçu les rares lettres qu’elle avait finalement cessé de lui envoyer vue l’absence de réponses.

Le décès de Gilberte allait-il permettre à Lise et Robert d’effacer cette partie du passé marqué par l’incompréhension ? De se retrouver comme autrefois. Chose certaine, si Lise était affectée par le décès de sa mère ce n’était pas tant la disparition de celle-ci qui l’enveloppait d’émotions que l’idée même qu’elle avait vécu sa séparation de son père comme un véritable deuil qu’elle n’avait jamais réellement surmonté. Elle anticipait cette retrouvaille comme une amoureuse dont le cœur bat fort et sans arrêt lorsqu’elle sert dans ses bras celui qu’elle avait cru perdre à jamais à cause d’un simple malentendu. Plus les nuages enveloppaient l’avion, plus Lise ressentait l’amour qu’elle éprouvait pour Robert. Comment allait-il la regarder? Lise savait qu’il la reconnaîtrait. Ses propres expositions à elle dans le sud de l’Italie avaient fait la manchette dans le monde et sa photo s’était retrouvée dans tous les grands médias. Ce n’est pas ce regard qu’elle craignait. C’était celui d’un père affable et amoureux qui lui avait tant manqué qu’elle avait peur de ne pas retrouver.

Lise avait aussi peur de ses propres réactions à la vue de Robert. Il ne l’attendait pas car elle n’avait jamais eu son numéro de téléphone. L’adresse sur ses dernières lettres montrait cependant qu’il n’avait jamais déménagé de Notre-Dame-de-Grâce. Elle savait aussi qu’il était bel et bien en vie car elle avait lu dans l’Unità qu’une grande exposition avec les œuvres de Robert Toussaint aurait lieu au Musée des beaux-arts de Montréal et qu’on préparait des ententes avec son agent pour les derniers arrangements. Son agent, Lise qui avait tant souffert des intermédiaires dans les rapports de famille, n’avait pas voulu le contacter. Elle voulait une émotion vive, directe, spontanée. Une émotion qui ferait couler les larmes sur le visage de Robert comme celles qui perlaient déjà sur ses propres joues. Elle voulait  surtout éviter qu’un dernier prétexte lui refuse l’accès au seul homme véritable de sa vie.

Robert Toussaint, chevelure épaisse et grisonnante. Quelques rides dessinant à la perfection la profondeur d’un être légèrement souriant et toujours en contrôle. Homme de théâtre, peintre, critique d’art dont le charisme était tel que les femmes journalistes allaient à sa rencontre non pas tant pour la nouvelle que pour le voir lui et s’abreuver de sa voix chaude et caressante. Un être mythique dont le jeu inspirait jusqu’à tout récemment encore les professeurs d’art dramatique. Un peintre dont la spatule dressait de longs coloris jaunes et rouges sillonnant ses toiles qui ne laissaient personne indifférent. Un artiste qui donnait tout son sens au mot « multidisciplinaire ». Au point qu’il cultivait lui-même les fleurs de son jardin orné de lys, de bégonias et d’anémones du Canada. Ça Lise le savait. Ce qui ne l’empêcha pas de se présenter devant la maison de Robert avec un immense bouquet de scène. Comme celui qu’on remet à l’artiste à la fin de la présentation.

Serait-il seul ? A-t-il une femme dans sa vie ? Des questions auxquelles Lise jusqu’à maintenant, à deux pas de la porte de Robert, n’avait jamais vraiment prêté d’importance. Convaincue que c’était elle et elle seule qui devait désormais être la véritable femme dans la vie de Robert. Elle avait tout abandonné pour le retrouver. Son amour était absolu. En réalité Lise n’avait jamais vraiment douter de son père depuis la lecture des lettres qu’il lui avait adressée, certaine qu’elle lui avait autant manqué que Robert lui avait manqué à elle aussi. Qu’il ait une femme dans sa vie. Qu’il soit avec un homme. Cela n’allait pas l’importuner de toute façon. Elle était SA fille. Ce qui explique le fait qu’elle n’a pas perdu son éclat lorsque le visage inconnu d’un homme qui avait davantage l’apparence d’un majordome que d’un conjoint lui ouvrit la porte.

– Comment dites-vous. Sa fille ? Mais… Veuillez attendre ici svp.

Alors qu’elle observait avec tendresse dans l’immense portique de l’entrée un autoportrait de Robert avec une jeune fille aux longs cheveux blonds sur ses genoux, Lise entendit deux voix indistinctes au fond d’un corridor sur la rue Victoria à NDG. Elle en profita pour poser les fleurs sur le banc de côté et commença à déboutonner son manteau. Puis elle reprit vite les fleurs lorsqu’elle entendit des pas s’approcher.

Un homme au visage sérieux, avec un air plutôt taciturne, regarde Lise et dit:

– Qui êtes-vous madame ? Que faites-vous ici ?

– Papa ?

– Sortez madame je ne vous ai pas appelée

Le Majordome s’interposa soudain entre Lise et Robert et remis discrètement à Lise une carte en lui murmurant :

– Madame, je suis désolé. Appelez-moi à ce numéro en soirée. Je dois vous rencontrer.

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